Le 11 octobre, lors de la conférence de presse consacrée à la présentation de sa 47e édition, qui se tiendra du 11 au 20 novembre 2026, le Festival international du film du Caire (CIFF) a dévoilé son affiche placée sous le signe de la mémoire du cinéma égyptien. Le choix n'a rien d'anodin : cette année marque le cinquantième anniversaire d'un festival né en 1976, mais aussi une nouvelle étape dans la politique de préservation et de valorisation du patrimoine cinématographique menée sous la présidence de Hussein Fahmy depuis son retour en 2022.
Au centre de la composition, un portrait féminin en couleur se détache d'un ensemble d'images anciennes, aux contours estompés, qui semblent émerger de l'obscurité. Le concept est clair : évoquer le travail de restauration qui permet aux films du passé de retrouver leur éclat et de rencontrer de nouvelles générations de spectateurs.
Mais si l'intention mérite d'être saluée, sa traduction graphique suscite des réserves. L'omniprésence du noir donne à l'ensemble une tonalité triste, tandis que le portrait central, censé représenter Shadia sous les traits de Fouada, le personnage qu'elle incarnait dans Quelque chose de la peur (1969), présente des traits sensiblement différents de ceux de l'actrice. Cette altération du visage est précisément l'un des effets du recours à l'intelligence artificielle, confirmé par Hussein Fahmy.
Face à la polémique suscitée par cette représentation de Shadia, la direction du Festival a annoncé, le 12 octobre, sa décision de modifier le portrait de l'actrice afin de le rendre plus fidèle à ses traits. Hussein Fahmy a lui-même reconnu avoir constaté cette différence en examinant l'affiche agrandie.

Un engagement qui dépasse le choix d'une affiche
Depuis son retour à la présidence du Festival en 2022, Hussein Fahmy a fait de la sauvegarde du patrimoine cinématographique égyptien l'une de ses priorités. Cette volonté s'est notamment concrétisée avec le lancement de Cairo Classics, une section consacrée aux films restaurés. Quatorze œuvres égyptiennes ont ainsi été présentées en 2024, puis vingt et une en 2025. Ces projections permettent au public de retrouver sur grand écran des classiques du cinéma égyptien, parfois connus uniquement à travers leurs diffusions télévisées, et aux jeunes générations de les découvrir dans des conditions proches de celles pour lesquelles ils avaient été conçus.
Pour Hussein Fahmy, restaurer une œuvre ne signifie pas la transformer selon les goûts ou les possibilités techniques d'aujourd'hui, mais respecter les choix esthétiques de ses créateurs. C'est pourquoi il s'oppose notamment à la colorisation des films tournés en noir et blanc. Cette exigence prend une importance particulière à l'heure où les technologies numériques permettent des interventions de plus en plus poussées sur les images anciennes.
Dans le communiqué accompagnant la présentation de l'affiche, il explique ainsi que « la restauration est pour nous un travail culturel et créatif qui rétablit le lien entre les générations et permet aux œuvres cinématographiques de continuer à exercer leur influence ». Il évoque notamment la possibilité qu'un film restauré devienne une source d'inspiration pour un jeune réalisateur ou un scénariste à la recherche de sa première histoire.
L'affiche du cinquantenaire apparaît ainsi comme le prolongement visuel d'un travail déjà engagé, plutôt que comme une initiative ponctuelle liée à cet anniversaire.
Une idée juste, mais une affiche trop sombre pour célébrer la renaissance
En observant l'affiche, un détail permet de mieux comprendre son concept : sur les côtés apparaissent des bandes de pellicule endommagée, dont les perforations restent perceptibles. Le portrait central, plus net et en couleur, semble alors représenter l'aboutissement du travail de restauration, après la détérioration des images anciennes. L'idée est pertinente et traduit concrètement la volonté du Festival de redonner vie à son patrimoine cinématographique.
Mais cette intention aurait gagné à être plus lisible. Les bandes de pellicule se fondent presque dans le fond noir, au point qu'il faut examiner l'affiche attentivement pour les distinguer. Les rendre plus visibles aurait permis de comprendre immédiatement le passage de la pellicule abîmée à l'image restaurée. L'omniprésence du noir conserve par ailleurs à l'ensemble une atmosphère triste, alors même que le concept repose sur la renaissance des images.
Cette réserve est également exprimée dans la presse égyptienne. La critique Magda Khairallah a notamment regretté l'importance accordée au noir et souhaité une affiche plus joyeuse, davantage représentative de la beauté du cinéma. De son côté, Tarek El-Shennawi a regretté que l'affiche ne restitue pas la joie habituellement associée à Shadia.
Ces réactions ne remettent pas nécessairement en cause le concept de l'affiche. Elles montrent surtout qu'une intention artistique, même pertinente, ne produit pas toujours l'effet recherché.
Shadia : quand l’hommage ne ressemble plus à son modèle
Le choix de Shadia pour incarner la mémoire du cinéma égyptien est particulièrement pertinent. Actrice et chanteuse parmi les plus populaires de son époque, elle a marqué plusieurs générations de spectateurs. Mais le Festival n'a pas choisi n'importe quel rôle de sa longue carrière. Il a retenu Fouada, le personnage qu'elle interprétait dans Quelque chose de la peur (Chay’ min al-Khawf, 1969), réalisé par Hussein Kamal. Un film majeur du cinéma égyptien, qui figurait parmi les vingt premières œuvres du classement des cent meilleurs films égyptiens établi en 1996, à l'occasion du centenaire de cette cinématographie.
Ce choix prend une signification supplémentaire lorsqu'on sait que Quelque chose de la peur a été restauré et présenté lors de deux éditions consécutives du Festival : en 2024, dans la section Cairo Classics, puis en 2025, parmi les classiques égyptiens restaurés. En choisissant Fouada pour incarner son affiche anniversaire en 2026, le Festival établit ainsi un lien direct avec le travail de préservation et de valorisation du patrimoine cinématographique. Loin d'être un choix simplement symbolique, cette référence à Shadia s'inscrit dans une continuité bien réelle.
Autre particularité : Quelque chose de la peur est une adaptation littéraire, comme douze des vingt premiers films de ce classement. Un détail qui prend une résonance particulière cette année, avec le lancement de From Book to Screen, le nouveau forum du CIFF consacré aux adaptations littéraires, dont les enjeux ont été développés dans un précédent article publié sur Tourismag. Ainsi, le choix de Fouada fait écho à deux initiatives du Festival : la sauvegarde de son patrimoine cinématographique et la volonté de renouer les liens entre littérature et cinéma.
Mais encore faut-il reconnaître Shadia. C'est précisément le manque de ressemblance du portrait, réalisé à l'aide de l'intelligence artificielle, qui a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, relayées par la presse égyptienne. Plusieurs internautes ont regretté que le visage de l'actrice ait été ainsi transformé.
La question mérite d'autant plus d'être posée que le cinéma égyptien dispose d'un patrimoine photographique considérable et que le film lui-même a été restauré. Pourquoi ne pas avoir utilisé une véritable image de Shadia, extraite du film ou issue de ses photographies, puis réalisé un montage à l'aide des outils numériques, y compris de l'intelligence artificielle ? Il aurait ainsi été possible de conserver ses traits authentiques tout en imaginant une composition moderne, originale et parfaitement adaptée au concept de l'affiche.
Interrogé sur cette représentation, Hussein Fahmy avait d'abord expliqué que l'objectif n'était pas nécessairement de reproduire exactement les traits de Shadia. Une liberté artistique qui peut se comprendre, mais qui n'efface pas la réserve principale : lorsqu'on choisit une actrice aussi emblématique pour célébrer la mémoire du cinéma, sa ressemblance participe elle-même de cet hommage. La décision de corriger le portrait montre que cette préoccupation a finalement été prise en considération par la direction du Festival.
L'intelligence artificielle au service d'une création humaine
La polémique autour de l'affiche ne devrait pas conduire à condamner l'intelligence artificielle. Les technologies numériques ont considérablement élargi les possibilités de création et participent aujourd'hui, notamment, à la restauration du patrimoine cinématographique. Certaines applications de l'IA permettent d'améliorer les images anciennes, d'en corriger les défauts et de faciliter des opérations autrefois particulièrement longues et complexes.
L'utilisation de l'intelligence artificielle n'exclut nullement une véritable création humaine. Une affiche peut être entièrement pensée par un artiste qui recourt ensuite à cette technologie pour concrétiser son idée. Mais c'est précisément à lui, et à ceux qui valident le résultat, qu'il revient d'assumer les choix esthétiques effectués.
Il convient toutefois de distinguer deux usages de ces technologies. Dans la restauration cinématographique, l'objectif est de retrouver, autant que possible, les qualités de l'image originale, sans modifier les choix artistiques de ses créateurs. Dans la conception d'une affiche, l'intelligence artificielle peut au contraire servir à produire une image nouvelle. Cette liberté de création n'exclut pas une exigence de fidélité lorsqu'il s'agit de représenter une personnalité réelle, particulièrement dans le cadre d'un hommage à son œuvre.
Ces images de stars gravées dans la mémoire collective
Avant même l'ouverture de sa 47e édition, le Festival international du film du Caire aura suscité, à travers cette affiche, un débat révélateur de l'attachement du public égyptien à son cinéma et à ceux qui en ont écrit l'histoire. La décision de corriger le portrait de Shadia montre que ces réactions ont été entendues.
Cet attachement à l’image des grandes figures du cinéma n'est d'ailleurs pas propre au public égyptien. En 2017, pour célébrer sa 70e édition, le Festival de Cannes avait choisi comme affiche une photographie de Claudia Cardinale prise en 1959, la montrant en train de danser sur un toit de Rome. Mais la photographie originale avait été retouchée : la taille et les jambes de l'actrice avaient été amincies. Ces modifications avaient provoqué une polémique, alors même que Claudia Cardinale restait parfaitement reconnaissable. Cette controverse, comme celle suscitée par le portrait de Shadia, montre combien le public est attaché à l'image des stars qui ont accompagné sa vie. Il les garde en mémoire telles qu'il les a connues et aimées, et accepte difficilement que l'on touche à ces souvenirs.
Neïla Driss
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