CIFF – Quelle vision Hussein Fahmy a-t-il construite en quatre ans ? | Tourismag.com
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À quelques semaines de la 47e édition du Festival international du film du Caire (CIFF), qui se tiendra du 11 au 20 novembre 2026, Hussein Fahmy a rencontré plusieurs journalistes égyptiens pour évoquer l’édition qui se prépare et répondre à des questions plus larges sur le Festival. Au fil des annonces et des échanges se dessine surtout la poursuite de plusieurs chantiers engagés depuis son retour à la présidence, en mars 2022, et parfois hérités de la présidence précédente.

Replacées dans l’histoire récente du Festival, ces annonces permettent de mieux discerner les orientations qui se sont dessinées depuis le retour de Hussein Fahmy à sa présidence. Pour comprendre ce que Hussein Fahmy a apporté au CIFF, encore faut-il se rappeler de quel Festival il a hérité.

Le CIFF dont hérite Hussein Fahmy

Lorsque Mohamed Hefzy en prend la présidence en 2018, il a une quarantaine d’années et un profil inhabituel. Ingénieur en métallurgie de formation, ayant étudié à Londres, entrepreneur actif dans l’entreprise industrielle familiale et producteur, il arrive avec une culture qui n’est pas uniquement celle du cinéma. Dans un entretien qu’il m’a accordé en 2017, avant même sa nomination au CIFF, sa manière de penser était déjà perceptible : lorsqu’il parlait du « développement » d’un film, il envisageait toute la chaîne, du scénario à la production et à la publicité, et cherchait à créer les structures susceptibles de combler les maillons manquants.

Il applique cette logique au CIFF. En quatre éditions, le Festival connaît une transformation considérable, particulièrement perceptible pour qui avait connu les éditions précédentes : équipe permanente et travail tout au long de l’année, développement de Cairo Industry Days et du volet professionnel, recherche de sponsors, communication, ouverture internationale, conquête de nouveaux publics et attention portée à l’expérience du festivalier. Le changement touche à la structure comme au fonctionnement du Festival.

Lorsque Hussein Fahmy revient à la présidence en 2022, le CIFF qu’il retrouve n’est donc plus celui qu’il avait lui-même dirigé entre 1998 et 2001, ni même celui des années précédant Mohamed Hefzy. Il hérite d’une institution profondément transformée et a l’intelligence de ne pas défaire ce qui vient d’être construit.

Deux générations, deux manières de penser le cinéma

Les profils des deux présidents pourraient difficilement être plus différents. À Mohamed Hefzy succède un artiste qui a traversé plusieurs décennies du cinéma égyptien et connu personnellement une partie de ceux qui en ont écrit l’histoire.

Cette différence générationnelle ne se résume pourtant pas à une opposition entre modernité et passé. Dans un entretien qu’il m’a accordé en 2016, Hussein Fahmy se montrait particulièrement curieux des transformations technologiques du cinéma, des nouvelles caméras et de la liberté qu’elles offraient aux jeunes cinéastes. Parmi ceux qui incarnaient à ses yeux cette nouvelle génération figurait justement Mohamed Hefzy.

Mais il parlait aussi des anciennes méthodes de fabrication, des caméras utilisées autrefois et de l’importance de montrer comment le cinéma s’était fait avant que les technologies ne le transforment. Près de dix ans plus tard, cette préoccupation se retrouve au cœur de plusieurs projets développés au CIFF.

Hussein Fahmy n’a pas seulement préservé une grande partie de l’architecture construite sous Mohamed Hefzy. Il y a progressivement ajouté une dimension qui porte profondément la marque de son propre parcours : un travail global sur la mémoire du cinéma, sa préservation et sa transmission.

Préserver les films, mais aussi la mémoire de ceux qui les ont faits

Cette préoccupation apparaît dès la première édition suivant le retour de Hussein Fahmy. En 2022, deux classiques égyptiens sont restaurés et présentés au CIFF. L’initiative va s’élargir au fil des éditions jusqu’à révéler un projet beaucoup plus vaste : préserver non seulement les films, mais la mémoire d’une cinématographie, de ceux qui l’ont construite, de ses techniques, de ses archives et de ses savoir-faire.

La création de Cairo Classics, en 2024, donne une structure visible à ce travail avec dix films égyptiens restaurés et la volonté de les sous-titrer pour les rendre accessibles à de nouveaux publics, notamment dans les festivals internationaux et éventuellement sur les plateformes. Mais la réflexion dépasse déjà les seules œuvres. Le panel « Restauration du patrimoine et de l’histoire des artistes » aborde la conservation des archives des grandes figures du cinéma, tandis que la visite du Centre de restauration du patrimoine audiovisuel permet de découvrir les techniques, les équipements et le travail nécessaires à la sauvegarde des films. Les hommages rendus aux anciens du cinéma participent de cette même volonté de préserver les parcours et de transmettre leur expérience.

En 2025, la politique se poursuit et s’élargit. Cairo Classics prend de l’ampleur, le panel « Restaurer le patrimoine visuel du cinéma arabe » prolonge la réflexion, tandis qu’un atelier de restauration numérique introduit la transmission des compétences. La mémoire matérielle du cinéma trouve également sa place : Hussein Fahmy fait installer dans les jardins de l’Opéra une ancienne et imposante caméra de Studio Misr, en explique lui-même le fonctionnement devant les journalistes et évoque son projet de création d’un musée du cinéma en Égypte.

Films, archives, parcours des artistes, objets, techniques et savoir-faire : la restauration apparaît ainsi comme la partie la plus visible d’une politique beaucoup plus globale de préservation et de transmission de la mémoire du cinéma égyptien.

Hussein Fahmy, membre du conseil d’administration de la Holding Company for Cinema Industry, a indiqué que, sur les 130 films qu’elle a produits depuis les années 1960, 23 ont désormais été restaurés et quatre autres sont en cours de restauration.

Mais une nouvelle étape se dessine : cette mémoire commence à voyager.

Une mémoire qui commence à voyager

L’objectif avait été posé plusieurs années auparavant : restaurer les films, mais aussi les sous-titrer afin qu’ils puissent toucher des publics hors d’Égypte. En 2026, cette volonté commence à se concrétiser.

À Cannes, en mai dernier, c’est d’abord la réflexion elle-même qui voyage. Au pavillon égyptien du Marché du Film, Hussein Fahmy participe à « Faire revivre le patrimoine », un panel consacré à la restauration et à la préservation du patrimoine cinématographique égyptien, mais aussi aux moyens de lui redonner une vie et de le transmettre aux nouvelles générations.

Quelques mois plus tard, ce sont les œuvres qui s’apprêtent à voyager : Hussein Fahmy a révélé qu’un festival chinois avait demandé six films égyptiens restaurés.

Cette demande s’inscrit dans des relations anciennes entre le CIFF et la Chine, récemment intensifiées et diversifiées. En 2026, un accord a notamment été conclu avec le Festival international du film de l’île de Hainan. Puis, en septembre, Hussein Fahmy s’est rendu au Festival international du film de la Route de la soie à Xi’an, où l’Égypte était le premier pays invité d’honneur. Une semaine du cinéma égyptien y a été organisée et un accord de coopération stratégique signé entre les deux festivals.

Dans ce contexte, la demande de six films restaurés fait se rejoindre deux axes développés parallèlement depuis plusieurs années : la préservation du patrimoine cinématographique égyptien et son ouverture vers l’extérieur. Après avoir été préservée et transmise, cette mémoire commence désormais à circuler.

Une présence internationale devenue beaucoup plus visible

Cette circulation du patrimoine s’inscrit dans une présence internationale du CIFF devenue particulièrement visible depuis le retour de Hussein Fahmy. La nouveauté ne réside évidemment pas dans la présence du président du Festival aux grands rendez-vous internationaux : Mohamed Hefzy les fréquentait lui aussi. Elle tient davantage à la manière dont le CIFF s’y présente désormais en tant qu’institution.

À Cannes, en mai 2022, deux mois après sa nomination, Hussein Fahmy est ainsi accompagné d’Amir Ramses, alors directeur du Festival, d’Andrew Mohsen, alors directeur artistique, et de plusieurs cadres du CIFF. Une réception est organisée au Marché du Film, une pleine page paraît dans Variety et de grands panneaux annoncent la 44e édition sur la Croisette. Le Festival se montre avec son équipe, son identité et sa communication.

Cette présence s’installe ensuite dans la durée. Hussein Fahmy et des membres de son équipe reviennent chaque année à Cannes et participent aux panels et rencontres organisés dans différents pavillons et stands du Marché du Film. Le pavillon égyptien leur offre désormais un point d’ancrage supplémentaire, sans que leur activité s’y limite. En mai 2026, Hussein Fahmy et le directeur artistique Mohamed Tarek participaient notamment à une rencontre de la Fédération internationale des associations de producteurs de films (FIAPF) consacrée au rôle des festivals dans le développement des publics.

Cannes n’est pas le seul terrain de cette politique : le CIFF est également présent à Berlin, à Venise et, de manière de plus en plus structurée, en Chine. Au-delà des déplacements, ce sont leurs prolongements qui importent : relations entre institutions, accords entre festivals, circulation des films et échanges professionnels.

L’annonce récente du recours à une société spécialisée dans la communication et la publicité s’inscrit dans cette évolution. Mohamed Hefzy avait déjà profondément modernisé la communication du CIFF, dont Hussein Fahmy a renforcé depuis 2022 la visibilité internationale. Il s’agit désormais de professionnaliser davantage les outils permettant de promouvoir le Festival et ses activités, en Égypte comme à l’étranger.

Le public : poursuivre un chantier, mais aussi le faire évoluer

Cette nouvelle stratégie de communication doit également permettre, selon Hussein Fahmy, de mieux atteindre différentes catégories de spectateurs. Là encore, le chantier n’est pas nouveau.

Sous Mohamed Hefzy, un partenariat avec l’Université du Caire permet notamment aux étudiants d’acheter des billets à tarif préférentiel directement sur leur campus, traduisant une volonté d’aller chercher un public qui ne serait pas nécessairement venu au Festival. Les ventes passent de 15 000 billets en 2017 à 30 000 en 2018, puis 40 000 en 2019.

Le food court, autre nouveauté de cette période, participe à cette réflexion sur le public et l’expérience du festivalier. Installé à proximité immédiate des salles, il devient un lieu où spectateurs, journalistes, cinéastes et professionnels se retrouvent entre deux projections. On y mange, mais on y parle surtout des films. Les discussions donnent envie d’en découvrir d’autres, incitent parfois à prolonger sa journée au Festival ou à revenir les jours suivants. Une sorte de ciné-club informel se crée ainsi au cœur du CIFF.

Hussein Fahmy en a conservé le principe, mais le food court a été déplacé. Sous Mohamed Hefzy, son emplacement à la sortie des salles faisait que l’on s’y retrouvait presque naturellement, parfois sans même avoir prévu de s’y arrêter. Il suffisait de sortir d’une projection pour croiser d’autres festivaliers, s’attarder et engager une conversation sur le film que l’on venait de voir. Aujourd’hui, le food court n’est plus sur ce parcours naturel : il faut décider de s’y rendre. Sa fréquentation elle-même a changé. On y croise beaucoup moins les équipes des films étrangers, dont certaines ignorent même son existence. Le lieu existe toujours, mais il n’a plus cette fonction spontanée de carrefour du Festival où les rencontres et les discussions pouvaient donner envie de poursuivre les découvertes.

Avec Cairo Kids, annoncé pour la 47e édition, le CIFF s’adresse désormais à un autre public. Le programme doit proposer cinq ou six films destinés aux enfants à partir de trois ans, parmi lesquels des films d’animation, des films d’aventure et des classiques. Faire entrer de très jeunes spectateurs dans un festival international et les familiariser avec l’expérience collective de la salle relève aussi de la transmission.

Préserver le passé, préparer aussi les œuvres de demain

Cette attention portée à la transmission ne signifie pas que le CIFF de Hussein Fahmy regarde essentiellement vers le passé. From Book to Screen, lancé pour la 47e édition, intervient avant même que les films n’existent.

Le programme doit réunir dix maisons d’édition, invitées chacune à proposer un roman susceptible d’être adapté au cinéma, en série ou en animation. Producteurs et représentants de plateformes pourront rencontrer les éditeurs et envisager ces adaptations, tandis que le mouvement inverse, de l’écran vers le livre, est également prévu.

L’initiative s’inscrit dans les Cairo Industry Days, développés sous Mohamed Hefzy et maintenus par Hussein Fahmy. Un outil professionnel hérité de la précédente présidence accueille ainsi de nouvelles propositions et permet au CIFF d’intervenir non seulement sur les films achevés qu’il sélectionne, mais aussi sur les projets susceptibles de naître.

Un nouveau siège, plus de vingt ans après

Parmi les changements évoqués lors de la rencontre figure également le nouveau siège du CIFF, désormais installé dans l’enceinte de l’Opéra du Caire après avoir longtemps occupé des locaux rue Kasr El-Nil. Le choix est à la fois logique et symbolique : l’administration permanente rejoint le lieu qui constitue déjà le cœur du Festival pendant ses éditions, tout en gagnant une adresse plus prestigieuse.

Le déménagement réalise aussi un ancien projet de Hussein Fahmy. Lors de sa première présidence, entre 1998 et 2001, il souhaitait déjà installer le CIFF dans ces locaux, finalement attribués au Centre national de la traduction. Le transfert de celui-ci vers la nouvelle capitale administrative a permis, plus de vingt ans après, de concrétiser ce souhait.

Le prestige d’un festival ne se résume pas aux stars

Interrogé sur l’absence de grandes stars hollywoodiennes, Hussein Fahmy invoque une réalité budgétaire : leur venue peut aujourd’hui coûter environ 500 000 dollars, une dépense hors de portée du Festival sans un sponsor capable de la prendre en charge.

Mais Mohamed Tarek élargit le débat. L’international ne se résume pas à Hollywood : le CIFF reçoit aussi des cinéastes et artistes reconnus dans le monde entier, à l’image de Nuri Bilge Ceylan, Ildikó Enyedi ou Hiam Abbass. Dès lors, le choix devient aussi celui d’un festival : consacrer un budget considérable à une célébrité dont la présence peut se limiter au tapis rouge, ou utiliser une somme bien moindre pour faire venir plus d’une vingtaine de personnalités qui participeront réellement à sa vie ?

Le CIFF ne renonce pas pour autant aux grands noms : Hussein Fahmy affirme avoir invité une importante personnalité internationale pour la prochaine édition, sans encore en révéler l’identité, tandis qu’une star chinoise aurait également accepté son invitation. Mais le débat pose une question plus large : le rayonnement international d’un festival se mesure-t-il seulement à une célébrité sur son tapis rouge ou également aux cinéastes et professionnels qui participent réellement à sa vie ?

La même logique se retrouve dans les distinctions. Hussein Fahmy a expliqué les critères d’attribution de la Pyramide d’or pour l’ensemble de la carrière et du Prix Faten Hamama d’excellence : la notoriété ne suffit pas, le parcours doit justifier la récompense. Un principe qui rejoint le travail de mémoire mené depuis 2022 : honorer une personnalité, c’est aussi reconnaître la place de son parcours dans l’histoire du cinéma.

L’intelligence artificielle : où placer la frontière ?

Hussein Fahmy a également affirmé que le CIFF n’accepterait pas les films réalisés par intelligence artificielle. Une position qui ne traduit pourtant pas nécessairement un rejet des nouvelles technologies : lors de notre entretien de 2016, il manifestait déjà un réel intérêt pour leurs évolutions.

La question semble plutôt être celle de la place laissée à l’humain dans le processus de création. Mohamed Tarek a d’ailleurs soulevé une difficulté concrète pour les festivals : sur quels critères évaluer de tels films, et comment déterminer ce qui relève du travail créatif d’un cinéaste et ce qui a été généré par l’intelligence artificielle ? Entre l’utilisation de l’intelligence artificielle comme outil et une œuvre dont la création reposerait essentiellement sur elle, la frontière reste à définir.

La continuité, un luxe ?

Au Caire, les présidents peuvent changer, avec leurs personnalités et leurs priorités, mais une partie de ce qui a été construit survit et sert de point de départ à l’étape suivante. Cette continuité pourrait sembler aller de soi. Elle ne l’est pourtant pas.

Hussein Fahmy a d’ailleurs terminé la rencontre sur cette question. Sa présidence étant renouvelée chaque année, il sait qu’à chaque échéance il peut être reconduit ou non. Une incertitude qui, explique-t-il, le pousse à faire tout ce qu’il peut tant qu’il est à la tête du Festival. Mais il formule surtout un souhait : que celui qui lui succédera puisse, à son tour, construire sur ce qui aura été accompli.

Le parcours du CIFF montre ainsi qu’une manifestation cinématographique ne se pense pas seulement pendant les quelques jours où les écrans s’allument.

Pour qu’une vision devienne une politique, encore faut-il lui laisser le temps de se déployer.

Neïla Driss
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Neïla Driss
Neïla Driss
Editor

Neïla Driss est editor, journaliste culturelle, spécialisée dans le cinéma et les grands festivals internationaux.

Juriste de formation, diplômée de l’Université Paris II et de l’IHEC Carthage, elle s’est progressivement imposée dans l’écriture culturelle et la critique cinématographique, après une première carrière dans la gestion de patrimoine immobilier.

Distinguée dès 2006 aux Tunisia Blog Awards, elle couvre aujourd’hui des rendez-vous majeurs tels que le Festival de Cannes, les Journées Cinématographiques de Carthage et le Festival du Film du Caire.

Membre de l’ATPCC et de la FIPRESCI, elle participe à des jurys et initiatives internationales de critique. Depuis 2024, elle est électrice internationale aux Golden Globes.

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