Avec BerleeN_, présenté en première mondiale dans la compétition internationale de la 47e édition du Festival international du film du Caire, qui se tiendra du 11 au 20 novembre 2026, Ahmad Abdalla retrouve un festival qui accompagne son parcours depuis ses débuts. Il s'agit de son sixième long métrage présenté au festival, quatre des cinq précédents y ayant été récompensés.
Réalisateur, monteur et photographe, Ahmad Abdalla occupe une place singulière dans le cinéma égyptien contemporain. Après une formation musicale et plusieurs années de travail dans le montage, il passe à la réalisation avec Heliopolis (2009), avant de signer des films aussi différents que Microphone (2010), Rags & Tatters (2013), Décor (2014), Exterior/Night (2018) et 19B (2022).
D'un film à l'autre, les univers, les personnages et les constructions narratives changent. À Alexandrie, il s'intéresse à une scène artistique underground ; au Caire, il explore aussi bien les trajectoires de personnages issus de milieux différents que les frontières entre réalité et fiction. Parallèlement à son activité de cinéaste, il pratique la photographie et participe, pendant la révolution égyptienne de 2011, à la collecte et à la diffusion d'images des événements.
Avec BerleeN_, il situe pour la première fois l'un de ses longs métrages à Berlin, où se croisent les destins de trois personnages arabes.
BerleeN_ : entre réalité et surréalisme
Au cours d'une seule journée, trois histoires prennent une tournure surréaliste. Maï, une Syrienne récemment installée à Berlin, rencontre un homme qui la confond avec Razan, une femme morte dix ans auparavant à Alep. Hana, une Égyptienne divorcée, découvre un ancien appareil photographique dont les clichés révèlent des réalités alternatives, alors que son ex-mari s'apprête à se remarier au Caire. Le troisième personnage, un serveur irakien, entend d'étranges mélodies provenant de poubelles tandis qu'il cherche à venger la mort de son frère et se retrouve confronté à un trafiquant d'êtres humains.
Pour BerleeN_, Ahmad Abdalla retrouve deux actrices qu'il a déjà dirigées : Yousra El Lozy, présente dans Heliopolis et Microphone, et Menna Shalaby, qui avait également joué dans Microphone. Elles partagent notamment l'affiche avec Mohamed Hatem et Haidar Helo. Le réalisateur renoue avec le producteur Mohamed Hefzy, qui l'avait accompagné sur Microphone, Décor et 19B. Cette coproduction égypto-allemande de 94 minutes réunit Film Clinic et Seera Films.
Pour Ahmad Abdalla, cette présentation au Caire revêt une importance particulière. Le réalisateur a expliqué que ce festival occupait une place dans sa vie depuis l'adolescence, lorsqu'il commençait à découvrir le cinéma mondial. Il a souligné combien il lui importe de présenter ses films au public égyptien, même lorsqu'ils ont déjà été projetés dans d'autres festivals.

De la musique à la photographie, construire des images
Avant de devenir réalisateur, Ahmad Abdalla a suivi une formation musicale, au cours de laquelle il a notamment étudié l'alto. Après deux tentatives infructueuses pour intégrer l'Institut du cinéma en Égypte, il s'est orienté vers le montage, travaillant à partir de 2003 sur des clips musicaux, des publicités et différentes productions audiovisuelles. Cette expérience lui a permis d'aborder le cinéma par l'assemblage des images, le rythme et la construction des séquences, avant de passer lui-même derrière la caméra.
Ahmad Abdalla s'est aussi intéressé à d'autres formes d'expression. Il a tenu un blog sous pseudonyme, distingué en 2008 dans le cadre des Best of the Blogs Awards organisés par Deutsche Welle. Il a par ailleurs poursuivi son activité de photographe tout en réalisant ses films.
En janvier 2022, la galerie TINTERA, au Caire, lui consacre une exposition personnelle intitulée Deceiving Time. Présentée jusqu'au 16 février, elle réunit dix-neuf œuvres réalisées à partir de photographies argentiques et numériques prises entre 2010 et 2021. Pour ce projet, Ahmad Abdalla est revenu sur ses archives photographiques, notamment sur des clichés qu'il avait initialement écartés. En superposant plusieurs images, parfois issues d'un même lieu ou d'un même événement, il a composé de nouvelles photographies dans lesquelles différentes temporalités se rencontrent.
Dans les entretiens consacrés à cette exposition, il évoque son intérêt pour la mémoire, le passage du temps et ce qui demeure en dehors du cadre photographique. Il s'intéresse notamment aux histoires qu'une image peut suggérer sans les raconter entièrement. Il établit également un rapprochement entre sa formation musicale, où le tempo organise la durée, et son expérience du montage, où l'enchaînement des plans modifie la perception du temps.
Heliopolis : les débuts d'une narration chorale
Avec Heliopolis, Ahmad Abdalla prend pour cadre le quartier cairote du même nom. Plutôt que de construire son récit autour d'un protagoniste central, il adopte une narration chorale, attentive aux déplacements, aux rencontres et aux attentes de personnages dont les histoires se croisent.
Le quartier ne constitue pas seulement le décor de cette première réalisation. Ses rues, ses immeubles et ses lieux de passage donnent une unité géographique à ces parcours individuels, composant progressivement un portrait fragmenté d'Héliopolis. Le film ne cherche pas à réunir toutes ces histoires dans un dénouement commun.
Présenté au Festival international du film du Caire en 2009, Heliopolis y obtient une mention spéciale dans la compétition du meilleur film arabe.

Alexandrie et Microphone : la découverte d'une scène artistique
Tout commence par des graffitis sur les murs d'Alexandrie. Intrigué par ces inscriptions, Ahmad Abdalla cherche à en retrouver les auteurs et découvre progressivement une scène artistique underground dont il ignorait l'existence. Khaled Abol Naga, qui a raconté cette anecdote, interprète le personnage principal de Microphone (2010), deuxième long métrage du réalisateur.
Le film suit Khaled, de retour à Alexandrie après plusieurs années passées à l'étranger. À travers ses rencontres, il découvre des musiciens, des rappeurs, des graffeurs et de jeunes artistes qui tentent de faire vivre leurs créations en dehors des circuits culturels traditionnels. Plusieurs d'entre eux apparaissent dans leur propre rôle, mêlant leurs performances à la fiction. Ahmad Abdalla filme ainsi une scène artistique réelle, avec ses difficultés à trouver des lieux d'expression et à se faire entendre.
Pour réaliser Microphone, Ahmad Abdalla utilise un appareil photographique reflex numérique Canon capable de filmer en haute définition. Plus compact et moins coûteux qu'une caméra de cinéma professionnelle, cet appareil lui permet de tourner avec une équipe réduite, de se déplacer facilement dans les rues d'Alexandrie et de filmer les artistes dans leurs propres espaces.
Lors d'un entretien qu'il m'avait accordé en 2017, Mohamed Hefzy avait raconté comment Ahmad Abdalla lui avait fait découvrir cette scène musicale indépendante, qu'il connaissait jusque-là assez peu.
Présenté dans plusieurs festivals, Microphone remporte le Tanit d'or aux Journées cinématographiques de Carthage en 2010 et le prix du meilleur film arabe au Festival international du film du Caire.
Mais une coïncidence historique donne à son parcours une dimension particulière. Son avant-première en Égypte était prévue le 25 janvier 2011, le jour même où éclate la révolution égyptienne. Dans plusieurs de ses interventions, Khaled Abol Naga a décrit Microphone comme une révolution dans le cinéma égyptien, tant par ses moyens techniques que par sa narration. Un film qui bouleversait les habitudes de fabrication et de représentation du cinéma égyptien devait ainsi rencontrer son public le jour où une autre révolution commençait dans les rues du pays.

2011 : les images de la révolution, du témoignage à la fiction
Lorsque la révolution égyptienne éclate en janvier 2011, Ahmad Abdalla ne se contente pas de suivre les événements. Sur la place Tahrir, au Caire, il organise un espace consacré aux nouveaux médias, où des bénévoles recueillent des photographies et des vidéos des manifestations, puis les diffusent sur Internet et auprès de médias internationaux. À un moment où la circulation de l'information constitue un enjeu majeur, ce dispositif permet de rendre visibles des événements filmés par ceux qui y prennent part. Le 7 février 2011, Ahmad Abdalla témoigne de cet engagement dans un reportage de CBS News.
La révolution trouve également sa place dans le cinéma égyptien à travers plusieurs projets collectifs.
Ahmad Abdalla participe à 18 Days (2011), un film composé de dix courts métrages réalisés par différents cinéastes égyptiens autour des dix-huit journées qui ont conduit à la chute de Hosni Moubarak. Il y signe le segment Window. Il prend également part à Tahrir 2011: The Good, the Bad and the Politician (2011), documentaire réalisé par Tamer Ezzat, Ayten Amin et Amr Salama. Sa contribution s'inscrit dans le segment The Good, réalisé par Tamer Ezzat et consacré aux manifestants.
Avec Rags & Tatters (2013), Ahmad Abdalla choisit une voie différente. Plutôt que de reconstituer les grandes manifestations ou de raconter directement les journées révolutionnaires, il suit un homme qui s'évade de prison au milieu des bouleversements de 2011. Le personnage traverse des quartiers populaires et des espaces marginalisés du Caire. Il emporte avec lui le téléphone d'un compagnon d'évasion, qui contient des images de l'attaque de la prison, et cherche à les remettre à la presse.
À l'origine du projet se trouve une vidéo amateur découverte sur YouTube. Elle montre des affrontements sur le pont Qasr al-Nil, mais sans bande sonore. Cette absence de son retient l'attention du réalisateur et nourrit sa réflexion sur la manière de représenter les événements. Dans Rags & Tatters, les dialogues sont rares. Les bruits, les silences et les chants soufis occupent une place essentielle dans la construction du film. Ahmad Abdalla ne cherche pas à expliquer chaque situation par la parole : il laisse les déplacements du personnage, les lieux traversés et les sons composer une grande partie du récit.
Des habitants des quartiers où se déroule l'action interviennent dans le film. Leurs témoignages introduisent une dimension documentaire dans la fiction, en faisant entendre leurs propres voix. Ces présences donnent à voir des espaces et des expériences rarement placés au centre des récits consacrés à la révolution. La caméra s'éloigne ainsi des lieux les plus emblématiques des manifestations pour accompagner un homme qui circule dans une ville bouleversée, sans toujours comprendre ce qui se joue autour de lui.
Présenté au Festival international du film de Toronto en 2013, Rags & Tatters remporte ensuite l'Antigone d'or au Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier.
Des expériences narratives et visuelles singulières
Avec Décor (2014), Ahmad Abdalla aborde une construction narrative très différente. Le film suit Maha, une jeune femme passionnée de cinéma qui travaille comme décoratrice sur un tournage aux côtés de son mari. Elle se retrouve soudain plongée dans l'univers du film sur lequel elle travaille, où elle mène une autre existence, celle d'une épouse et mère de famille. Progressivement, les frontières entre ces deux vies se brouillent, jusqu'à ce qu'il devienne impossible de déterminer laquelle relève de la réalité et laquelle appartient à la fiction.
Écrit par Sherine Diab et Mohamed Diab, Décor est entièrement tourné en noir et blanc, comme les anciens films que Maha affectionne. Mais Ahmad Abdalla réserve un dernier bouleversement au spectateur. Dans l'unique scène en couleur, qui clôt le film, des spectateurs quittent une salle de cinéma après avoir assisté à une projection de Décor. Cette ultime séquence révèle un troisième niveau de fiction : les deux existences de Maha appartenaient elles-mêmes à un film. Ce dernier changement de perspective oblige le spectateur à reconsidérer tout ce qu'il vient de voir.
Au-delà du brouillage entre réalité et fiction, les deux existences de Maha posent également la question du choix entre la vie que l'on mène et celle que l'on aurait pu mener.

Quatre ans plus tard, Ahmad Abdalla situe Exterior/Night dans le Caire nocturne. Le film réunit trois personnages que leurs parcours n'auraient guère amenés à se rencontrer : Moe, un réalisateur, Mostafa, un chauffeur de taxi, et Toutou, une travailleuse du sexe. Leurs déplacements au cours d'une nuit les confrontent à des situations qui révèlent les différences de milieu social, de langage et de rapport à la ville.
Dans ce récit, les rues, les véhicules et les lieux traversés deviennent les espaces où se nouent les relations entre les trois personnages. Les tensions qui naissent de leurs échanges révèlent leurs préjugés respectifs, mais aussi les contradictions de chacun.
Le personnage de Toutou occupe une place importante dans cette confrontation entre milieux sociaux. Ses réactions et ses échanges avec les deux hommes empêchent de la réduire à sa seule condition sociale. À travers elle, le film interroge les représentations et les jugements portés sur les femmes.
Lors de la présentation du film au Festival international du film de Toronto, Ahmad Abdalla avait évoqué les possibilités offertes par les équipements de tournage légers, notamment les petites caméras et les smartphones, ainsi que le travail avec la lumière disponible. Ces moyens lui permettent d'aborder les espaces urbains autrement, sans dépendre systématiquement d'importantes installations techniques.
Présenté au Festival international du film du Caire en 2018, Exterior/Night vaut à Sherif Desouky, interprète de Mostafa, le prix du meilleur acteur.

Avec 19B, Ahmad Abdalla change à nouveau d'échelle et de cadre. L'essentiel du film se déroule dans une ancienne villa du Caire, où un gardien âgé vit depuis des années en compagnie des animaux qu'il recueille. Son quotidien est bouleversé par l'arrivée d'un homme plus jeune, déterminé à prendre possession de cet espace.
Ahmad Abdalla s'attarde sur les habitudes du gardien, ses déplacements et ses relations avec les animaux, donnant progressivement à la villa une présence presque aussi importante que celle des personnages. Le bâtiment, son jardin et ses accès à la rue permettent de mesurer les différences entre les deux hommes dans leur rapport à la propriété, à l'autorité et à leur environnement.
Contrairement aux mouvements incessants des personnages de Exterior/Night, 19B privilégie l'observation d'un lieu et des changements qui s'y produisent. La tension naît autant des gestes quotidiens et de l'occupation progressive des espaces que de l'affrontement entre les deux personnages.
Présenté au Festival international du film du Caire en 2022, 19B y remporte le prix du meilleur film arabe, le prix FIPRESCI et le prix Henry Barakat de la meilleure contribution artistique pour la photographie.
Reste désormais à découvrir BerleeN_ et, surtout, la forme qu'Ahmad Abdalla aura choisie pour raconter ces nouvelles histoires. Après tant d'expériences narratives différentes, quelle surprise nous réserve-t-il cette fois, avec ces trois récits où le fantastique semble se mêler au surréalisme ?
Neïla Driss
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