En 1976, le journaliste et écrivain égyptien Kamal El Mallakh concrétisait une ambition : créer au Caire un festival de cinéma ouvert sur le monde, à la hauteur de la longue tradition cinématographique de l’Égypte. Cinquante ans plus tard, le Festival international du film du Caire (CIFF) s’apprête à célébrer cet anniversaire lors de sa 47e édition, organisée du 11 au 20 novembre 2026, sous le thème « Cinquante ans… Une histoire qui s’appelle Le Caire ».
Depuis sa création, le festival a accueilli des générations de cinéastes, accompagné l’évolution du cinéma égyptien et présenté des milliers de films venus du monde entier, tout en recevant de grandes vedettes internationales. Mais son histoire ne se résume ni aux personnalités qui ont foulé ses tapis rouges ni aux récompenses décernées. Elle est aussi celle d’un public qui, pendant des décennies, a trouvé dans ses salles une occasion privilégiée de découvrir d’autres cinématographies et de rencontrer les artistes qu’il admirait.
1976 : le rêve de Kamal El Mallakh prend forme
L’idée du festival prend naissance après un séjour de Kamal El Mallakh à la Berlinale. Journaliste à Al-Ahram, il est convaincu que l’Égypte, dont le cinéma rayonne depuis longtemps dans le monde arabe, doit posséder son propre rendez-vous international. Il entreprend alors de réunir les soutiens nécessaires à la réalisation de ce projet, avec le concours de l’Association égyptienne des écrivains et critiques de cinéma.
Le 16 août 1976, le cinéma Qasr Al-Nil accueille la cérémonie inaugurale, en présence du Premier ministre égyptien Mamdouh Salem. Près de cent films représentant 33 pays figurent au programme de cette première édition. L’ambition internationale est déjà manifeste, avec la venue de Claudia Cardinale, à laquelle un hommage est rendu, du réalisateur italien Alberto Lattuada et de l’acteur indien Rajendra Kumar. Le groupe comique français Les Charlots, alors au sommet de sa popularité, est également présent.
De nombreuses personnalités du cinéma égyptien participent à cette première édition, parmi lesquelles Souad Hosny, Nadia Lotfi, Nabila Ebeid, Nour El-Sherif, Kamal El-Shennawi et Omar Sharif. Ce dernier retrouve ainsi Claudia Cardinale, avec laquelle il avait partagé l’affiche de Goha (1958), de Jacques Baratier. Premier long métrage tunisien de l’après-indépendance, le film avait été présenté à Cannes et avait marqué les débuts de l’actrice au cinéma.
Hussein Fahmy est lui aussi présent, à la fois comme invité et comme interprète du film Les Coupables (1976), de Said Marzouk, présenté en compétition. Il y partage l’affiche avec notamment Souheir Ramzi, Youssef Chaabane et Adel Adham. Emad Hamdy reçoit le prix du meilleur acteur pour son interprétation dans ce film.
La programmation témoigne des ambitions du nouveau festival. Taxi Driver (1976), de Martin Scorsese, est projeté quelques mois après avoir remporté la Palme d’or à Cannes. Les Clowns (1970), de Federico Fellini, reçoit le prix du meilleur film.
La première édition est également marquée par la participation de grandes vedettes de la chanson égyptienne. Abdel Halim Hafez, Shadia et Samir Al-Eskandarani se produisent notamment lors d’une réception organisée au Sheraton. Warda et Fayza Ahmed prennent elles aussi part aux manifestations musicales du festival, auxquelles s’associe la célèbre danseuse Nagwa Fouad.
Cette mobilisation artistique joue aussi un rôle dans le financement et l’organisation du festival, dont les moyens sont alors limités. Abdel Halim Hafez et Warda acceptent de se produire gratuitement et de contribuer financièrement à l’événement. Nagwa Fouad prend personnellement en charge certaines dépenses liées aux festivités, notamment l’aménagement et la décoration des espaces de réception, et intervient pour faciliter l’accueil des invités. La cérémonie d’ouverture de cette première édition est présentée par l’acteur Samir Sabri.
Les organisateurs cherchent parallèlement à rendre les projections accessibles au plus grand nombre. Les cinémas Qasr Al-Nil, Lido et Ramsès accueillent les spectateurs, tandis que le court de tennis du Gezira Sporting Club est transformé en salle à ciel ouvert pouvant recevoir jusqu’à 4 000 personnes. Des projections sont également organisées à Alexandrie, notamment aux cinémas Rialto et San Stefano. Pour encourager la fréquentation des séances, les organisateurs renoncent au tarif initialement envisagé de 180 piastres et fixent le prix des billets à 25 piastres dans l’ensemble des cinémas participant au festival.
Quand les grandes stars internationales se retrouvaient au Caire
Au fil des éditions, le Festival du Caire a accueilli de nombreuses personnalités du cinéma mondial, venues à des titres divers : simples invités, membres de jury ou personnalités honorées. Elizabeth Taylor, Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Marcello Mastroianni, John Malkovich, Michelangelo Antonioni ou encore Elia Kazan figurent parmi les grands noms qui ont fait le déplacement dans la capitale égyptienne.
En 1991, la venue d’Amitabh Bachchan provoque un véritable engouement. L’acteur indien, immense vedette dans son pays, découvre avec étonnement l’ampleur de sa popularité auprès du public égyptien.
L’édition de 1999 offre plusieurs moments mémorables. Le 23 novembre, Alain Delon reçoit un hommage en présence du ministre égyptien de la Culture, Farouk Hosni, et de Hussein Fahmy, alors président du festival. Omar Sharif et Peter O’Toole, les deux interprètes de Lawrence d’Arabie (1962), s’y retrouvent également. Leur accolade, immortalisée par les photographes, rappelle l’un des grands films de leur carrière commune. Le 4 décembre, Catherine Deneuve et Greta Scacchi participent à leur tour aux manifestations du festival. Du côté du palmarès, Un dérangement considérable (1999), du réalisateur français Bernard Stora, remporte la Pyramide d’or.
Omar Sharif occupe d’ailleurs une place particulière dans cette histoire. Présent dès la première édition, en 1976, l’acteur égyptien, devenu une star internationale, reste fidèle au festival pendant plusieurs décennies. Président d’honneur du CIFF de 2006 à 2010, il joue également un rôle privilégié dans l’accueil des vedettes étrangères. Son élégance, son charme ravageur et son humour teinté d’autodérision donnent souvent aux cérémonies une atmosphère moins protocolaire.
Lors de l’ouverture de la 34e édition, le 30 novembre 2010, Omar Sharif accueille Richard Gere et Juliette Binoche, tous deux honorés pour l’ensemble de leur carrière. Richard Gere reçoit sa distinction des mains du ministre égyptien de la Culture, Farouk Hosni, tandis qu’Omar Sharif remet lui-même celle de Juliette Binoche à l’actrice. Devant l’enthousiasme suscité par l’acteur américain, il lance une plaisanterie à ses propres dépens : à en juger par les réactions des spectatrices, toutes les femmes de la salle sont venues pour Richard Gere, et aucune pour Omar Sharif ! Il réserve ensuite une autre boutade à Juliette Binoche. Après l’avoir félicitée pour son Oscar, il rappelle qu’il a lui aussi été nommé, sans jamais remporter la statuette. « Mais je le méritais ! », ajoute-t-il.
Au fil des années, la présence des grandes stars internationales s’est toutefois faite plus rare au Festival du Caire. Certaines continuent néanmoins de faire le déplacement, comme Nicolas Cage, Hilary Swank et Adrien Brody, tous trois honorés lors de la cérémonie de clôture de l’édition 2017. Plus récemment, des cinéastes comme Naomi Kawase et Nuri Bilge Ceylan ont également participé au festival.
Interrogé sur la raréfaction des vedettes hollywoodiennes au Festival du Caire, Hussein Fahmy a expliqué que certaines pouvaient réclamer jusqu’à 500 000 dollars pour une simple apparition, une somme que le festival ne pouvait assumer sans le soutien d’un sponsor. Mohamed Tarek, directeur artistique du CIFF, a précisé qu’il préférait consacrer des moyens bien moindres à la venue de plus d’une vingtaine de personnalités qui participeraient réellement à la vie du festival, plutôt que de dépenser une telle somme pour une seule star.
Le cinéma égyptien au cœur de l’histoire du festival
Si le Festival du Caire s’est construit autour d’une ambition internationale, il a également entretenu, depuis sa création, des liens étroits avec les grandes figures du cinéma égyptien. Acteurs, actrices et réalisateurs ont accompagné son histoire, participant aux cérémonies, présentant leurs films, siégeant dans les jurys ou recevant des hommages. Souad Hosny, Nadia Lotfi, Nabila Ebeid, Nour El-Sherif, Kamal El-Shennawi, Naglaa Fathy, Ezzat El-Alaili ou encore Yousra comptent parmi les personnalités qui ont contribué, au fil des éditions, à faire du CIFF un rendez-vous du cinéma égyptien autant qu’un festival international.
Youssef Chahine occupe une place particulière dans cette histoire. En 1998, lors de la 22e édition présidée par Hussein Fahmy, le festival lui rend hommage, un an après que le Festival de Cannes lui a décerné le Prix du cinquantième anniversaire pour l’ensemble de son œuvre. La cérémonie, à laquelle assistent notamment John Malkovich, président du jury, Gina Lollobrigida, Danny Glover et Moustapha Akkad, est marquée par la remise d’une distinction par le ministre égyptien de la Culture, Farouk Hosni, et par la projection d’extraits de ses films.
Dix ans plus tard, en 2008, quelques mois après sa disparition, le CIFF lui consacre un nouvel hommage, accompagné d’une rétrospective de son œuvre. Des extraits de Gare centrale (1958), Saladin (1963), La Terre (1970) et Le Retour de l’enfant prodigue (1976) rappellent la richesse et la diversité de son cinéma.
Mais le CIFF ne s’est pas contenté de célébrer les grandes figures du cinéma égyptien. Au fil des décennies, de nombreux films nationaux ont été présentés dans ses différentes sélections et compétitions, bénéficiant ainsi d’une visibilité auprès du public, de la presse et des professionnels internationaux présents au Caire. Certains y ont également remporté des récompenses importantes, inscrivant leurs réalisateurs et leurs interprètes au palmarès du festival.
Dès 1977, lors de la deuxième édition, Faten Hamama reçoit le prix de la meilleure actrice pour Afwah wa Araneb (Bouches et lapins), de Henry Barakat. En 1991, À la recherche de Sayed Marzouk, de Daoud Abdel Sayed, remporte la Pyramide d’argent. Trois ans plus tard, Une nuit chaude (1994), d’Atef El-Tayeb, remporte la Pyramide d’argent, tandis que Nour El-Sherif reçoit le prix du meilleur acteur. En 1996, Tuffaha (La Pomme), de Raafat El-Mihi, obtient la Pyramide d’or, la plus haute récompense du CIFF.
Daoud Abdel Sayed est de nouveau récompensé en 1999 avec La Terre de la peur, porté par Ahmed Zaki. Le film reçoit notamment la Pyramide d’argent, le prix du meilleur film arabe et celui du meilleur scénario.
En 2010, Al-Shawq, de Khaled El Hagar, remporte à son tour la Pyramide d’or, tandis que Sawsan Badr reçoit le prix de la meilleure actrice pour son interprétation dans ce même film. La même année, Microphone, d’Ahmad Abdalla, obtient le prix du meilleur film arabe. Par sa manière de mêler fiction et documentaire et de donner une place centrale à la scène musicale underground d’Alexandrie, ce film s’impose comme l’une des œuvres emblématiques du renouveau du cinéma indépendant égyptien.
Hussein Fahmy incarne lui aussi cette continuité. Présent dès la première édition de 1976, il préside le CIFF de 1998 à 2001, avant de retrouver cette fonction en 2022. En 2026, c’est donc sous sa présidence que le festival célèbre son cinquantenaire. Dans le communiqué publié à cette occasion, il déclare : « Ma relation avec le Festival international du film du Caire remonte à de nombreuses années. Ce qui me réjouit le plus aujourd’hui, c’est de voir les nouvelles générations trouver leur place au sein du festival, que ce soit en présentant leurs films ou en participant à ses programmes et activités. Notre responsabilité envers cette histoire est d’en préserver la valeur et de continuer à faire évoluer le festival au rythme des transformations du cinéma et de son industrie. »
Un festival qui appartient aussi à son public
Pendant ses premières décennies, le Festival du Caire a représenté pour les spectateurs égyptiens une occasion exceptionnelle de découvrir des films venus du monde entier, souvent absents des salles commerciales et des programmes de télévision. Les projections, organisées dans plusieurs cinémas du centre-ville au cours des premières éditions, permettaient ainsi à un large public, et pas seulement aux professionnels ou aux cinéphiles avertis, de découvrir des réalisateurs inconnus en Égypte et de s'ouvrir à d'autres cinématographies.
En 2018, sous la présidence de Mohamed Hefzy, plusieurs initiatives sont mises en place pour attirer davantage de spectateurs. Un partenariat avec l’Université du Caire permet notamment aux étudiants d’acheter leurs billets directement sur le campus, à des tarifs préférentiels. Un espace de restauration, le food court, est aménagé à proximité des salles, tandis que des expériences de réalité immersive viennent enrichir les activités proposées. Les ventes de billets, qui étaient de 15 000 en 2017, passent à 30 000 en 2018, puis à 40 000 en 2019.
Pour répondre à des goûts et à des attentes de plus en plus diversifiés, le festival enrichit progressivement ses compétitions et sélections traditionnelles de programmes destinés à différents publics et consacrés à de nouvelles formes de création. En 2026, les nouvelles sections Cairo Kids, Cairo XR et New Wave viennent compléter une programmation qui comprend également, depuis plusieurs années, des séances de minuit.
Mais l’un des grands attraits du CIFF réside aussi dans la possibilité de rencontrer les artistes. Les soirées de gala et les tapis rouges attirent de nombreux spectateurs, particulièrement lorsque de grandes vedettes égyptiennes et arabes sont présentes. Les débats, panels et masterclasses ouverts au public offrent d’autres occasions d’écouter ces artistes et parfois de leur poser directement des questions. Cette proximité ne se limite cependant pas aux rencontres organisées. Dans les espaces du festival, il n’est pas rare de croiser des artistes qui assistent aux projections, participent aux débats et échangent spontanément avec les spectateurs.
De la 40e édition au cinquantenaire : quelles surprises pour les cinquante ans du CIFF ?
En 2018, le Festival du Caire avait célébré sa 40e édition en accordant une place particulière à son histoire. Sous la présidence de Mohamed Hefzy, une remarquable exposition avait réuni les affiches des éditions précédentes, des centaines de photographies, d'anciens catalogues et programmes, des correspondances et des trophées. Une installation audiovisuelle retraçait les liens entre le festival, le cinéma égyptien et l'histoire du pays, tandis qu'une carte interactive permettait de découvrir les films récompensés au CIFF selon leur pays d'origine. L'ensemble offrait un véritable voyage à travers plus de quatre décennies de cinéma.
Cette célébration avait également donné lieu à la publication d'un ouvrage de Moheb Jamil retraçant les trente-neuf premières éditions du festival. Quant à la cérémonie d'ouverture, elle avait vu revenir sur scène Samir Sabri, qui avait présenté celle de 1976 et retrouvait, quarante-deux ans plus tard, l'occasion d'évoquer les débuts du CIFF.
En 2026, le festival célèbre les cinquante ans de sa création. Un ouvrage de Khaled Abdelaziz consacré aux films récompensés par la Pyramide d'or depuis 1976 a été annoncé. Mais aucune grande manifestation commémorative comparable à celle de 2018 n'a encore été dévoilée. À quelques jours de l'ouverture de cette 47e édition, le CIFF réserve-t-il d'autres surprises à son public pour célébrer son cinquantenaire ?
Deux vidéos récemment publiées sur la page Facebook officielle du festival viennent toutefois éveiller la curiosité. La première retrace son histoire à travers des extraits de discours prononcés lors des cérémonies d’ouverture et de clôture, notamment par Youssef Chahine, Omar Sharif et Ezzat Abu Ouf. Dans la seconde, Hussein Fahmy montre deux costumes portés par Omar Sharif : le manteau de Docteur Jivago (1965) et le smoking de Funny Girl (1968), tous deux encore conservés dans leurs housses.
Que faut-il voir derrière ces deux publications ? Les prémices de célébrations encore tenues secrètes ? L’annonce d’une exposition de costumes ou d’autres objets liés à l’histoire du cinéma ? Pour l’instant, le mystère demeure…
Neïla Driss
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