Partie I — À la recherche de l’Égypte du cinéma
Bien avant mon premier voyage, le cinéma m’avait déjà appris l’Égypte : ses rues, ses palais, ses cafés, ses quartiers et jusqu’à certaines habitudes de ses habitants. Des années plus tard, j’ai commencé à rechercher les lieux de cette géographie cinématographique, du Caire à Alexandrie. Palais devenus lieux culturels, immeubles des grandes stars, musées, studios, décors de tournage : cette première partie de Voyager en Égypte sur les traces de son cinéma explore la matière considérable dont pourrait se nourrir un autre voyage en Égypte.
À lire également : Voyager en Égypte sur les traces de son cinéma – Partie II : Quand le cinéma devient une raison de voyager
Avant même d’avoir mis les pieds en Égypte, je l’aimais déjà
Avant même d’avoir mis les pieds en Égypte, j’avais déjà l’impression de la connaître. Je connaissais ses villes, certains de ses quartiers, ses paysages et ses monuments, mais aussi ses habitudes, ses traditions et ses façons de vivre. Surtout, je l’aimais déjà. Et cette histoire d’amour avait commencé au cinéma.
Ma mère était passionnée de cinéma égyptien et, enfant, je l’accompagnais pratiquement chaque semaine voir un film égyptien en salle, sans compter ceux que nous regardions à la télévision. À la maison, elle achetait aussi Al-Kawakeb et Al-Maw'ed, deux magazines consacrés au cinéma égyptien et aux grandes stars arabes, que je feuilletais avant de commencer à les lire moi-même. C’est ainsi qu’est née ma propre passion pour le cinéma, mais aussi ma curiosité pour l’Égypte. C’est aussi le cinéma qui m’a fait connaître Naguib Mahfouz et m’a poussée ensuite à lire ses romans, puis d’autres écrivains égyptiens. Tout partait du cinéma.
Cette Égypte découverte sur les écrans ne se limitait d’ailleurs pas à l’Égypte contemporaine. Le Nil, Louxor, Assouan et les temples y étaient très présents. Je revois encore Mahmoud Reda et Farida Fahmy danser dans Gharam fil Karnak (Love in Karnak, 1967), avec Karnak pour décor. Il y avait aussi La Momie (1969) de Shadi Abdel Salam et bien d’autres films égyptiens qui avaient l’Égypte ancienne pour sujet ou pour cadre, auxquels s’ajoutaient les grandes productions occidentales, de Cléopâtre (1963) aux Dix Commandements (1956). Le cinéma m’avait fait connaître l’Égypte, puis aimer l’Égypte. Il ne manquait plus qu’une chose : y aller.
En 1986, à 22 ans, après avoir beaucoup insisté auprès de mes parents, qui connaissaient déjà le pays, j’y suis enfin allée. Dès l’aéroport, entendre parler ce dialecte égyptien que je connaissais depuis toujours par les films a provoqué une étrange sensation de familiarité. Pour la première fois, ce n’étaient plus des acteurs qui le parlaient sur un écran, mais les gens autour de moi. Cette impression allait m’accompagner pendant tout le séjour : j’avais l’impression de vivre dans un film. Un film égyptien. Et la découverte du Nil, des temples et des vestiges de l’Antiquité allait parallèlement faire naître une passion pour l’égyptologie qui ne m’a jamais quittée.
Au fil de mes voyages, le cinéma a fini par influencer aussi ma manière de visiter le pays. En 2004, le simple fait de séjourner à Garden City, quartier dont le nom m’était si familier à travers les films et le feuilleton Hawanem Garden City, avait déjà une saveur particulière. À Alexandrie, je cherchais les plages, les cabines et les paysages du cinéma égyptien, m’imaginant parfois en Shadia amoureuse d’Abdel Halim Hafez. Le cinéma ne m’avait donc plus seulement donné envie d’aller en Égypte : il me donnait envie d’y retrouver certains lieux.
Depuis, j’y suis retournée très souvent, et certains de ces voyages se sont faits avec mon amie Ramla Ayari, actrice tunisienne et, elle aussi, passionnée de cinéma égyptien et amoureuse de l’Égypte. Ensemble, nous aimons sortir des sentiers battus et dénicher ces endroits liés au cinéma, traçant peu à peu notre propre carte sentimentale de l’Égypte dessinée par les films.
Je partage depuis des années de nombreuses photos de ces voyages sur les réseaux sociaux. Et une remarque revient très régulièrement parmi mes amis, réels ou virtuels : ils aimeraient eux aussi découvrir cette Égypte-là, voyager « comme moi », voir ces endroits dont ils ignoraient parfois l’existence. Certains me disent que mes publications leur ont donné envie de découvrir le pays. Avant leur départ, ils m’écrivent pour demander conseils et adresses ; après leur retour, pour me raconter leur voyage. D’autres connaissent déjà l’Égypte, où ils ont parfois effectué plusieurs séjours en suivant les circuits touristiques habituels, mais aimeraient y retourner pour un autre circuit, un autre voyage.
À force d’entendre mes amis me dire qu’ils aimeraient découvrir cette Égypte avec moi, nous avons décidé d’organiser réellement ce voyage. Je me suis adressée à une agence tunisienne qui a cherché à construire le programme avec son correspondant en Égypte. Mais l’agence égyptienne ne comprenait pas vraiment notre demande et semblait même y opposer une certaine résistance : pourquoi ne voulions-nous pas du circuit touristique habituel ? L’agence tunisienne a donc fini par me mettre directement en contact avec son correspondant afin que je puisse lui expliquer moi-même ce que nous recherchions.
Ma demande était pourtant très précise : un voyage sur mesure, construit autour d’une liste de lieux que je souhaitais inclure. Mais même en échangeant directement avec moi, mon interlocuteur égyptien revenait aux pyramides, aux momies, aux musées et au circuit traditionnel, comme si l’idée même d’un voyage différent lui paraissait étrange.
C’est cette réaction qui m’a intriguée. Était-il donc si difficile d’imaginer une autre manière de découvrir l’Égypte ? Et surtout, y avait-il réellement suffisamment de lieux liés au cinéma pour construire cet autre voyage, sans pour autant s’adresser aux seuls cinéphiles ?
J’ai commencé à chercher. Et j’ai découvert exactement le contraire : non seulement la matière existe, mais elle est considérable.
Quand le décor est déjà un patrimoine
Il suffit parfois de pousser la porte de certains palais du Caire pour comprendre tout ce que cette autre offre touristique pourrait avoir à proposer. Car les lieux du cinéma égyptien ne sont pas nécessairement des endroits dont le seul intérêt serait d’avoir servi de décor à un film. Certains comptent parmi les plus beaux éléments du patrimoine de la ville et méritent déjà la visite pour leur architecture, leurs décors et leur histoire. Le cinéma leur ajoute une dimension supplémentaire.
Le palais Tahra, à l’est du Caire, illustre parfaitement cette richesse. Aménagé dans les années 1920 sous la direction de l’architecte italien Antonio Lasciac, il se distingue par son architecture d’inspiration italienne, ses décors intérieurs et ses vastes jardins. Les spectateurs du cinéma égyptien l’ont vu sans nécessairement savoir qu’ils le connaissaient : il sert notamment de décor au palais du pacha dans Sira' fi al-Wadi (Ciel d’enfer, 1954), et apparaît également dans Rod Qalbi (1957) et Al-Aydi al-Na'ima (Les Mains douces, 1963). Ancienne résidence royale devenue palais présidentiel, Tahra appartient aussi à l’histoire politique contemporaine de l’Égypte, notamment à celle de la guerre d’Octobre 1973.
Le palais Aïcha Fahmy, à Zamalek, offre une histoire plus foisonnante encore. Construit au début du XXe siècle par le même Antonio Lasciac, il mérite d’abord la visite pour la richesse de son architecture et de ses décors : boiseries, plafonds ornés, peintures murales, soieries, vitraux ou encore salle d’inspiration japonaise. Restauré et rouvert au public en 2017, il abrite aujourd’hui le Centre des Arts du ministère de la Culture, qui y organise des expositions.

Son passé pourrait presque fournir la matière d’un film. Construit pour Ali Fahmy, assassiné en 1923 au Savoy de Londres par son épouse française, Marguerite Alibert, le palais revient après sa mort à ses sœurs, avant qu’Aïcha Fahmy n’en acquière les différentes parts. Elle épouse ensuite Youssef Wahbi, grande figure du théâtre et du cinéma égyptiens, qui y vit avec elle plusieurs années. Le drame familial aurait d’ailleurs inspiré à Wahbi Awlad al-Zawat (1932), généralement considéré comme le premier film égyptien parlant à avoir été projeté en salles.
Et le palais réserve encore une autre surprise. Lorsqu’il passe à l’État, on découvre dans son sous-sol des décors, des accessoires et des textes appartenant à la troupe théâtrale de Youssef Wahbi.
Le palais Al-Manial, ou palais du prince Mohamed Ali, situé sur l’île de Roda, mérite lui aussi le détour. Construit entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, il se distingue par son architecture éclectique, où se mêlent notamment influences ottomanes, mameloukes, persanes et andalouses. Conçu par le prince Mohamed Ali Tewfik lui-même, l’ensemble réunit plusieurs bâtiments entourés d’un vaste jardin et abrite aujourd’hui un musée.
Le cinéma s’est également emparé de ce décor : des extérieurs d’Al-Armala Al-Taroub (1956) y ont été tournés et, plus de soixante ans plus tard, Sherif Arafa y installait une partie du tournage d’El Kanz (2017).
Tahra, Aïcha Fahmy et Al-Manial ne sont que trois exemples parmi bien d’autres palais où patrimoine, histoire et cinéma peuvent se rencontrer.
Le Caire, cette ville que l’on reconnaît
Mais il n’est pas toujours nécessaire de pousser la porte d’un palais pour retrouver le cinéma égyptien. Il suffit de marcher dans Le Caire. À force d’avoir servi de décor à d’innombrables films, certains quartiers, places, immeubles ou simples façades appartiennent à la mémoire visuelle de générations de spectateurs. On peut ne les avoir jamais visités et pourtant, en les découvrant pour la première fois, avoir immédiatement cette impression : « Mais je connais cet endroit ! »
Le pont Qasr el-Nil pourrait être une belle porte d’entrée dans ce Caire du cinéma. Avec ses quatre célèbres lions de bronze qui en gardent les extrémités, il fait partie de ces paysages que le cinéma égyptien a montrés encore et encore. En venant de Gezira, le traverser permet aussi, très concrètement, de rejoindre le centre-ville et de commencer cette promenade.
Après la place Tahrir, la place Talaat Harb en serait une étape incontournable. Autour de sa célèbre statue se dressent des façades qui font partie de l’identité du quartier. On y retrouve notamment Groppi, salon de thé historique dont le nom est familier à tous ceux qui ont grandi avec le cinéma égyptien, ainsi que le Club grec.
C’est au Club grec qu’ont été tournées les scènes de L’Immeuble Yacoubian (2006) dans lesquelles Yousra joue du piano et chante. Lorsque je l’ai visité, j’ai retrouvé ce même piano, toujours présent dans la salle. Le voir, le toucher et le photographier donnait évidemment à la visite une saveur particulière.
En poursuivant dans le centre-ville, d’autres images bien connues apparaissent. Dar al-Qada al-Ali, avec son imposante façade de tribunal vue dans quantité de films égyptiens, est de ces bâtiments que je connaissais par le cinéma bien avant de les découvrir dans la réalité.
L’immeuble Immobilia, à l’angle des rues Qasr el-Nil et Sherif, mérite déjà le regard pour son architecture monumentale. Inauguré à la fin des années 1930, il fut l’un des immeubles les plus modernes et prestigieux du Caire. Mais derrière ses façades s’est aussi écrite une partie de l’histoire du cinéma égyptien. Leila Mourad et Anwar Wagdi y ont vécu, tout comme Naguib El-Rihani et Camelia ; Henri Barakat y possédait un appartement, tandis qu’Aziza Amir, Mahmoud Zulfikar et plusieurs sociétés de production y avaient leurs bureaux.
Une rencontre fortuite entre Naguib El-Rihani et Leila Mourad dans l’ascenseur de l’immeuble aurait même contribué à la naissance de Ghazal Al Banat (1949), qui sera le dernier film d’El-Rihani. Des décennies plus tard, ce lien avec le cinéma perdure : le réalisateur Khaled El Hagar habite aujourd’hui l’ancien appartement de Leila Mourad, et son film Immobilia Crime (2018), dont l’histoire se déroule dans l’immeuble, y a également été tourné.
Il suffit ensuite de s’éloigner du centre-ville pour retrouver d’autres images inscrites dans la mémoire des spectateurs. La coupole de l’Université du Caire, aperçue dans tant de films égyptiens, en est l’une des plus reconnaissables.
L’Opéra du Caire fait lui aussi partie de ces lieux souvent montrés par le cinéma égyptien. Il est régulièrement utilisé pour des tournages, notamment lorsque les films mettent en scène le monde du spectacle. On reconnaît par exemple sa façade, son grand hall et ses escaliers dans Enta Omri (2005), avec Nelly Karim en danseuse de ballet. Dans ses jardins, les statues d’Oum Kalthoum, Mohamed Abdel Wahab, Abdel Halim Hafez, Farid Al-Atrach ou Faten Hamama rappellent également les liens étroits entre musique et cinéma. C’est aussi à l’Opéra que se déroule le Cairo International Film Festival, notamment ses cérémonies d’ouverture et de clôture.
La mémoire de ceux qui ont vécu dans cette ville est elle aussi visible dans ses rues, grâce au projet « Asha Hona » (« A vécu ici »), porté par l’Organisation nationale pour l’harmonie urbaine, qui signale par des plaques les immeubles où ont résidé de grandes personnalités égyptiennes, notamment du monde des arts et du cinéma. Certaines comportent un QR code donnant accès à des informations complémentaires : autant de repères qui pourraient facilement s’intégrer à des parcours cinématographiques.
Des lieux que le cinéma nous a appris à vivre
Mais le cinéma ne nous apprend pas seulement à reconnaître des lieux. Il nous montre aussi ce que l’on y fait, les gestes qui leur sont associés, les traditions qui s’y perpétuent. Al-Hussein en est sans doute l’un des meilleurs exemples. Sa mosquée, ses ruelles et tout le quartier qui l’entoure apparaissent dans d’innombrables films et séries égyptiens. On y voit les personnages venir prier, demander une bénédiction, faire un vœu, puis se perdre dans les rues du vieux Caire.
Lorsque Ramla et moi sommes retournées à Al-Hussein, nous avons fait exactement cela : entrer dans la mosquée, prier et faire un vœu, au milieu des Égyptiennes venues accomplir les mêmes gestes. Nous ne cherchions pas à reproduire une scène précise d’un film. C’était plutôt quelque chose de beaucoup plus diffus : le cinéma nous avait rendu familiers le lieu, ses pratiques et l’atmosphère qui l’entoure bien avant que nous les vivions nous-mêmes.
La mosquée Sayeda Zeinab appartient à cette même géographie sentimentale. Elle aussi est omniprésente dans le cinéma populaire égyptien, étroitement associée à la vie du quartier, à la dévotion et aux personnages qui viennent y chercher réconfort ou espoir. Ramla et moi y sommes également allées prier, au milieu des femmes venues comme nous à la mosquée.
Pour le visiteur étranger qui a grandi avec les films égyptiens, leur présence récurrente à l’écran ajoute une dimension particulière : il ne découvre pas seulement un monument, il retrouve un lieu dont il connaît déjà les usages et l’imaginaire.
Dans les pas de Naguib Mahfouz
D’Al-Hussein, il suffit de poursuivre la promenade dans le Caire historique pour entrer dans un univers indissociable de Naguib Mahfouz. Né dans le quartier de Gamaliya, l’écrivain a puisé dans ses ruelles, ses cafés, ses maisons et ses habitants une grande partie de la matière de son œuvre. Les noms mêmes de plusieurs de ses romans renvoient à cette géographie : Bayn al-Qasrayn, Qasr al-Shawq ou Al-Sukkariya, les trois volets de sa célèbre Trilogie du Caire.
Le cinéma a considérablement amplifié cette géographie littéraire. Les nombreuses adaptations de ses œuvres ont donné des visages et des images à ce Caire populaire, avec ses familles, ses commerces, ses cafés, ses mosquées, ses fêtes et ses traditions.
Son musée, installé dans le complexe historique de Tekkeyet Aboul Dahab, à proximité d’Al-Azhar, trouve naturellement sa place dans un tel parcours. Il rassemble manuscrits, éditions de ses œuvres, photographies, objets personnels, distinctions et documents retraçant sa vie et son travail, avec notamment une partie consacrée au prix Nobel de littérature qu’il reçut en 1988.

La visite peut ensuite se prolonger tout simplement dans les rues du Caire historique. Flâner dans les ruelles, observer la vie autour des commerces, puis s’arrêter dans un café populaire pour y siroter un thé comme le font si souvent les personnages des films permet de retrouver quelque chose de cet univers tout en découvrant la ville telle qu’elle se vit aujourd’hui.
Quand les grandes figures ont leurs lieux de mémoire
Au-delà des lieux de tournage, le Caire conserve aussi plusieurs lieux consacrés aux grandes figures dont les œuvres, les voix ou les visages sont indissociables de l’histoire du cinéma égyptien. Mohamed Abdel Wahab, Oum Kalthoum et Taha Hussein ont ainsi chacun leur musée, où photographies, documents, manuscrits, objets personnels et souvenirs permettent de retracer leur vie et leur carrière.
Le musée Mohamed Abdel Wahab se trouve au sein de l’Institut de musique arabe, rue Ramsès. Certaines pièces de son intérieur y ont été reconstituées et une salle de projection est consacrée aux films dans lesquels il a joué. Car si Abdel Wahab reste d’abord dans les mémoires comme l’un des géants de la musique arabe, il fut aussi acteur et producteur, avec une carrière cinématographique commencée avec Al-Warda Al-Bayda (1933) et plusieurs grandes comédies musicales qui appartiennent à l’histoire du cinéma égyptien.
Le musée Oum Kalthoum se trouve sur l’île de Roda, dans un bâtiment dépendant du palais Manasterly, au bord du Nil. Tout en étant la plus grande diva du monde arabe, Oum Kalthoum appartient aussi à l’histoire du cinéma : elle a tourné dans six films entre Weddad (1936) et Fatma (1947), avant de quitter les écrans pour se consacrer à la chanson. Les visiteurs tunisiens y découvriront également, parmi les documents exposés, une lettre de Habib Bourguiba.
Taha Hussein, dont plusieurs œuvres ont été adaptées au cinéma et à la télévision, possède lui aussi son musée, Ramatan, installé dans la villa où il vécut à Gizeh. L’écrivain lui-même est devenu personnage de fiction : Ahmed Zaki l’a incarné dans la série biographique Al-Ayyam (1979), adaptée de son autobiographie.
Abdel Halim Hafez offre un cas différent. Son appartement de Zamalek n’est pas devenu un musée : il appartient toujours à sa famille, qui l’a conservé tel qu’il était de son vivant, avec son mobilier et ses objets personnels. Pendant des années, la famille ouvrait la maison aux admirateurs le 30 mars, date anniversaire de sa disparition ; depuis environ six ans, les visites se font sur rendez-vous. On peut ainsi entrer dans la maison où a vécu l’une des plus grandes stars de la chanson et du cinéma égyptiens, de Lahn El Wafaa (1955) à Abi Foq El Shagara (1969). La création d’un véritable musée consacré à Abdel Halim Hafez a plusieurs fois été évoquée, mais reste à ce jour à l’état de projet.
Avec Youssef Chahine, la situation est encore différente. Au 35, rue Champollion, dans le centre-ville, se trouvent toujours les bureaux de Misr International Films, la société qu’il avait fondée en 1972 et où il travaillait. Son bureau et son appartement ont été conservés tels quels, préservant ainsi une part de l’univers personnel et professionnel du cinéaste. Sa famille a par ailleurs envisagé un projet de musée consacré à Youssef Chahine, sans que celui-ci se soit concrétisé à ce jour.
Cette adresse s’inscrirait naturellement dans un parcours consacré à Chahine dans la ville. Car au-delà de ces lieux de mémoire, le Caire est présent dans une grande partie de son œuvre. Un véritable « Caire de Youssef Chahine » pourrait ainsi relier les lieux de sa vie à ceux de ses films et permettre de découvrir la ville à travers le regard de l’un des cinéastes égyptiens les plus connus dans le monde.
Un patrimoine que même les passionnés ont du mal à trouver
Certains lieux restent pourtant étonnamment méconnus. En préparant cet article, j’ai découvert l’existence, à Garden City, d’un Musée de la mémoire du cinéma, intégré au Cinema Culture Palace. J’en ai été d’autant plus surprise que je voyage en Égypte depuis des décennies, que j’y recherche précisément les lieux liés au cinéma et que j’ai séjourné plusieurs fois dans ce quartier.
Le musée conserve notamment des caméras, du matériel et des objets liés à l’histoire du cinéma égyptien. Son existence illustre bien le paradoxe : le patrimoine cinématographique existe et a en partie été préservé, mais il reste encore peu visible dans l’offre touristique.
Là où les films se fabriquent
Après avoir retrouvé les lieux des films et les traces de ceux qui les ont faits, pourquoi ne pas passer de l’autre côté de l’écran et découvrir comment se fabrique un film ? Studio Misr s’y prêterait particulièrement bien. Créé en 1935 à l’initiative de Talaat Harb, il a accompagné l’essor de l’industrie cinématographique égyptienne et reste aujourd’hui en activité.
Il n’existe pas, à ma connaissance, de visite touristique régulière destinée au grand public. Pourtant, le studio accueille ponctuellement des groupes, notamment d’étudiants, qui peuvent découvrir les plateaux et les décors, mais aussi le travail du son, du mixage ou du laboratoire. Le principe de la visite existe donc déjà. L’étendre, dans des conditions adaptées, au grand public permettrait à la fois de pénétrer dans un lieu historique du cinéma égyptien et de comprendre très concrètement ce qui se passe derrière les images que l’on voit à l’écran.
La visite pourrait également commencer par la projection d’un film retraçant l’histoire du cinéma égyptien, de ses débuts à son âge d’or puis à ses évolutions contemporaines. Des images d’archives et des extraits donneraient au visiteur quelques clés avant de découvrir les lieux où les films se fabriquent. Une telle projection pourrait tout aussi bien trouver sa place à Studio Misr qu’à Media Production City.
L’idée d’ouvrir ces coulisses au public n’a d’ailleurs rien d’inédit en Égypte. En 2004, avec mes parents, j’avais pu visiter les décors de Media Production City, à 6th of October City, auxquels le parc attenant donnait alors accès. J’en garde un très beau souvenir. Nous nous promenions au milieu de décors reconstituant une grande diversité de lieux et d’époques, en essayant de deviner les films et les feuilletons qui avaient pu y être tournés. Cette fois, les lieux familiers étaient faux : c’était précisément ce qui rendait la visite passionnante.
Vingt ans plus tard, en 2024, j’y suis retournée dans le cadre du Festival international du film du Caire. La visite, organisée cette fois pour les invités du festival, permettait notamment de découvrir le Centre de restauration du patrimoine audiovisuel, puis plusieurs zones de tournage extérieures. Nous avons parcouru un décor rural, puis celui d’Alexandrie, prolongé par des rues londoniennes, vu la collection de voitures anciennes utilisée pour les productions et même assisté au tournage d’une scène d’un feuilleton. Media Production City compte par ailleurs d’autres décors reproduisant notamment l’Égypte pharaonique, la rue Emad El-Din, des architectures islamiques ou des environnements bédouins.
Aujourd’hui, des visites de ce type sont donc bien organisées pour des professionnels ou des invités, comme j’ai pu moi-même en faire l’expérience. Rendre à nouveau une partie de ces décors accessible au grand public permettrait de renouer avec une expérience touristique qui existait déjà il y a vingt ans.
Alexandrie, l’autre ville de ma carte sentimentale
Le Caire n’est évidemment pas la seule ville que le cinéma égyptien m’avait fait connaître avant que je ne la découvre. Lorsque je suis allée pour la première fois à Alexandrie, en 2004, je cherchais aussi la ville des films : celle de Shadia et d’Abdel Halim Hafez, des histoires d’amour, des promenades dans les parcs, mais surtout des plages et de ces petites cabines que j’avais si souvent vues dans les films égyptiens. Elles m’intriguaient d’autant plus que nous n’en avons pas en Tunisie. À Alexandrie, je suis donc réellement partie à leur recherche — et je les ai trouvées.
On les retrouve notamment dans Abi Foq El Shagara (1969) : après la célèbre chanson « Doqqo El-Shamasi », Abdel Halim Hafez et ses amis rejoignent les cabines de la plage de Montazah. Les jardins de Montazah sont eux-mêmes un décor familier du cinéma égyptien. Plusieurs scènes d’Al-Aydi al-Na'ima (Les Mains douces, 1963), avec Sabah, y ont également été tournées, notamment autour du célèbre pont de Montazah, que j’avais moi-même adoré découvrir.
À Alexandrie, je retrouvais ainsi une ville que le cinéma avait largement contribué à construire dans mon imaginaire, tout en lui découvrant bien d’autres visages. Le hasard a d’ailleurs voulu que, lors de ce premier séjour, je visite à la Bibliotheca Alexandrina une magnifique exposition consacrée à Shadi Abdel Salam, réalisateur de La Momie (1969), mais aussi grand décorateur et costumier du cinéma égyptien. Plus de vingt ans plus tard, j’en garde encore un souvenir très vif : à travers ses dessins, ses costumes et son travail sur les décors, elle révélait toute la richesse et le génie créatif d’un cinéaste dont l’univers visuel ne ressemblait à aucun autre.
Et cette carte pourrait évidemment s’étendre bien au-delà du Caire et d’Alexandrie. Louxor et Karnak permettent par exemple de superposer deux Égypte : celle de la Haute-Égypte, si présente dans le cinéma égyptien, et celle des temples pharaoniques, eux-mêmes décors de nombreux films. Le Nil, Assouan et bien d’autres régions pourraient à leur tour entrer dans de tels parcours. Le Caire et Alexandrie ne seraient alors que les premiers points d’une carte cinématographique beaucoup plus vaste de l’Égypte.
Neïla Driss
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