Le Festival International du Film du Caire (CIFF) enrichit cette année ses Cairo Industry Days d’une initiative qui renoue avec l’une des relations les plus anciennes et les plus fécondes de la création égyptienne : celle qui unit la littérature à l’écran. Pour la première fois, le Festival lance « From Book to Screen », un forum qui réunira, du 11 au 20 novembre 2026, le monde de l’édition et les professionnels du cinéma et de l’audiovisuel, avec l’ambition de reconstruire les passerelles entre deux industries longtemps étroitement liées et d’ouvrir de nouvelles perspectives à l’adaptation des œuvres littéraires égyptiennes et arabes.

L’initiative prend une résonance particulière en Égypte. Romans, nouvelles et biographies ont nourri certaines des œuvres les plus marquantes du cinéma égyptien, tandis que la télévision a elle aussi puisé dans ce patrimoine pour donner naissance à des feuilletons mémorables. Mais le mouvement peut également s’inverser : un film ou une série peut conduire au livre dont il est adapté, puis à son auteur et parfois à l’ensemble de son œuvre. Pour un public étranger, l’écran peut même devenir une première porte d’entrée vers une littérature, une culture et un pays. C’est toute la richesse de cette circulation entre le livre et l’image que le nouveau forum du CIFF entend aujourd’hui remettre au cœur de l’industrie.

Dix grands éditeurs égyptiens à la rencontre de l’audiovisuel

Pour cette première édition de From Book to Screen, organisée dans le cadre des Cairo Industry Days, plateforme professionnelle du Festival, le CIFF a choisi de réunir dix des principales maisons d’édition égyptiennes : Al Ain, Al Karma, Al Masriah Al Lubnaniah, Al Rewaq, Bait El Hekma, Dawen, Diwan, Kotob Khan, Nahdet Misr et Shorouk. Solidement implantées dans le paysage éditorial, elles publient de grands écrivains et romanciers égyptiens et comptent de nombreux succès de librairie. Leur présence reflète également la diversité du marché égyptien de l’édition et la richesse d’un patrimoine littéraire et de propriétés intellectuelles encore susceptibles d’être découverts et développés pour l’écran.

Pour les producteurs, l’intérêt est double : ces œuvres possèdent des qualités narratives et dramatiques propices à leur adaptation en films, séries ou autres projets audiovisuels, tandis que certaines bénéficient d’un atout supplémentaire, un lectorat qui connaît déjà l’histoire, les personnages et l’univers de l’auteur. Le succès en librairie peut ainsi constituer un premier indicateur de l’intérêt que pourrait susciter leur passage à l’écran.

Le CIFF souhaite précisément replacer la propriété intellectuelle littéraire (IP) au cœur du développement de nouveaux contenus et permettre aux producteurs et créateurs de découvrir des œuvres égyptiennes et arabes à adapter. L’ambition dépasse cependant la simple mise en relation : le Festival entend contribuer à structurer le marché des droits d’adaptation et favoriser les partenariats entre éditeurs et producteurs, afin de préserver les droits des auteurs et détenteurs des œuvres tout en leur donnant accès à un public plus large, au cinéma, à la télévision et sur les plateformes.

Au fil des prochaines éditions, le CIFF espère faire de From Book to Screen une plateforme régionale majeure consacrée aux droits d’adaptation, favorisant le passage d’un nombre croissant d’œuvres littéraires égyptiennes et arabes vers le cinéma, la télévision et les plateformes numériques.

En faisant entrer les éditeurs dans les Cairo Industry Days, le Festival intervient ainsi très en amont de la création audiovisuelle : avant le scénario, avant le tournage et parfois même avant l’existence d’un projet de film ou de série, lorsqu’il n’est encore qu’un livre posé sur les rayons d’une librairie.

From book to screen CIFF

Hussein Fahmy : renouer avec une longue histoire

Pour Hussein Fahmy, président du CIFF, From Book to Screen s’inscrit dans une tradition profondément ancrée dans le cinéma égyptien. « La littérature a toujours été l’une des sources les plus importantes du cinéma égyptien », rappelle-t-il, soulignant que nombre de films qui en ont marqué l’histoire sont liés aux œuvres de grands écrivains. Il invite ainsi à redécouvrir cet immense réservoir de romans, de nouvelles et de biographies, capable d’offrir au cinéma de nouvelles œuvres, de nouveaux personnages et de nouvelles histoires.

Mais l’enjeu ne se limite pas à cet héritage. Hussein Fahmy inscrit le forum dans la volonté du CIFF de contribuer au développement de l’industrie et de créer de nouveaux espaces de collaboration entre ses différents acteurs. Il espère en faire une étape concrète dans la reconstruction des liens entre éditeurs et professionnels du cinéma, afin que davantage d’œuvres littéraires égyptiennes et arabes trouvent le chemin de l’écran.

Naguib Mahfouz, Ihsan Abdel Quddous, Taha Hussein et Tawfiq al-Hakim, cités par le Festival, comptent précisément parmi ces grands écrivains dont les textes ont nourri des films devenus des références du cinéma égyptien et arabe. Leurs œuvres ont apporté à l’écran personnages, histoires et univers littéraires, mais aussi profondeur humaine, diversité culturelle et force dramatique.

C’est cette histoire que From Book to Screen entend aujourd’hui prolonger.

Quand la littérature écrivait l’histoire du cinéma égyptien

La place de la littérature dans le patrimoine cinématographique égyptien se mesure aussi à celle qu’occupent les adaptations parmi ses films les plus importants. En 1996, à l’occasion du centenaire du cinéma égyptien, un vaste sondage établissait la liste des cent meilleurs films du pays. Parmi les vingt premiers, douze étaient issus d’œuvres littéraires : Al-Ard (La Terre), Al-Haram (Le Péché), Shabab Imraa (La Jeunesse d’une femme), Bidaya wa Nihaya (Début et fin), Al-Bostagy (Le Postier), Rudda Qalbi, Doaa al-Karawan (L’Appel du courlis), Al-Liss wal-Kilab (Le Voleur et les Chiens), Om El Aroussa, Cairo 30, Shey Min El Khof (Quelque chose de la peur) et Al-Tawq wal-Iswira (Le Collier et le Bracelet).

Derrière ces films figurent quelques grands noms de la littérature égyptienne. Doaa al-Karawan (1959), réalisé par Henry Barakat avec Faten Hamama, adapte Taha Hussein ; Bidaya wa Nihaya (1960), de Salah Abou Seif, est la première adaptation cinématographique d’un roman de Naguib Mahfouz, dont d’autres œuvres donneront notamment Al-Liss wal-Kilab (1962), Cairo 30 (1966) ou Miramar (1969). Al-Haram (1965), de Henry Barakat, est tiré du roman de Youssef Idris, tandis que Youssef Chahine porte à l’écran en 1970 Al-Ard, d’après Abdel Rahman al-Sharqawi. La liste pourrait être bien plus longue tant littérature et cinéma ont avancé de concert en Égypte durant plusieurs décennies.

Le contraste avec la période contemporaine est frappant. En 2025, à l’occasion de son centenaire, la Fédération internationale de la presse cinématographique (FIPRESCI), en collaboration avec le Festival International du Film du Caire et l’Association égyptienne des critiques de cinéma, a organisé un nouveau sondage consacré aux 25 meilleurs films égyptiens du premier quart du XXIe siècle. Parmi les 25 œuvres retenues, seules deux sont des adaptations littéraires : Bab El Shams (La Porte du soleil, 2004) de Yousry Nasrallah, d’après le roman d’Elias Khoury, classé quatrième, et L’Immeuble Yacoubian (2006) de Marwan Hamed, adapté du roman d’Alaa Al Aswany, classé dixième.

Il serait évidemment hasardeux de transformer la comparaison entre ces deux classements, établis à près de trente ans d’intervalle selon des corpus et des critères différents, en statistique générale sur la production égyptienne. Mais l’écart entre douze adaptations parmi les vingt premiers films du classement historique et deux parmi les vingt-cinq distingués pour la période contemporaine n’en demeure pas moins saisissant. Il rejoint surtout le constat du CIFF : au cours des dernières décennies, les liens entre édition et production audiovisuelle se sont affaiblis, parallèlement aux transformations de l’industrie du contenu et des méthodes de développement des projets cinématographiques et télévisuels, alors même que l’édition égyptienne et arabe continue de produire romans, biographies et récits à fort potentiel d’adaptation, dont beaucoup ont encore peu d’occasions d’atteindre l’écran.

La littérature portée à l’écran en Égypte n’a d’ailleurs pas toujours été égyptienne ou arabe. Le cinéma du pays a également puisé dans le patrimoine étranger, en transposant parfois ces récits dans son propre univers. En novembre 2019, j’avais assisté à l’Université du Caire au colloque « Cinéma et littérature en Égypte. L’adaptation : moments clés dans une histoire commune », au cours duquel avait notamment été évoqué Ressala min Imraa Maghoula (Lettre d’une inconnue, 1962) de Salah Abou Seif, avec Farid El Atrache et Lobna Abdel Aziz, adapté de la nouvelle de Stefan Zweig. Une autre facette de cette vaste histoire entre livre et écran, même si le nouveau forum poursuit un objectif plus précis : permettre à davantage d’œuvres égyptiennes et arabes de rejoindre le cinéma, la télévision et les plateformes.

Du roman au feuilleton : la littérature sur le petit écran

L’histoire commune entre littérature et image ne s’écrit pas seulement au cinéma. La télévision égyptienne a elle aussi puisé dans les romans pour construire des séries capables de déployer, sur plusieurs épisodes, des personnages, des époques et des univers qu’un film doit nécessairement condenser. Avec le développement des plateformes, cette possibilité de faire voyager une œuvre littéraire par l’écran prend aujourd’hui une dimension supplémentaire. From Book to Screen s’inscrit dans cette perspective élargie, puisque le CIFF envisage la littérature comme une source potentielle pour le cinéma, les séries et les différents formats audiovisuels.

Parmi les adaptations télévisées qui m’ont particulièrement marquée figure Bint Ismaha Zaat (2013), tirée du roman Zaat de Sonallah Ibrahim. La scénariste Mariam Naoum en a fait une remarquable série télévisée, portée par Nelly Karim. Le récit suit son héroïne à travers près de six décennies d’histoire égyptienne. De Nasser à Sadate puis Moubarak, sa vie ordinaire se mêle aux transformations politiques, sociales, économiques et culturelles de l’Égypte.

Naguib Mahfouz a lui aussi continué à vivre sur le petit écran bien après les grandes adaptations cinématographiques de ses romans. Afrah Al-Qobba (2016), adaptée de son roman publié en 1981, en est un très bel exemple. Située dans l’univers d’une troupe de théâtre, l’histoire brouille les frontières entre la scène et la vie lorsque ses membres découvrent que la pièce qu’ils doivent jouer met en scène leurs propres existences, leurs secrets et leurs relations. Réalisée par Mohamed Yassin, avec notamment Mona Zaki, Eyad Nassar, Jamal Soliman et Saba Mubarak, la série montre combien le format sériel peut offrir à une œuvre littéraire un autre espace pour développer ses personnages et multiplier les points de vue.

Ces deux exemples rappellent que le passage « du livre à l’écran » n’a jamais désigné le seul passage du roman au film. Cinéma, télévision et désormais plateformes peuvent offrir des formes très différentes à une même matière littéraire. L’enjeu du nouveau forum n’est donc pas seulement de chercher dans les rayonnages des éditeurs les prochains films égyptiens, mais d’y découvrir les histoires, les personnages et les univers susceptibles de devenir les œuvres audiovisuelles de demain.

Naguib Mahfouz

Quand l’écran conduit au livre

Le mouvement peut aussi s’effectuer en sens inverse : un film ou une série peut conduire à l’œuvre qui l’a inspiré, puis parfois à son auteur. C’est ainsi que j’ai découvert plusieurs écrivains égyptiens et arabes.

Ce fut notamment le cas de Naguib Mahfouz, découvert à travers les nombreux films adaptés de ses romans avant que je ne me tourne vers ses livres, dont j’ai depuis lu la quasi-totalité. Mais avec lui, le mouvement est devenu au fil des années un va-et-vient incessant entre les livres et les films. Parfois, je connais déjà le film, puis je lis le roman et reviens à son adaptation ; parfois, c’est la lecture qui me pousse à rechercher le film. Il m’arrive ainsi de retrouver plusieurs fois la même histoire, de l’écran à la page puis de nouveau à l’écran avec le souvenir du livre. Chez Mahfouz, peut-être plus que chez tout autre écrivain, littérature et cinéma sont devenus pour moi presque indissociables.

Le parcours s’est reproduit avec L’Immeuble Yacoubian (2006). J’ai découvert Alaa Al Aswany grâce au film de Marwan Hamed avant de lire le roman, puis la quasi-totalité de ses ouvrages. Jusqu’à Chicago, dont j’ai découvert plus tard à Paris l’adaptation théâtrale. Du cinéma au roman, d’un écrivain à son œuvre puis du livre à la scène : une adaptation peut ouvrir des chemins inattendus.

La Porte du soleil (2004) de Yousry Nasrallah m’a elle aussi conduite au grand roman d’Elias Khoury dont elle était tirée. Cette fois, le chemin s’est arrêté là : j’ai lu La Porte du soleil sans poursuivre vers les autres œuvres de l’écrivain. Le mécanisme n’est donc pas automatique : une adaptation peut faire découvrir tout un auteur ou simplement éveiller la curiosité pour le texte dont elle est issue.

Parfois même, elle ne conduit pas au livre. L’intervention consacrée à Ressala min Imraa Maghoula lors du colloque évoqué plus haut, ne m’a pas poussée à lire la nouvelle de Stefan Zweig, mais à rechercher Letter from an Unknown Woman (1948) de Max Ophuls, avec Joan Fontaine et Louis Jourdan, autre adaptation de la même œuvre. J’avais sans doute davantage envie de confronter les deux films, de voir comment deux cinéastes, dans deux pays et deux univers culturels différents, s’étaient emparés du même texte.

Lorsque nous lisons un livre avant de découvrir son adaptation, un autre phénomène se produit. Au fil des pages, nous avons déjà donné un visage aux personnages, imaginé leurs voix, construit les lieux où ils vivent et parfois même leur manière de se déplacer. Nous allons alors voir le film avec notre propre film déjà en tête. Une part du plaisir consiste précisément à confronter cet univers intérieur à celui qu’un cinéaste et des acteurs ont construit à partir des mêmes mots.

Livre et écran ne sont donc pas nécessairement des concurrents entre lesquels il faudrait choisir. Ils peuvent au contraire se relancer l’un l’autre : le film peut conduire au livre, le livre au film, et une adaptation à une autre adaptation. Chacun de ces passages peut alors modifier notre regard sur une œuvre que nous pensions déjà connaître.

Quand l’adaptation rend le livre plus accessible

Le passage de l’écran au livre réserve parfois des surprises. Après avoir beaucoup aimé Bint Ismaha Zaat (2013), j’ai naturellement eu envie de lire Zaat de Sonallah Ibrahim. Mais, contrairement à ce qui s’était passé avec Mahfouz ou Alaa Al Aswany, l’expérience ne m’a pas conduite plus loin dans son œuvre : Zaat reste à ce jour le seul livre de Sonallah Ibrahim que j’ai lu.

J’avais beaucoup aimé la série ; j’ai moins aimé le livre, ou peut-être ne l’ai-je tout simplement pas entièrement compris. Publié en 1992, celui-ci repose sur une construction particulière, alternant le récit de la vie de Zaat et des chapitres composés de documents et d’extraits de la presse égyptienne de l’époque, qui viennent témoigner de l’évolution de la société. Pour une lectrice étrangère comme moi, certains de ces passages étaient difficiles à appréhender : ils renvoyaient à des personnalités politiques, des événements, des polémiques et des références très spécifiquement égyptiennes que je ne connaissais pas toujours. J’avoue avoir parfois trouvé ces pages fastidieuses, là où la série me permettait de suivre beaucoup plus facilement les bouleversements de la société égyptienne.

C’est précisément là que le travail d’adaptation de Mariam Naoum prend, à mes yeux, toute sa force. Plutôt que de reproduire la construction du roman, elle trouve des équivalents audiovisuels à cette confrontation permanente entre l’existence quotidienne de Zaat et l’Histoire. Le personnage travaille notamment au montage des informations à la télévision, alors que, dans le livre, elle travaille aux archives d’un journal. Images d’actualité, événements politiques et sociaux, références culturelles et transformations du quotidien deviennent ainsi immédiatement visibles et, pour moi qui ne suis pas Égyptienne, souvent plus accessibles.

La série élargit également considérablement la perspective chronologique du roman. Comme dans le livre, Zaat naît le 23 juillet 1952, jour de la Révolution des Officiers libres : dès sa naissance, son histoire personnelle se trouve liée à celle de l’Égypte contemporaine. Mais la série prolonge cette traversée jusqu’au 25 janvier 2011, au commencement d’une autre révolution. Le roman ne pouvait évidemment pas aller jusque-là et son récit se concentre principalement sur les années Sadate et Moubarak. L’adaptation ne se contente donc pas de réduire ou de simplifier une œuvre pour la faire entrer dans un autre format : elle peut aussi la réorganiser, l’élargir et inventer une autre manière d’en transmettre la matière.

Le cas de Zaat est d’autant plus intéressant que Sonallah Ibrahim a lui-même expliqué avoir longuement réfléchi à la manière d’articuler le récit et les documents accumulés au fil des années. Il défend cette construction, pensée comme un véritable travail de montage, alors que le critique marocain Mohamed Berrada considérait au contraire la partie documentaire comme superflue. Une réserve dans laquelle, en tant que lectrice tunisienne peu familière de certaines références spécifiquement égyptiennes, je retrouve quelque chose de ma propre expérience. Une adaptation réussie n’est donc pas nécessairement celle qui reproduit le plus fidèlement la forme du livre : elle peut être celle qui trouve, pour un autre médium et un autre public, la forme capable d’en faire vivre autrement l’esprit.

Nelly Karim Livre Zaat

De l’écran à une littérature, puis parfois à un pays

Pour un spectateur étranger, une adaptation peut avoir une portée supplémentaire. Passer d’un film ou d’une série au livre dont il est tiré, ce n’est pas seulement changer de support : c’est parfois entrer plus profondément dans une culture dont on ne maîtrise pas toutes les références. Le cinéma donne à voir des visages, des rues, des maisons, des paysages, des manières de parler et de vivre ; la littérature prolonge cette découverte en donnant accès aux pensées, aux souvenirs et à l’intimité des personnages, mais aussi à ce que l’image ne peut pas toujours raconter.

Cette circulation peut également dépasser le champ culturel pour rejoindre celui du voyage. J’ai récemment raconté dans Tourismag combien le cinéma égyptien avait accompagné ma propre découverte de l’Égypte, au point de me donner envie de retrouver, une fois sur place, certains lieux auparavant connus à travers les films. La littérature ajoute une autre strate à cette relation : lorsqu’un film me conduit vers un écrivain égyptien ou arabe, puis vers ses livres, ce n’est plus seulement un décor aperçu à l’écran que je découvre, mais une société, une époque, une mémoire, parfois une ville racontée de l’intérieur.

Le mouvement devient alors presque circulaire : un livre devient un film ; le film fait découvrir le livre et son auteur ; cette découverte nourrit à son tour la curiosité pour la culture dont ils sont issus et, parfois, l’envie de voir les lieux réels où ces histoires prennent racine. Sans avoir jamais été conçue comme un outil de promotion touristique, une adaptation peut ainsi devenir, pour un lecteur ou un spectateur étranger, une première invitation au voyage.

Cette dimension dépasse évidemment l’objectif affiché de From Book to Screen, d’abord conçu comme un projet industriel et culturel destiné à rapprocher éditeurs et professionnels de l’audiovisuel et à favoriser l’adaptation d’œuvres littéraires égyptiennes et arabes. Mais si certaines trouvent demain le chemin des écrans et circulent au-delà de l’Égypte et du monde arabe, elles pourront aussi offrir à des spectateurs qui ne connaissent encore ni leurs auteurs ni leur pays une première découverte d’une littérature, d’une culture et peut-être, un jour, de l’Égypte elle-même.

Et si le prochain grand film égyptien était déjà un livre ?

En lançant From Book to Screen, le CIFF ne cherche pas seulement à renouer avec une tradition qui a profondément marqué l’histoire du cinéma égyptien. Il regarde aussi vers l’avenir : parmi les romans, nouvelles, biographies et récits publiés aujourd’hui en Égypte et dans le monde arabe, combien portent déjà en eux les grands films ou les grandes séries de demain ?

Ces futures adaptations pourront désormais connaître une destinée bien différente de celles du passé. Aux salles de cinéma, aux festivals et aux chaînes de télévision se sont ajoutées les plateformes, capables de faire circuler presque simultanément une œuvre dans de nombreux pays et de la mettre à la portée de spectateurs qui n’auraient peut-être jamais eu accès au livre dont elle est issue. Adapter aujourd’hui un roman égyptien ou arabe, c’est donc aussi lui offrir la possibilité d’une nouvelle vie internationale, en faisant connaître une histoire, mais également un auteur, une littérature et, à travers eux, une culture.

Cette ouverture au monde pourrait être l’un des enjeux les plus intéressants de From Book to Screen. Les grandes adaptations du passé appartiennent à la mémoire du cinéma égyptien ; celles de demain pourront rencontrer des publics très éloignés de leur pays d’origine. Parmi les livres qui seront présentés au Caire en novembre, se trouve-t-il déjà une œuvre qui, passée de la page à l’écran puis portée par les plateformes au-delà des frontières, fera un jour découvrir au monde l’un des grands écrivains égyptiens ou arabes de demain ?

Neïla Driss
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