Partie II — Quand le cinéma devient une raison de voyager
L’Égypte possède les lieux, les histoires et la mémoire nécessaires pour imaginer des voyages consacrés à son cinéma. Certaines expériences ont d’ailleurs déjà montré la voie. Mais comment passer d’un patrimoine dispersé à une offre touristique structurée ? Circuits thématiques, visites de studios, parcours consacrés aux grandes figures, outils numériques, spectacles, souvenirs et expériences culturelles : cette seconde partie de Voyager en Égypte sur les traces de son cinéma explore les possibilités d’un ciné-tourisme égyptien, son potentiel économique et les publics auxquels il pourrait s’adresser.
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Le CIFF avait déjà exploré cette piste
Les palais, les rues, les lieux de mémoire ou encore les studios évoqués dans la première partie montrent combien le cinéma pourrait dessiner une autre carte touristique de l’Égypte. Cette idée de découvrir une ville à travers son cinéma avait déjà été explorée au Caire. Lors de sa 41e édition, en 2019, le Festival International du Film du Caire (CIFF) avait proposé l’exposition Cairo Je t’aime, véritable immersion dans la mémoire cinématographique de la capitale. Le visiteur pouvait se promener dans une reconstitution de la place Talaat Harb, écouter une statue animée de Talaat Harb raconter les débuts du cinéma égyptien et ses liens avec la ville, passer devant Groppi ou retrouver les façades de salles emblématiques comme les cinémas Radio, Metro et Miami.
L’exposition faisait également dialoguer les films avec la ville réelle. Certaines photographies superposaient des scènes de classiques égyptiens aux lieux où elles avaient été tournées : Shadia et Salah Qabeel dans Zoqaq El-Madaq, par exemple, se retrouvaient ainsi dans la rue Al-Muizz contemporaine. Mais l’expérience ne s’arrêtait pas aux murs de l’exposition. Une application mobile permettait parallèlement de parcourir le Caire et de découvrir les quartiers dans lesquels des films avaient été tournés.

Le CIFF avait donc déjà réuni plusieurs des éléments d’un parcours cinématographique : la mémoire des films et des salles, l’histoire du cinéma, le patrimoine architectural, les lieux de tournage et leur géolocalisation dans la ville actuelle. L’exposition était temporaire, mais la matière, elle, est toujours là. Pourquoi ne pas reprendre aujourd’hui cette idée et imaginer un Cairo Je t’aime grandeur nature, qui sortirait des murs de l’exposition pour entraîner les visiteurs dans les rues du Caire, sur les lieux mêmes où cette histoire du cinéma s’est écrite ?
Une autre expérience avait montré, bien auparavant, combien cette histoire pouvait à elle seule constituer une visite. En 1995, l’Institut du monde arabe à Paris présentait Égypte, 100 ans de cinéma, une exposition-spectacle retraçant un siècle de cinéma égyptien à travers photographies, affiches, caméras, costumes, accessoires, documents techniques, installations et extraits de films. J’y avais passé une journée entière, du matin au soir. Des années plus tard, j’ai même acheté le catalogue de l’exposition, comme pour en retrouver et en conserver une part. Si une telle exposition pouvait me retenir pendant toute une journée à Paris, on imagine ce qu’une exposition permanente pourrait offrir en Égypte même. Media Production City pourrait par exemple l’accueillir, pour les cinéphiles et les touristes, mais aussi pour les professionnels étrangers du cinéma et de l’audiovisuel.
Faire du cinéma la raison du voyage
Pourquoi le cinéma égyptien ne pourrait-il pas, à lui seul, justifier un voyage en Égypte ? Tout ce qui a été évoqué jusqu’ici montre qu’il y aurait largement de quoi construire des séjours de plusieurs jours entièrement consacrés au septième art.
Lieux de tournage, musées, lieux de mémoire, palais, studios et décors permettraient de composer des voyages thématiques, au Caire, à Alexandrie et éventuellement dans d’autres régions. Et la richesse de ce patrimoine permettrait surtout de ne pas proposer un circuit unique : plusieurs programmes pourraient être imaginés, autour du cinéma classique, de certaines grandes figures, de Naguib Mahfouz et de ses adaptations, de Youssef Chahine, des palais du cinéma ou encore d’une ville et de ses films. Un passionné pourrait ainsi avoir plusieurs raisons de revenir.
Pourquoi, alors, une matière aussi considérable reste-t-elle si peu intégrée à l’offre touristique ? Mon sentiment est que l’Égypte, destination touristique mondiale, a longtemps concentré une grande partie de ses efforts sur son patrimoine le plus universellement identifié : l’Égypte ancienne. Rien de plus naturel pour un visiteur qui découvre le pays que de vouloir voir les pyramides, les grands musées, Louxor ou les temples. Mais l’Égypte ne se résume pas à son passé pharaonique, et tous les voyageurs ne viennent pas — ou ne reviennent pas — pour les mêmes raisons.
C’est peut-être là que le cinéma pourrait participer à la diversification de l’offre. Le tourisme ne consiste pas seulement à attirer de nouveaux visiteurs, mais aussi à leur donner de nouvelles raisons de revenir. Le cinéma pourrait en être une, en leur proposant de découvrir cette autre Égypte qu’ils connaissent parfois depuis toujours à travers ses films.
Encore faut-il transformer cette richesse en véritable produit touristique. Cela suppose un travail de recherche et de conception en amont, afin de construire des itinéraires qui racontent réellement quelque chose, mais aussi d’organiser l’accès à certains lieux aujourd’hui difficilement visitables et de prévoir, lorsque cela est possible, des visites spécialement adaptées à ce public. Ces programmes devraient ensuite devenir des voyages organisés, proposés et commercialisés comme tels, avec un calendrier, des prestations et des tarifs.
Le rôle du guide serait alors essentiel. Il ne suffirait pas de connaître l’histoire générale du Caire ou d’Alexandrie : il faudrait être formé au cinéma égyptien, connaître les films, les réalisateurs et les interprètes, pouvoir raconter un tournage ou expliquer pourquoi un lieu est important dans l’histoire du cinéma. Face à des voyageurs qui peuvent eux-mêmes être de grands connaisseurs, cette compétence ne serait pas accessoire : elle ferait partie du produit.
La visite pourrait également utiliser l’image pour remettre le cinéma dans son décor réel. Devant un palais, une rue ou une maison, le guide pourrait montrer sur une tablette la scène qui y a été tournée, confronter une photographie ancienne au lieu actuel ou expliquer comment celui-ci a été transformé pour les besoins du film. Cartographie numérique, archives ou QR codes pourraient compléter ce travail, non pour laisser le voyageur se débrouiller seul, mais pour enrichir une visite accompagnée. Cairo Je t’aime a d’ailleurs montré combien le rapprochement entre l’image et le lieu pouvait être parlant.
À côté de ces voyages de cinéma, des programmes d’une journée ou deux auraient bien sûr également leur place. Ils pourraient être proposés à des visiteurs venus en Égypte pour d’autres raisons et leur faire découvrir un patrimoine qu’ils n’avaient pas nécessairement envisagé. Mais ce serait une offre complémentaire. L’ambition peut être beaucoup plus grande : faire du cinéma égyptien la raison même du voyage.

L’expérience pourrait se prolonger au-delà des visites. Une soirée autour du répertoire d’Oum Kalthoum ou, plus largement, de la musique de l’âge d’or permettrait de terminer une journée de cinéma en restant dans l’univers culturel qui l’a accompagnée.
Le ciné-tourisme, un marché culturel à développer
Le ciné-tourisme peut également modifier la manière dont le visiteur dépense sur place. Mon propre parcours est assez révélateur. Lors de mes premiers voyages en Égypte, je rapportais les souvenirs touristiques classiques : buste de Toutankhamon, petites pyramides en albâtre, statuettes pharaoniques ou même tenue de danseuse. Au fil des années, et à mesure que mes voyages se sont davantage nourris de cinéma, mes achats ont changé : livres de Naguib Mahfouz ou consacrés à son œuvre, ouvrages sur le cinéma et sur les affiches de films, tasses Oum Kalthoum, plateau représentant des acteurs, sous-tasses à l’effigie de Shadia...

Je ne dépense pas nécessairement davantage : je dépense autrement. Et derrière cette évolution se dessine un marché culturel potentiel. Affiches anciennes restaurées ou reproduites, photographies, beaux livres, cartes des lieux de tournage et objets liés aux grandes stars pourraient trouver leur place dans les musées, librairies et boutiques associées à ces parcours.
L’artisanat pourrait lui aussi puiser dans cet imaginaire. J’ai ainsi cherché, sans jamais la trouver, une gallabeya de paysanne en satin, accompagnée de son foulard à pompons, semblable à celles que portent les actrices dans certains films. L’anecdote peut sembler légère, mais elle dit quelque chose : le cinéma crée aussi le désir de rapporter chez soi un objet associé à l’univers que l’on est venu retrouver.
Les retombées d’un tel tourisme ne concerneraient donc pas seulement les organisateurs de voyages. Hébergement, transports, restauration, musées, librairies, artisans, boutiques, guides, cafés ou spectacles pourraient eux aussi bénéficier de cette autre manière de découvrir — et de consommer — l’Égypte.
Un public naturel : le monde arabe — mais pour combien de temps encore ?
Le cinéma international et le cinéma égyptien n’ont pas construit le même imaginaire de l’Égypte. Le premier a largement nourri, à travers le monde, une fascination pour l’Égypte ancienne, ses pharaons, ses pyramides et ses temples. Le second a fait entrer dans des millions de foyers arabes une autre Égypte : celle de ses villes et de ses quartiers, de sa langue, de ses chansons et de ses modes de vie.
Le monde arabe constitue donc une clientèle particulièrement naturelle pour le ciné-tourisme. Pourquoi proposer exactement la même Égypte à un touriste occidental qui rêve de Toutankhamon et à un Tunisien, un Libanais ou un Marocain qui a grandi avec Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafez, Faten Hamama, Omar Sharif ou les adaptations de Naguib Mahfouz ? Il ne s’agit évidemment pas de les détourner des pyramides ou des temples, mais de leur proposer aussi l’Égypte qu’ils connaissent depuis l’enfance à travers les écrans.
Reste une question : cette opportunité sera-t-elle aussi forte demain ? Le cinéma égyptien a longtemps occupé une place exceptionnelle dans le monde arabe et l’Égypte a disposé, pendant des décennies, d’un extraordinaire capital pour le ciné-tourisme qu’elle n’a pas véritablement transformé en offre. Aujourd’hui, le paysage audiovisuel est beaucoup plus fragmenté : plateformes, séries turques ou coréennes, productions du Golfe et autres cinématographies se partagent l’attention des nouvelles générations. Cette familiarité particulière de générations de spectateurs arabes avec l’Égypte existe encore. Mais pour combien de temps conservera-t-elle la même force ?
Une Égypte supplémentaire, et une raison de revenir
L’Égypte fait partie de ces destinations qu’un seul voyage ne suffit pas à épuiser. Il y a l’Égypte ancienne et ses musées, le Nil, Louxor et Assouan, Alexandrie et la Méditerranée, les stations balnéaires de la mer Rouge, les oasis... Autant de raisons de venir, puis de revenir, parfois pour une Égypte très différente de celle du premier voyage.
Je le constate d’ailleurs autour de moi. Certains de mes amis ont déjà visité l’Égypte, parfois plusieurs fois. Lorsqu’ils me demandent aujourd’hui conseil, ils ne cherchent plus nécessairement à refaire le voyage qu’ils connaissent : ils ont envie d’autre chose. Le cinéma pourrait précisément leur offrir cette nouvelle porte d’entrée.
Il ne remplace aucune de ces Égypte. Il en ajoute une autre. Une Égypte que beaucoup de spectateurs connaissent déjà sans l’avoir nécessairement visitée ainsi, et que d’autres pourraient avoir envie de découvrir autrement lors d’un nouveau séjour.
Le cinéma égyptien a déjà fait une partie du travail : il a créé la familiarité et l’émotion. Reste à en faire une expérience touristique.
Neïla Driss
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