Lors de la 79e édition du Festival de Cannes, qui s’est tenue du 12 au 23 mai 2026, le pavillon égyptien a organisé, sur la Promenade de la Pantiero, une table ronde consacrée à la restauration et à la préservation du patrimoine cinématographique égyptien. La rencontre réunissait la grande star Hussein Fahmy, président du Festival international du film du Caire, Dr Hany Aboulhassan, conseiller du président de l’Egyptian Media Production City pour la coopération internationale, Youssef Chazli, représentant de Zawya Cinema, de la Fondation Youssef Chahine et de Misr International Films, ainsi que le producteur tunisien Dhia Jerbi, engagé dans une initiative régionale de circulation et de préservation des archives.
À partir d’un sujet apparemment patrimonial, les échanges ont rapidement fait apparaître des enjeux beaucoup plus larges. Restaurer des films anciens ne consiste pas seulement à sauver des copies menacées par le temps. C’est aussi permettre à des œuvres parfois oubliées de retrouver les écrans, de rencontrer de nouveaux publics, de circuler dans les festivals et de reprendre leur place dans l’histoire du cinéma. C’est également poser la question des moyens techniques, des coûts, de la formation, de la coopération régionale et de la valeur économique retrouvée de catalogues parfois négligés pendant des décennies.
Quand la restauration devient une nécessité
Pour Hussein Fahmy, l'engagement en faveur de la restauration ne relève pas d'un intérêt théorique pour la préservation de la mémoire cinématographique. Il est né d'une découverte concrète. Impliqué, aux côtés de ses responsabilités au Festival international du film du Caire, dans une société possédant studios, salles de cinéma et un vaste catalogue de films, il a été confronté à l'état alarmant de certaines œuvres conservées dans les archives de l'entreprise. Des milliers de films nécessitaient une intervention urgente, transformant la question de la restauration en véritable priorité.
Face à cette situation, la restauration ne pouvait plus être envisagée comme une démarche secondaire. Pour Hussein Fahmy, elle relevait presque d’un devoir. Il ne s’agissait pas seulement de remettre en circulation quelques titres prestigieux, mais de répondre à l’urgence d’un patrimoine menacé de disparition.

Un patrimoine qui retrouve son public
La restauration n'a toutefois de sens que si les œuvres retrouvent ensuite leurs spectateurs. C'est précisément l'objectif poursuivi par Hussein Fahmy au Festival international du film du Caire. Après une première expérience menée autour de quelques classiques égyptiens, le festival a franchi une nouvelle étape en 2024 avec la création de la section Cairo Classics, consacrée aux films restaurés. Une dizaine d'œuvres y ont été présentées lors de la première édition.
Au-delà de la simple programmation de films anciens, l'initiative visait également à sensibiliser le public à la fragilité du patrimoine cinématographique. Certaines projections étaient précédées d'extraits non restaurés permettant de mesurer les dégâts causés par le temps et l'ampleur du travail réalisé pour sauver ces œuvres.
Le succès rencontré a conduit le festival à poursuivre l'expérience. À Cannes, Hussein Fahmy a expliqué que le nombre de films restaurés projetés avait doublé dès l'année suivante. Ces séances n'attiraient pas seulement des cinéphiles nostalgiques. Des spectateurs étrangers étaient également présents, tandis que les jeunes générations manifestaient un intérêt croissant pour ces œuvres.
Ce constat a été confirmé par Youssef Chazli, représentant de Zawya Cinema, de la Fondation Youssef Chahine et de Misr International Films. Selon lui, l'un des phénomènes les plus remarquables observés ces dernières années est précisément le rajeunissement du public intéressé par les classiques du cinéma. Au Caire, les projections de films anciens attirent une audience largement composée de jeunes spectateurs, aux côtés de nombreux étrangers curieux de découvrir une partie de l'histoire du cinéma arabe.
Ce succès est d'autant plus significatif qu'il intervient à une époque où les plateformes et les contenus numériques semblent dominer les habitudes de consommation culturelle. Pourtant, les séances consacrées aux films restaurés affichent régulièrement complet. Pour une partie du public, il ne s'agit pas seulement de revoir des œuvres connues, mais de les découvrir dans des conditions qu'aucune diffusion télévisée ne peut offrir.
Les spectateurs redécouvrent ainsi des films présentés avec une qualité d'image et de son proche de celle imaginée à l'origine par leurs auteurs. Cette amélioration de l'expérience de projection constitue l'un des effets les plus visibles de la restauration. Elle permet à des œuvres parfois connues uniquement à travers des copies dégradées de retrouver une nouvelle lisibilité auprès du public contemporain.
Hussein Fahmy a également souligné l'intérêt suscité par les expositions d'affiches anciennes organisées parallèlement aux projections. Ces documents, souvent considérés comme de simples outils promotionnels, sont devenus à leur tour des objets patrimoniaux. Leur présentation a offert aux visiteurs un véritable voyage dans le temps et, là encore, l'accueil des jeunes générations s'est révélé particulièrement enthousiaste.
Redécouvrir les origines du langage cinématographique
Si les classiques restaurés trouvent aujourd'hui un nouveau public, leur attrait ne repose pas uniquement sur la qualité retrouvée des copies ou sur une forme de nostalgie. Les intervenants ont également souligné l'intérêt croissant des jeunes générations pour une période fondatrice de l'histoire du cinéma.
Hussein Fahmy a rappelé que les réalisateurs des premières décennies du cinéma égyptien travaillaient dans un contexte très différent de celui d'aujourd'hui. Ils appartenaient à une génération qui découvrait encore les possibilités du médium cinématographique et qui devait inventer ses propres moyens d'expression. Les cadrages, les mouvements de caméra, la narration ou encore la direction d'acteurs relevaient souvent d'un processus d'expérimentation permanent.
Cette dimension apparaît aujourd'hui comme l'un des principaux intérêts de ces œuvres restaurées. Les jeunes spectateurs n'y découvrent pas seulement des histoires ou des vedettes du passé. Ils assistent également à la naissance progressive d'un langage cinématographique qui continue d'influencer les réalisateurs contemporains.
Cette réflexion trouve un écho particulier dans le parcours même de Hussein Fahmy. Avec humour, l'acteur a d'ailleurs relevé que certains semblaient désormais le considérer lui-même comme un élément du patrimoine cinématographique. Il a rappelé avoir commencé sa carrière à l'époque du cinéma en couleur, tout en soulignant que plusieurs réalisateurs de la génération du noir et blanc avaient été ses professeurs à l'école de cinéma.
Ce témoignage lui a également permis d'évoquer l'évolution des méthodes de travail. Selon lui, les cinéastes de cette époque consacraient beaucoup plus de temps à la préparation des projets avant le tournage. Les scénarios étaient longuement travaillés, les choix artistiques mûrement réfléchis et chaque étape faisait l'objet d'une attention particulière. Sans idéaliser le passé, Hussein Fahmy estime que cette approche contribue aussi à l'intérêt que continuent de susciter ces œuvres auprès du public actuel.
La restauration, bien plus qu'une question technique
Derrière le succès rencontré par les films restaurés se cache pourtant un travail largement invisible pour le public. Plusieurs intervenants ont insisté sur le fait que la restauration ne consiste pas simplement à nettoyer une image ou à améliorer une bande sonore dégradée. Elle implique également une réflexion permanente sur l'intégrité de l'œuvre et sur la manière de respecter les intentions de ses créateurs.
Hussein Fahmy a ainsi évoqué les demandes parfois formulées par certains spectateurs souhaitant voir les grands classiques du cinéma égyptien colorisés. Une perspective qu'il rejette fermement. Pour lui, la restauration doit préserver les œuvres telles qu'elles ont été connues par leurs créateurs et leur public, et non les adapter aux attentes contemporaines.
Cette question illustre l'un des principaux dilemmes auxquels sont confrontés les spécialistes du patrimoine cinématographique. Restaurer une œuvre ne signifie pas la moderniser. L'objectif n'est pas d'adapter un film ancien aux goûts contemporains mais de permettre au public de le découvrir dans des conditions aussi proches que possible de celles imaginées lors de sa création.
Cet objectif suppose souvent un véritable travail d'enquête. Les restaurateurs doivent retrouver des documents parfois disparus, comparer différentes copies, étudier les choix esthétiques de l'époque et tenter de comprendre les intentions initiales du réalisateur. L'exercice devient encore plus complexe lorsque les cinéastes ont disparu et que les archives de production sont incomplètes.
Les intervenants ont notamment souligné les difficultés rencontrées pour reconstituer certains éléments visuels d'origine. Dans le cas des films en couleur, il peut être nécessaire de déterminer quelles étaient les teintes initiales, les contrastes ou les choix photographiques voulus par les auteurs. Or les documents permettant de répondre à ces questions n'existent pas toujours. La restauration devient alors un équilibre délicat entre expertise technique, recherche historique et fidélité artistique.
L'Égypte construit une expertise locale
Au-delà de la sauvegarde des œuvres elles-mêmes, les échanges ont également mis en lumière un autre enjeu : celui de la maîtrise des outils de restauration. Pendant longtemps, une grande partie des restaurations réalisées dans le monde arabe dépendait de laboratoires étrangers, principalement européens. Une situation qui alourdissait considérablement les coûts et limitait le nombre de projets pouvant être menés à bien.
Dr Hany Aboulhassan a expliqué que le centre de restauration de l'Egyptian Media Production City n'avait pas été créé initialement pour les films. Son objectif premier était de préserver d'anciens journaux et documents d'archives remontant au XXe siècle. Face à l'importance historique de ces collections et à l'absence de structures capables d'assurer ce travail, l'institution a investi dans des équipements spécialisés importés d'Europe et développé des programmes de formation avec des techniciens issus du monde universitaire.
Cette expérience a progressivement permis de constituer une expertise locale reconnue. En 2022, le bureau de l'UNESCO en Égypte a d'ailleurs consacré une conférence à cette initiative, saluant le travail accompli dans le domaine de la préservation documentaire. Pour Hany Aboulhassan, cette mission répond avant tout à une responsabilité envers les jeunes générations, qui doivent pouvoir accéder à leur propre histoire.
Les films ont ensuite bénéficié de cette même dynamique. Hussein Fahmy a rappelé l'état parfois extrêmement dégradé de certaines copies retrouvées dans les archives, soulignant l'ampleur du travail réalisé par les équipes du Media Production City. Selon lui, les résultats obtenus démontrent que des restaurations de haut niveau peuvent désormais être réalisées localement.
Ce constat a également été partagé par Youssef Chazli. Les premiers films de Youssef Chahine restaurés par la fondation avaient été traités à l'étranger grâce à des financements spécifiques. Mais la poursuite du programme a conduit les responsables à chercher des solutions en Égypte. Aujourd'hui, estime-t-il, les laboratoires égyptiens sont capables d'atteindre une qualité comparable à celle obtenue à l'international, tout en proposant des coûts nettement plus accessibles. Une évolution qui pourrait permettre d'accélérer la sauvegarde d'un patrimoine dont une grande partie reste encore à restaurer.
Cette expérience a également conduit les responsables du projet à réfléchir plus largement à la notion même de patrimoine cinématographique. Car préserver l'héritage d'un cinéaste ne consiste pas uniquement à restaurer ses films. Il s'agit aussi de conserver l'ensemble des traces qui témoignent de leur création et permettent de comprendre la manière dont ils ont été conçus. Dans cette perspective, les archives de travail acquièrent une importance comparable à celle des œuvres elles-mêmes.
La préservation de l'œuvre de Youssef Chahine passe ainsi également par la conservation de nombreux documents de travail. Lors d'une exposition consacrée au cinéaste à la Cinémathèque française, le public pouvait découvrir des synopsis annotés de sa main, des indications concernant les plans et les mouvements de caméra, des photographies prises sur les plateaux de tournage ou encore des costumes accompagnés de leurs croquis préparatoires. Ces archives offrent un éclairage précieux sur le processus créatif du réalisateur et rappellent que l'héritage cinématographique ne se limite pas aux films eux-mêmes.

Une coopération arabe encore en construction
Si l'Égypte apparaît aujourd'hui comme l'un des pays arabes les plus avancés dans le domaine de la restauration, les défis liés à la préservation du patrimoine cinématographique dépassent largement les frontières nationales. Les échanges ont ainsi mis en lumière l'émergence de plusieurs initiatives régionales visant à mutualiser les compétences et les ressources.
Représentant une initiative réunissant la Tunisie, l'Algérie et le Liban, le producteur tunisien Dhia Jerbi a rappelé que ces trois pays ne disposent ni des mêmes infrastructures, ni des mêmes équipements, ni des mêmes capacités de financement. Pourtant, ils sont confrontés à des difficultés similaires lorsqu'il s'agit de préserver documentaires, courts métrages ou archives audiovisuelles.
Face à cette réalité, l'un des enjeux majeurs consiste à former localement les professionnels capables d'assurer ce travail. Des ateliers sont ainsi organisés afin de transmettre les compétences nécessaires à la restauration et à la conservation des œuvres. Car si de nombreux films existent encore dans les archives de la région, leur sauvegarde dépend souvent de laboratoires européens dont les tarifs demeurent hors de portée pour de nombreuses institutions culturelles.
Cette problématique a également été évoquée par le directeur de la Cinémathèque d'Irak. Revenant sur l'expérience de son pays, il a rappelé qu'une partie importante du patrimoine cinématographique irakien entretient des liens étroits avec l'Égypte, plusieurs films ayant été réalisés par des cinéastes égyptiens ou produits dans le cadre de coproductions arabes. Cette histoire commune renforce, selon lui, la nécessité d'une approche collective de la préservation.
L'Irak a déjà engagé plusieurs projets de restauration en collaboration avec l'Institut national de l'audiovisuel (INA) en France grâce à des financements spécifiques. Certaines de ces œuvres ont ensuite retrouvé le chemin des festivals internationaux, notamment dans le cadre de Cannes Classics. Mais pour plusieurs intervenants, ces expériences montrent surtout l'intérêt de développer davantage de coopérations entre pays arabes afin de réduire la dépendance vis-à-vis des structures étrangères et d'accélérer la sauvegarde d'un patrimoine partagé.
Derrière les questions techniques, la restauration apparaît ainsi comme un projet de transmission collective. Les films ne racontent pas uniquement l'histoire d'un pays. Ils témoignent également des échanges artistiques, culturels et humains qui ont façonné l'histoire du cinéma arabe dans son ensemble.
Faire voyager les films restaurés
Sauver un film constitue une première étape. Encore faut-il ensuite lui permettre de retrouver son public. Cette question de la circulation des œuvres restaurées a occupé une place importante dans les échanges, plusieurs intervenants soulignant qu'un film préservé mais invisible reste, d'une certaine manière, un patrimoine incomplet.
Hussein Fahmy a ainsi insisté sur l'importance du sous-titrage, devenu indispensable pour permettre aux classiques égyptiens de franchir les frontières linguistiques et de rencontrer de nouveaux spectateurs. La restauration ne vise pas uniquement à préserver la mémoire nationale. Elle doit également offrir aux œuvres les conditions nécessaires pour continuer à circuler à l'échelle internationale.
Dans cette perspective, le président du Festival international du film du Caire a également évoqué un projet de plateforme professionnelle destinée à mettre les films restaurés à la disposition des distributeurs, programmateurs et institutions culturelles. L'objectif n'est plus seulement de sauver les œuvres, mais de leur offrir une seconde vie en facilitant leur diffusion auprès de nouveaux publics et de nouveaux marchés.
Cette logique explique la présence croissante de films restaurés dans les festivals. Hany Aboulhassan a notamment cité l'exemple de Khally ballak men ZouZou (1972) de Hasan El-Emam présenté dans une version restaurée au Festival international du film de la mer Rouge en Arabie Saoudite. D'autres classiques continuent également de voyager, à l'image de Chafika et Metwalli (1978) de Ali Badr Khan, projeté en avril dernier dans le cadre du festival Gabès Cinéma Fen en Tunisie.
Cette circulation internationale contribue également à renouveler le regard porté sur le cinéma arabe. Longtemps confinées à leurs marchés nationaux, certaines œuvres retrouvent aujourd'hui une visibilité qui leur permet de dialoguer avec d'autres cinématographies et d'intégrer à nouveau les grandes histoires du cinéma mondial.
Les exemples évoqués durant la rencontre s'inscrivent d'ailleurs dans une évolution plus large observée dans de nombreux festivals à travers le monde. À Cannes par exemple, la section Cannes Classics occupe depuis plusieurs années une place importante dans la programmation. Le festival a même inauguré en 2025 une nouvelle tradition consistant à projeter un film restauré lors de la journée d'ouverture. Après La Ruée vers l'or (1925) de Charlie Chaplin, présentée pour célébrer le centenaire du film, l'édition 2026 s'est ouverte avec la version restaurée du Labyrinthe de Pan (2006) de Guillermo del Toro. Thierry Frémaux a d'ailleurs annoncé son intention de pérenniser cette initiative.
Cette évolution se retrouve également dans le monde arabe. Lors de leur édition 2025, les Journées cinématographiques de Carthage ont inauguré une nouvelle section intitulée « JCC Classiques », consacrée aux œuvres restaurées. Parmi les films programmés figuraient notamment la version restaurée de Chronique des années de braise, Palme d'or 1975 et premier film maghrébin et africain à remporter la plus haute récompense cannoise, ainsi qu'une copie restaurée de Star Wars : Épisode I – La Menace fantôme (1999) de George Lucas, tourné en partie en Tunisie. Ces initiatives témoignent de l'intérêt croissant des festivals pour un patrimoine longtemps relégué au second plan face aux nouveautés, mais désormais considéré comme une composante essentielle de la vie cinématographique.
Quand le patrimoine devient aussi un enjeu économique
Longtemps, la restauration a été perçue avant tout comme une mission patrimoniale. Les investissements consentis visaient essentiellement à préserver des œuvres menacées par le temps et à transmettre une mémoire culturelle aux générations futures. Les échanges ont toutefois montré qu'une autre dimension commence progressivement à émerger : celle de la valorisation économique des catalogues anciens.
Interrogés sur le rôle des plateformes de streaming, les intervenants ont dressé un constat nuancé. Pour l'instant, des acteurs comme Shahid ou d'autres plateformes régionales ne jouent qu'un rôle limité dans le financement des restaurations. Leur intervention reste généralement liée à la détention des droits d'exploitation d'un film et à un intérêt direct pour sa diffusion. En dehors de ces situations particulières, les plateformes participent encore peu aux efforts de sauvegarde du patrimoine cinématographique.
Cette situation n'empêche pas certains producteurs de revoir leur stratégie. Plusieurs d'entre eux ont commencé à restaurer leurs propres catalogues après avoir constaté que ces œuvres pouvaient retrouver une valeur commerciale. Les festivals, les cinémathèques, les salles spécialisées et les plateformes constituent désormais autant de débouchés susceptibles d'offrir une nouvelle visibilité à des films parfois absents des écrans depuis plusieurs décennies.
Cette évolution ne remet pas en cause la dimension patrimoniale de la restauration. Elle lui apporte cependant un argument supplémentaire. À mesure que les films restaurés retrouvent leur public, ils cessent d'être perçus uniquement comme des archives à préserver. Ils redeviennent également des œuvres capables de circuler, d'être programmées et de générer de nouvelles opportunités de diffusion.
Le cinéma comme mémoire des lieux et des époques
Au fil des échanges, une idée s'est imposée : la restauration ne consiste pas uniquement à sauver des films. Elle permet également de préserver tout ce que ces œuvres contiennent et documentent. Les films anciens constituent souvent des archives visuelles irremplaçables, conservant la mémoire de villes, de paysages, de monuments ou de modes de vie parfois profondément transformés par le temps.
L'exemple d'Abi Fawq al-Shagara, réalisé par Hussein Kamal en 1969, illustre bien cette dimension. Tourné en partie au Liban, notamment dans plusieurs sites archéologiques, le film ne témoigne pas seulement d'une époque du cinéma arabe. Il conserve également l'image de lieux qui appartiennent à l'histoire et à la mémoire culturelle de la région. Plus d'un demi-siècle après sa réalisation, ces séquences acquièrent une valeur documentaire inattendue. Dans un contexte où les conflits peuvent menacer aussi bien les populations que les monuments, le cinéma devient aussi un témoin de ce qui existait, de ce qui a été préservé et parfois de ce qui a disparu.
Mais le patrimoine cinématographique ne se limite pas davantage aux films eux-mêmes. Il englobe également tous les documents qui permettent de comprendre leur création. Scénarios annotés, correspondances, photographies de tournage, dessins préparatoires, costumes ou notes de mise en scène constituent eux aussi une mémoire précieuse. L'exemple de La Momie (1969) de Shadi Abdel Salam est particulièrement révélateur. Ce chef-d'œuvre du cinéma égyptien, consacré à la protection des antiquités pharaoniques, est devenu lui-même un élément du patrimoine à préserver grâce à sa restauration. Mais l'héritage du cinéaste ne s'arrête pas au film. Les dessins, recherches visuelles et archives qu'il a laissés continuent aujourd'hui d'être conservés et exposés à la Bibliotheca Alexandrina, permettant de découvrir non seulement l'œuvre achevée, mais également le processus créatif qui lui a donné naissance.
La préservation du patrimoine cinématographique apparaît ainsi comme une mission beaucoup plus vaste qu'il n'y paraît. Elle consiste à sauvegarder des œuvres, mais aussi les lieux qu'elles ont immortalisés, les archives qui racontent leur fabrication et les regards que les artistes ont portés sur leur époque. À travers la restauration, ce sont finalement plusieurs formes de mémoire qui continuent à circuler ensemble : la mémoire du cinéma, celle du patrimoine culturel et celle des territoires qui servent de décor à leurs histoires.







