À moins d’un mois du premier Golden Globes Silk Road Tribute Gala, prévu les 23 et 24 octobre en Ouzbékistan, les préparatifs se précisent. Le 24 septembre, le ministère ouzbek de la Culture annonçait une rencontre avec les représentants de LETO Production autour de l’organisation de l’événement à Tachkent. Consacré au cinéma et à la télévision d’Asie centrale et du Caucase, ce nouveau rendez-vous doit mettre en lumière les créateurs de cette vaste région et leur offrir une exposition internationale.

Que viennent pourtant faire les Golden Globes en Ouzbékistan ? La question dépasse largement ce seul gala. Ces dernières années, l’institution hollywoodienne a multiplié les initiatives hors des États-Unis, et notamment dans les grands festivals internationaux.

Début septembre, à Venise, les Golden Globes étaient ainsi presque partout. Alors que la 83e Mostra battait son plein, une réception organisée le 4 septembre à l’Aman Venice avec Aman Beverly Hills et One Beverly Hills réunissait autour de la présidente, Helen Hoehne, plusieurs personnalités présentes au Festival. Le choix du lieu et des partenaires n’était pas anodin : cinéma, événementiel, hôtellerie de luxe et promotion d’une destination se trouvaient réunis dans une même soirée.

Quelques jours plus tard, Letters from the Silenced Country, du réalisateur biélorusse Andrei Kutsila, recevait le Golden Globes Impact Prize for Documentary, décerné en partenariat avec l’Artemis Rising Foundation.

Pris séparément, ces rendez-vous ne paraissent pas nécessairement surprenants. Mis bout à bout avec d’autres initiatives récentes, ils racontent peut-être autre chose. La cérémonie des Golden Globes reste bien sûr ancrée à Beverly Hills. Mais autour de ce cœur historique semble progressivement se dessiner une autre carte.

Une vocation internationale inscrite dans l’histoire

Cette présence internationale n’est pourtant pas née avec les Golden Globes d’aujourd’hui. Elle est même inscrite dans leur histoire. Lorsque la Hollywood Foreign Correspondents Association est créée à Los Angeles en 1943, elle rassemble des journalistes étrangers chargés de raconter Hollywood à leurs lecteurs, auditeurs et spectateurs dans leurs pays respectifs. Après une scission en 1950, les deux associations issues de cette histoire se réuniront en 1955 sous le nom de Hollywood Foreign Press Association (HFPA), qui restera celui de l’organisation jusqu’à sa dissolution en 2023. Dès l’origine, le mouvement va donc de Hollywood vers le monde.

La première cérémonie des Golden Globes, organisée en 1944 aux studios de la 20th Century Fox, puis celles qui suivent au Beverly Hills Hotel, au Hollywood Roosevelt ou à l’Ambassador Hotel restent cependant profondément ancrées en Californie. L’international est dans la composition de l’association, dans ses médias et dans son regard, beaucoup moins dans la géographie de ses événements.

Cette évolution semble d’abord s’être faite progressivement, sans rupture spectaculaire. Toronto en offre l’un des premiers exemples clairement documentés. En 2000, la HFPA et InStyle y lancent une réception qui devient rapidement l’un des rendez-vous réguliers du Festival international du film de Toronto. Une tradition toujours vivante : le 12 septembre 2026, leur « Road to the Golden Globes Party » s’y tenait encore pendant le TIFF.

D’autres grands festivals suivent. À Venise, les réceptions de la HFPA sont déjà décrites comme une « tradition annuelle » en 2014. À Cannes, sa présence prend au fil des années plusieurs formes, des rencontres avec l’industrie aux événements philanthropiques.

À ce stade pourtant, la logique reste assez classique : les Golden Globes vont là où le cinéma mondial se retrouve déjà. Festivals, professionnels, artistes et journalistes convergent vers quelques grandes capitales temporaires du cinéma, et l’organisation les y rejoint.

Quand le collège électoral devient lui-même mondial

Le changement le plus profond ne vient pourtant pas de la géographie des événements, mais de celle des personnes qui votent.

En septembre 2022, la HFPA franchit une étape décisive. Pour la première fois de son histoire, elle ouvre le vote à des professionnels qui ne sont pas membres de l’association. Aux 97 membres viennent s’ajouter 103 votants internationaux recrutés à travers le monde. Le corps électoral double ainsi d’un coup, passant à 200 votants représentant 62 pays. Mais derrière cette spectaculaire augmentation des effectifs se produit un autre basculement, moins souvent souligné : dès cette première ouverture, les votants internationaux deviennent légèrement plus nombreux que les membres historiques de la HFPA.

L’année suivante, le rapport de forces numérique change encore d’échelle. En avril 2023, les Golden Globes annoncent un collège de 310 votants représentant 76 pays : 95 membres de la HFPA et 215 votants internationaux. Ces derniers constituent désormais près de 70 % du corps électoral. Helen Hoehne évoque alors « un vaste effort de recrutement à l’échelle mondiale » et la constitution d’un collège électoral « véritablement mondial ».

Cette internationalisation concerne également la Tunisie : sélectionnée en 2024, je suis moi-même depuis lors, et encore aujourd’hui, la seule Tunisienne parmi les votants internationaux des Golden Globes. Ma participation au collège a d’ores et déjà été renouvelée pour les éditions 2027 et 2028.

Cette évolution devient particulièrement tangible lors des grands festivals, et notamment à Cannes. En 2025 comme en 2026, les votants présents au Festival ont notamment été conviés à un déjeuner organisé par les Golden Globes au Campari Lounge.

Mais l’industrie s’intéresse elle aussi à ce collège désormais dispersé à travers le monde. Studios, distributeurs et plateformes profitent de la présence des votants dans les festivals pour organiser leurs propres rencontres à leur intention. À Cannes, Focus Features et Universal Pictures les ont ainsi conviés à une réception en 2025 puis en 2026 ; Netflix proposait également en 2026 un événement destiné aux votants des Golden Globes. Ces rencontres révèlent néanmoins une conséquence très concrète de la transformation du corps électoral : la relation entre l’industrie et les votants ne se joue plus uniquement à Los Angeles.

Et depuis quelques années, une étape supplémentaire semble être franchie. Les Golden Globes ne se contentent plus de rencontrer le cinéma mondial dans ses grands festivals : ils commencent aussi à y apporter leurs propres prix.

Des soirées aux prix : la présence dans les festivals change de nature

Le 17 mai 2025, les Golden Globes et Variety réunissent à Lucia Beach, à Cannes, artistes et professionnels autour d’une soirée consacrée aux talents internationaux. Dans leur présentation de l’événement, les Golden Globes rappellent que leur corps électoral représente alors plus de 75 pays et revendiquent leur rôle de « pont entre les cultures, les histoires et les publics ». La dimension mondiale n’est donc plus seulement perceptible dans la liste des invités : elle fait partie du discours tenu par l’organisation elle-même.

Mais c’est surtout le 19 mai 2025 qu’une nouvelle étape est franchie. En partenariat avec l’Artemis Rising Foundation, les Golden Globes lancent à Cannes un nouveau prix consacré au documentaire. Lors d’une rencontre organisée à la Plage des Palmes, le réalisateur américain Eugene Jarecki est distingué pour The Six Billion Dollar Man. Quelques jours plus tard, son film recevra également le Prix spécial du jury de L’Œil d’or, le prix du documentaire du Festival de Cannes.

Jusqu’alors, l’essentiel de la présence internationale des Golden Globes reposait sur des réceptions, des rencontres professionnelles, des partenariats ou des actions philanthropiques organisés en marge des festivals. Avec ce nouveau prix, ils ne viennent plus seulement participer à la vie des festivals : ils y décernent désormais une distinction portant leur nom.

Et Cannes n’est bientôt plus seul. Quelques mois plus tard, à la Mostra de Venise 2025, Remake de Ross McElwee reçoit le premier Golden Globes Impact Prize for Documentary décerné dans le cadre du festival vénitien.

En 2026, le dispositif se poursuit. À Cannes, Joshua et Rebecca Tickell sont récompensés pour Groundswell, tandis qu’une mention spéciale est attribuée à la réalisatrice iranienne Pegah Ahangarani pour Rehearsals for a Revolution. À Taormina, en Sicile, Giuseppe Tornatore reçoit à son tour un Golden Globe pour le documentaire Brunello: The Gracious Visionary. Puis vient Venise et Letters from the Silenced Country.

En à peine deux ans, le prix documentaire a donc circulé entre Cannes, Venise et Taormina. Mais, parallèlement, un autre mouvement commence à apparaître : des distinctions et des événements Golden Globes sont désormais conçus pour des territoires et des cinématographies spécifiques. Et sur cette nouvelle carte, le monde arabe occupe une place particulièrement intéressante.

Du Caire à Djeddah : le Prix Omar Sharif élargit sa géographie

Le 20 novembre 2024, les Golden Globes lancent au Caire une nouvelle initiative. En marge de la 45e édition du Festival international du film du Caire, une soirée est organisée pour inaugurer une nouvelle distinction : le Prix Omar Sharif.

Le choix du nom crée à lui seul le lien entre Hollywood et le cinéma égyptien. En 1963, grâce à Lawrence d’Arabie, Omar Sharif devenait le premier acteur égyptien et africain à recevoir, non pas un, mais deux Golden Globes : celui du meilleur acteur dans un second rôle et celui de la révélation masculine de l’année. Un troisième suivra en 1966, lorsqu’il reçoit le Golden Globe du meilleur acteur dans un film dramatique pour Le Docteur Jivago. Donner son nom à un prix destiné à célébrer des personnalités du cinéma et de la télévision arabes revenait ainsi à rendre hommage à celui qui, bien avant que le mot « internationalisation » ne devienne omniprésent, avait lui-même effectué ce passage du cinéma égyptien vers Hollywood.

Pour sa première édition, le Prix Omar Sharif reste naturellement en Égypte. Il est remis à Youssra et à Hussein Fahmy, deux figures majeures du cinéma égyptien. Helen Hoehne avait fait le déplacement pour leur remettre personnellement la distinction.

J’avais assisté à cette première cérémonie et ce qui m’avait frappée était justement son caractère très égyptien. Il ne s’agissait pas simplement d’installer au Caire une soirée estampillée Golden Globes. Le cinéma égyptien, son histoire et sa mémoire étaient présents tout au long de la soirée, jusque dans l’accompagnement musical.

Un an plus tard, pourtant, le Prix Omar Sharif quitte l’Égypte. Le 10 décembre 2025, il réapparaît à Djeddah, où les Golden Globes s’associent pour la première fois au Red Sea International Film Festival. Après deux lauréats égyptiens au Caire, c’est la Tunisienne Hend Sabry qui le reçoit en Arabie saoudite.

Commencée en Tunisie, la carrière de Hend Sabry s’est largement développée en Égypte avant de faire d’elle l’une des actrices les plus connues du monde arabe. En lui remettant le prix, Helen Hoehne salue d’ailleurs une œuvre reflétant « la profondeur, la puissance et l’impact mondial du cinéma arabe ».

La soirée ouvre simultanément une autre direction. L’actrice indienne Alia Bhatt reçoit le premier Prix Horizon, créé pour distinguer des talents dont le parcours acquiert une portée à la fois régionale et internationale. Le Red Sea International Film Festival s’est précisément construit comme un lieu de rencontre entre les cinémas du monde arabe, d’Afrique et d’Asie, avec l’ambition affichée de leur offrir une plus grande visibilité internationale.

Bodrum : quand l’événement rencontre la destination

Une autre initiative, lancée dès 2024, révèle une logique différente. Le 2 août, à Bodrum, Sharon Stone recevait le tout premier Prix international de l’icône des Golden Globes. Le choix d’une star hollywoodienne plutôt que d’une personnalité turque pouvait alors sembler paradoxal. Il correspondait pourtant à la vocation de cette nouvelle distinction : honorer une personnalité de renommée mondiale, le prix étant appelé à voyager d’un pays à l’autre.

Mais le choix de Bodrum répondait également à une autre logique. Barbaros Tapan, membre turc du conseil d’administration des Golden Globes et à l’origine de l’initiative, expliquait avoir défendu la candidature de la station balnéaire face à plusieurs autres villes envisagées, parmi lesquelles Londres, Paris, Rome, Tokyo, Doha ou Dubaï. Son ambition dépassait l’organisation d’une prestigieuse soirée : il s’agissait aussi de profiter de la visibilité des Golden Globes pour faire connaître la Turquie, sa culture et ses paysages, et contribuer à son attractivité touristique.

Pour expliquer ce que pouvait apporter un tel événement à Bodrum, Barbaros Tapan citait Cannes, mais aussi Saint-Tropez, dont l’image internationale fut profondément associée au cinéma, notamment après Et Dieu… créa la femme. Bodrum était ainsi envisagée non comme un simple décor pour une cérémonie importée de Hollywood, mais comme une destination susceptible de bénéficier à son tour de l’imaginaire et de la visibilité attachés au cinéma.

Rio : les Golden Globes créent leur propre rendez-vous

Avec Rio de Janeiro, en mars 2026, un seuil supplémentaire est franchi. Cette fois, les Golden Globes ne profitent pas de la présence d’un festival international pour organiser une soirée ou remettre un prix. Ils créent leur propre événement.

Le 18 mars, le Copacabana Palace accueille ainsi le Golden Globes Tribute Gala Brazil, présenté comme le premier événement de cette nature organisé par l’institution au Brésil, et plus largement en Amérique du Sud. Quatre personnalités brésiliennes y sont distinguées : Fernanda Montenegro et Antônio Pitanga, deux figures historiques du cinéma national, mais aussi la jeune actrice Valentina Herszage et le directeur de la photographie Adolpho Veloso, dont le travail s’est déjà imposé sur la scène internationale.

En octobre 2025, l’organisation inscrivait explicitement le futur gala de Rio dans sa « volonté constante d’étendre sa présence à l’échelle mondiale », en organisant des événements dans de nouveaux pôles internationaux du divertissement, afin d’y célébrer les récits locaux et de créer des passerelles entre les talents régionaux et la scène mondiale.

Pendant longtemps, les Golden Globes sont allés à Toronto, Cannes ou Venise parce que le cinéma mondial s’y retrouvait. Désormais, ils commencent aussi à choisir eux-mêmes les territoires dans lesquels ils souhaitent s’installer, même ponctuellement, et les cinématographies qu’ils veulent mettre en lumière.

Et l’étape annoncée pour octobre 2026 va rendre cette évolution encore plus manifeste : pour la première fois, les Golden Globes consacreront un événement non plus à une seule cinématographie nationale, mais à toute une région, l’Asie centrale et le Caucase, avec le Golden Globes Silk Road Tribute Gala en Ouzbékistan.

L’Ouzbékistan : quand cinéma et tourisme empruntent la Route de la Soie

Le choix de l’Ouzbékistan est d’autant plus intéressant qu’il intervient au moment où le pays cherche lui-même à renforcer considérablement sa visibilité touristique internationale. Et le calendrier offre une coïncidence particulièrement frappante : du 15 au 17 septembre 2026, à peine plus d’un mois avant le gala des Golden Globes, l’Ouzbékistan a été le Pays à l’honneur de l’IFTM Top Resa à Paris. Le salon a présenté à cette occasion le pays comme un « joyau de la Route de la Soie » et a mis notamment en avant Samarcande, Boukhara et Khiva, son patrimoine, sa gastronomie et ses paysages.

Aucun lien n’a été annoncé entre ces deux événements. Mais leur proximité est révélatrice d’une même période de forte exposition internationale pour l’Ouzbékistan. À Paris, le pays s’est présenté aux professionnels du tourisme sous le signe de la Route de la Soie ; un peu plus d’un mois plus tard, les Golden Globes reprendront cette même référence jusque dans le nom de leur nouvel événement.

Ce rapprochement pose finalement une question plus large : lorsque les Golden Globes installent leur nom à Bodrum, au Caire, à Djeddah, à Rio ou bientôt en Ouzbékistan, qui apporte de la visibilité à qui ?

Une relation de visibilité réciproque

Le mouvement fonctionne dans les deux sens. Pour les villes et les pays qui les accueillent, les Golden Globes apportent avec eux une marque immédiatement associée à Hollywood, aux stars et à une cérémonie suivie dans le monde entier. Pour les Golden Globes, ces territoires offrent en retour ce qu’une institution historiquement concentrée à Beverly Hills ne pouvait acquérir simplement en élargissant son collège électoral : une présence physique sur plusieurs continents.

C’est ici que cinéma, tourisme et soft power finissent par se rejoindre. Cannes en constitue probablement l’exemple le plus évident : le Festival et la ville sont devenus presque indissociables dans l’imaginaire collectif. C’est précisément cette capacité du cinéma à transformer l’image d’une destination que Barbaros Tapan invoquait lorsqu’il expliquait le choix de Bodrum.

Leur internationalisation ne repose plus uniquement sur la nationalité de leurs votants ou sur la diversité des films et des artistes récompensés. Elle possède désormais des lieux, des rendez-vous et des relais régionaux.

L’organisation elle-même parle désormais de sa volonté d’« étendre sa présence à l’échelle mondiale ». Après avoir internationalisé son corps électoral, les Golden Globes semblent aujourd’hui internationaliser leur territoire.

Depuis plus de quatre-vingts ans, le globe figure dans leur nom et sur leur trophée. Il semble désormais devenir aussi leur territoire.

Neïla Driss
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