Présenté dans le cadre du Marché du Film du 79e Festival de Cannes, Sophia marque une étape importante dans le parcours de Dhafer L’Abidine comme réalisateur. Avec ce troisième long métrage, le cinéaste tunisien semble franchir un nouveau palier. Son écriture paraît plus ample, sa mise en scène plus maîtrisée, et son récit parvient à conjuguer suspense, émotion intime et regard social avec une cohérence qui s'affirme davantage.
Ce nouveau palier s’inscrit pourtant dans la continuité de ses précédents films. Dans Ghodwa, Dhafer L’Abidine explorait les blessures laissées par le passé politique tunisien à travers la relation entre un père et son fils. Avec To My Son, il déplaçait cette réflexion vers une autre forme de transmission, celle d’un homme revenu dans son pays d’origine avec son enfant, à la fois fils face à son propre père et père soucieux de l’avenir de son fils. D’un film à l’autre, reviennent ainsi les questions du lien familial, du retour, de l’appartenance et de ce que l’on transmet.
Sophia s’inscrit dans cette continuité tout en lui donnant une forme nouvelle. Le film emprunte aux codes du thriller psychologique et familial, mais derrière le suspense et l’enquête se retrouvent des thèmes qui semblent désormais constituer le véritable fil conducteur du cinéma de Dhafer L’Abidine : les liens familiaux mis à l’épreuve, les identités partagées entre plusieurs mondes, les conséquences de l’exil et les blessures invisibles que les séparations laissent derrière elles.
Une disparition qui fissure une famille
Malgré l'opposition de son père, Emily choisit de quitter Londres pour se rendre à Tunis avec sa fille Sophia. Elle espère permettre à l'enfant de renouer avec Hicham, le mari dont elle est séparée, et offrir à cette relation père-fille une nouvelle chance. Ce qui devait être une tentative de rapprochement familial se transforme pourtant en cauchemar lorsque la fillette disparaît. À partir de là, le film bascule dans une enquête où mensonges, secrets et trahisons fissurent progressivement une famille déjà fragilisée, tandis qu'Emily se lance dans une course contre le temps pour retrouver sa fille.
À partir de cette disparition, Dhafer L’Abidine construit un thriller au rythme soutenu, nourri de fausses pistes, de courses-poursuites, de confrontations et de révélations successives. Sa mise en scène privilégie l'efficacité : plutôt que de multiplier les effets spectaculaires, elle installe progressivement un climat d'incertitude qui maintient le spectateur dans l'enquête.
Cette tension repose également sur un usage fréquent des gros plans lors des confrontations, qui resserrent l'attention sur les regards, les silences et les émotions des personnages. Mais Sophia ne se limite jamais à cette mécanique policière. Le suspense sert surtout à révéler les fractures, les silences et les déséquilibres que cette famille portait déjà en elle. La disparition de l’enfant devient alors le point de rupture d’un couple, d’une histoire familiale et d’un rapport plus large entre deux mondes, montrant comment la mobilité, les déplacements géographiques et les fractures culturelles affectent les liens les plus intimes.
Un film nourri par une expérience intime
Le personnage de Hicham, incarné par Dhafer L’Abidine lui-même, donne au film une dimension particulière. Comme Dhafer, Hicham est tunisien. Tous deux sont liés au sport : Dhafer L’Abidine a été footballeur, tandis que Hicham est boxeur. Tous deux ont vu leur parcours se déployer entre la Tunisie et le Royaume-Uni, au sein d’un couple mixte dont est née une fille.
Mais les trajectoires divergent profondément. Dhafer L’Abidine était en situation régulière au Royaume-Uni, où il a poursuivi ses études et construit sa carrière, et où il réside toujours. Hicham, lui, porte le poids d’un autre parcours, celui de l’immigration clandestine, de l’illégalité et de la fragilité qui accompagne souvent ces trajectoires de harraga, ces Tunisiens qui traversent les frontières au prix d’une rupture avec leur vie précédente.
Cette proximité partielle donne cependant au film une sensibilité évidente. Dhafer L’Abidine semble connaître de l’intérieur les vies construites entre plusieurs langues, plusieurs pays et plusieurs appartenances. Il ne plaque pas sur son récit un discours théorique sur l’exil ou les couples mixtes. Il les aborde à travers les gestes, les regards, les malentendus, les blessures et les silences. Cette approche se retrouve également dans la direction des personnages : le film privilégie les tensions intérieures et les non-dits plutôt que les explications trop appuyées.
Le couple mixte comme cœur du film
Ce qui rend Sophia particulièrement intéressant est que Dhafer L’Abidine refuse les oppositions simplistes. Le film ne construit jamais un face-à-face caricatural entre Orient et Occident. Au contraire, il montre comment les individus réagissent différemment à l'altérité, indépendamment des discours ou des appartenances culturelles.
Ainsi, en Tunisie, Emily trouve autour d’elle des figures de soutien. Sa belle-mère l’accueille, l’accompagne dans ses recherches et fait l’effort de communiquer avec elle en anglais. Une amie lui apporte également son aide. Loin d’être rejetée parce qu’étrangère, elle est au contraire intégrée dans un cercle de solidarité essentiellement féminin qui cherche à réduire la distance culturelle plutôt qu’à l’entretenir.
Le contraste est frappant avec l’attitude du grand-père anglais envers Hicham. Là où les femmes tunisiennes tentent de créer un lien, lui maintient une distance. Son regard reste empreint de méfiance, parfois même d'une forme de condamnation préalable. Pour lui, avant même que les faits ne soient établis, Hicham semble déjà porter le poids d'une culpabilité présumée.
Mais coupable de quoi exactement ? Le film laisse planer la question sans jamais l'énoncer frontalement. Peu à peu, il suggère pourtant une réponse troublante : aux yeux de certains, Hicham est d'abord coupable d'être arabe.
Cette inversion des regards donne au film une profondeur particulière. Alors que le cinéma représente souvent l'étranger confronté au rejet dans le monde arabe, Sophia propose ici une situation inverse : Emily est accueillie et protégée en Tunisie, tandis que Hicham demeure confronté à la méfiance et aux préjugés du côté anglais.
C'est là que le film dépasse véritablement le cadre du thriller familial. Derrière la disparition de l'enfant se dessine une réflexion sur les familles transnationales, les couples construits entre plusieurs cultures et les enfants qui grandissent entre plusieurs appartenances. La petite Sophia devient alors le point de rencontre entre deux mondes. Sa disparition ne menace pas seulement une famille ; elle révèle la fragilité d'un équilibre que chacun croyait acquis, mais qui reposait peut-être sur des incompréhensions jamais totalement résolues.
Hicham, figure du suspect idéal
Le film travaille constamment sur le regard porté sur Hicham. Homme tunisien, boxeur, mari séparé, père tenu à distance, personnage physiquement imposant, il devient rapidement une figure sur laquelle le soupçon peut se fixer.
Dhafer L’Abidine joue avec cette perception tout au long du récit. Il pousse le spectateur à observer Hicham comme les autres personnages l’observent, à douter avec eux, à s’interroger sur ce qu’il cache peut-être. C’est l’une des forces du film : Sophia ne parle pas seulement du soupçon, il le fait ressentir.
Car Hicham réunit peu à peu tous les éléments du « coupable idéal ». Il correspond d’abord à un imaginaire très présent : celui du père arabe qui enlèverait l’enfant né d’une mère occidentale pour le ramener dans son pays d’origine. Son passé renforce encore cette perception : Hicham est un harra9, un homme passé par l’immigration clandestine, portant déjà les stigmates de l’illégalité, de la marginalité et du soupçon.
Arabe, immigré, ancien clandestin, séparé de son épouse anglaise, Hicham arrive dans le récit avec une image qui semble le précéder. Son identité finit presque par tenir lieu de preuve.
À travers lui, Sophia interroge le regard porté sur l’homme arabe, mais aussi la manière dont certains stéréotypes traversent silencieusement les relations familiales, les représentations sociales et même la construction de la vérité. Le personnage devient suspect non seulement à cause des circonstances, mais aussi à cause de ce qu’il représente.
Le thriller dépasse alors l’enquête pour questionner les préjugés, la peur de l’autre et la facilité avec laquelle certaines identités sont associées à la menace. La vraie question n’est plus seulement : « Qui a pris Sophia ? », mais aussi : « Qui décide que Hicham est coupable ? » Et surtout : à partir de quel moment l’est-il devenu dans le regard des autres ?
Une violence policière frontalement montrée
La violence policière occupe également une place importante dans le film. Dhafer L’Abidine la montre de manière directe : arrestations brutales, interrogatoires agressifs, coups, humiliations, rapports de force physiques.
Cette violence n’est pas un simple élément spectaculaire destiné à renforcer le suspense. Elle s’inscrit dans la continuité de la logique du soupçon qui traverse tout le récit. Dès qu’un homme est désigné comme coupable possible, la brutalité exercée contre lui semble devenir presque normale. Le film montre ainsi comment une institution peut agir dans la précipitation, la certitude et la violence, en s’appuyant sur une présomption de culpabilité, avant même que la vérité ne soit établie.
Cette dimension donne à Sophia une portée sociale plus forte. Hicham apparaît comme un homme vulnérable partout. Son parcours entre la Tunisie et le Royaume-Uni ne lui a pas offert une véritable stabilité. Le retour au pays ne signifie pas non plus protection. Il reste exposé au regard des autres, à la violence des institutions et aux tensions de sa propre histoire.
Une Tunisie entre beauté, tension et réalité
Dhafer L’Abidine filme une Tunisie immédiatement reconnaissable. Du centre-ville de Tunis à la médina, des rues populaires de la capitale jusqu’à Sidi Bou Saïd, le film s’inscrit dans des lieux réels, identifiables et profondément ancrés dans le quotidien tunisien. Cette géographie n’est jamais un simple arrière-plan : elle accompagne les déplacements des personnages et participe pleinement à la progression du récit.
Mais Sophia évite le folklore. La Tunisie n’est pas réduite à une carte postale destinée au regard étranger. Elle devient un espace dramatique, traversé par des tensions familiales, sociales et institutionnelles. Derrière la beauté des lieux apparaissent les fractures d’une société, les blessures de l’émigration, les retours difficiles, les rapports complexes à l’autorité et la réalité des familles éclatées entre plusieurs pays.
Les lieux participent ainsi pleinement au récit. Ils donnent une épaisseur concrète aux trajectoires des personnages et rappellent que les questions abordées par le film — l’émigration, le retour, la séparation, l’autorité ou les fractures familiales — s’inscrivent dans une réalité sociale précise. Derrière le thriller, Dhafer L’Abidine filme une Tunisie vivante, complexe et profondément humaine.
Tous les personnages ne traversent cependant pas cet espace de la même manière. Pour Emily, la disparition de Sophia provoque une perte progressive de repères. Plus l’enquête avance, plus elle se retrouve confrontée à un univers dont elle ne maîtrise ni toutes les règles, ni tous les codes, ni toutes les logiques.
C’est d’ailleurs l’une des réussites du film. Dhafer L’Abidine place souvent le spectateur dans une position proche de celle de son personnage. Comme elle, nous avançons à travers des informations incomplètes, des silences, des soupçons et des vérités partielles. Chaque révélation semble apporter une réponse tout en ouvrant de nouvelles zones d’ombre.
Cette fragilité nourrit une grande partie de la tension dramatique. Emily cherche à comprendre ce qui est arrivé à sa fille, mais aussi à comprendre les personnes qui l’entourent, leurs motivations, leurs non-dits et leurs contradictions. Le film transforme ainsi son enquête en une expérience de désorientation permanente où les certitudes se dérobent au fur et à mesure que la vérité semble se rapprocher.
Un cinéma tunisien pensé pour circuler
Avec Sophia, Dhafer L’Abidine semble chercher une voie particulière : celle d’un cinéma tunisien capable de parler à un public international sans perdre son ancrage local. Le film utilise des codes narratifs accessibles, mais les met au service de sujets profondément liés à la Tunisie contemporaine et à ses diasporas.
C’est ce qui rend le film intéressant dans son parcours de cinéaste. Dhafer L’Abidine ne choisit pas entre film populaire et film personnel. Il tente de faire dialoguer les deux. Le récit maintient le spectateur dans l’attente, tout en ouvrant des pistes de réflexion sur les fractures intimes, sociales et culturelles qu’il révèle progressivement.
Cette volonté de faire dialoguer plusieurs univers se retrouve d’ailleurs dans la conception même du film. Tourné entre la Tunisie et le Royaume-Uni, Sophia alterne naturellement entre l’arabe et l’anglais, à l’image de personnages qui évoluent entre plusieurs langues et plusieurs appartenances. Porté par Jessica Brown Findlay et Dhafer L’Abidine, le film inscrit cette dimension transnationale au cœur même de son projet : raconter des destins façonnés par plusieurs espaces culturels tout en conservant un ancrage tunisien affirmé.
Sophia apparaît ainsi comme son film le plus abouti parce qu’il parvient à faire tenir ensemble plusieurs niveaux de lecture. Le thriller retient l’attention. Le drame familial donne de l’émotion. La question du couple mixte ouvre un espace plus intime. Le regard sur Hicham introduit une réflexion sur les préjugés. La violence policière inscrit le récit dans une réalité sociale. Et la Tunisie filmée par Dhafer L’Abidine inscrit le récit dans une réalité vivante, loin d’un décor interchangeable.
Avec ce troisième long métrage, Dhafer L’Abidine semble donc franchir une étape. Il construit un univers où son expérience personnelle, son regard de cinéaste et son ambition de toucher un public plus large commencent à trouver un équilibre. La question qui se pose désormais est celle de la suite : ce cinéma tunisien transnational, intime et populaire à la fois, peut-il devenir l’une des voies possibles d’un cinéma arabe contemporain capable de circuler sans se déraciner ?









