Du 12 au 23 mai 2026, le Festival de Cannes accueille sa 79e édition. Parmi les films présentés à la Semaine de la Critique figure The Station (Al Mahattah), premier long métrage de fiction de la réalisatrice yéménite Sara Ishaq.
Après plusieurs documentaires remarqués, dont The Mulberry House (2013) et Karama Has No Walls (2012), ce dernier ayant été nommé aux Oscars, la cinéaste change de registre sans abandonner ce qui faisait déjà la force de son regard : l’attention portée aux êtres humains, aux espaces intimes et à ce qui subsiste lorsque l’Histoire bouleverse les vies.
Car The Station parle bien de la guerre au Yémen tout en choisissant presque constamment de la tenir hors champ. Sara Ishaq ne filme ni les combats ni les destructions. Elle filme ceux qui continuent à vivre pendant que la guerre redessine lentement le pays. Et c’est précisément ce déplacement qui donne au film sa singularité.
La station-service comme microcosme féminin
Le film s’ouvre sur une longue séquence qui annonce déjà son projet. Des femmes vêtues de noir circulent dans la ville ou attendent devant une station-service réservée aux femmes. Dans la bande sonore résonne le bruit des avions militaires. Sur les murs apparaissent les portraits de jeunes morts devenus « martyrs ». À l’entrée du lieu, une pancarte impose les règles : « Interdits aux hommes, aux armes et à la politique ».
En quelques plans, Sara Ishaq met en place les tensions qui vont traverser tout le récit : la vie et la guerre, l’intérieur et l’extérieur, le refuge et la menace.
La station, dirigée par Layal, n’est pas un simple lieu de distribution de carburant. Au fil du film, elle devient une véritable société miniature. Les femmes y travaillent, y vendent des vêtements et des produits de beauté, y fument la chicha, discutent, rient et échangent des nouvelles. Ce lieu fermé sur lui-même finit par ressembler à une parenthèse au milieu du chaos.
L’idée est particulièrement forte parce que le film ne transforme jamais cet espace en symbole abstrait ou en manifeste. Sara Ishaq ne construit pas une utopie féminine idéalisée ; elle filme un lieu né de la nécessité.
Les femmes ne sont pas ici des figures héroïques destinées à porter un discours. Elles sont des sœurs, des mères, des commerçantes, des survivantes.
Et c’est justement ce refus de l’emphase qui rend le film touchant.
Filmer la guerre sans montrer le front
Le film prend progressivement une autre direction lorsque Layal doit réunir une somme importante afin d’empêcher l’enrôlement forcé de son jeune frère Laith. À partir de ce moment, The Station quitte peu à peu la chronique collective, chaleureuse et presque lumineuse de sa première partie pour s’orienter vers quelque chose de plus sombre. Pourtant, Sara Ishaq refuse toujours les images attendues du cinéma de guerre. Les combats restent hors champ, les destructions ne deviennent jamais le spectacle principal et le conflit n’apparaît presque jamais directement à l’écran. Il se manifeste autrement : dans la peur qui s’installe, dans les familles déjà marquées par les pertes, dans la possibilité permanente de voir un enfant disparaître à son tour. Le film rappelle alors que la guerre ne détruit pas seulement des villes ou des infrastructures ; elle transforme silencieusement le quotidien, modifie les relations et vole progressivement l’enfance. C’est probablement à cet endroit que The Station révèle son véritable sujet : non pas la guerre elle-même, mais ses effets invisibles sur ceux qui continuent à vivre au milieu d’elle.
Les garçons perdus d’un pays en guerre
Si The Station semble d’abord raconter un monde presque exclusivement féminin, le film déplace progressivement son centre de gravité vers deux personnages plus discrets : Laith, le jeune frère de Layal, menacé d’enrôlement forcé, et Ahmed, un autre garçon dont le parcours porte déjà les traces du conflit. Leur présence modifie peu à peu la nature même du récit. Derrière l’histoire des femmes qui tentent de préserver un espace de liberté apparaît alors une autre histoire, plus silencieuse : celle des enfants auxquels la guerre retire progressivement leur place.
Laith grandit au cœur de cet univers féminin construit autour de la station. Protégé par sa sœur, entouré de femmes, il semble pourtant chercher autre chose : une appartenance, une figure masculine, une normalité que son environnement ne peut plus lui offrir. Sa rencontre avec Ahmed devient alors essentielle. Là où Laith apparaît encore hésitant, Ahmed donne déjà l’impression d’avoir franchi une étape que nul enfant ne devrait connaître. Le conflit a accéléré sa croissance et transformé son rapport au monde.
À travers leur relation, Sara Ishaq déplace son regard de la survie vers la transmission. La question n’est plus seulement de savoir comment les femmes résistent à la guerre, mais ce qu’il reste aux générations qui grandissent au milieu d’elle. Le recrutement forcé qui menace Laith dépasse ainsi le simple enjeu narratif : il devient l’image d’une guerre qui ne prend pas seulement des vies, mais aussi des enfances. Le film cesse alors d’être uniquement le récit de femmes confrontées à la guerre pour devenir également celui d’une jeunesse à qui l’on demande de grandir trop tôt
Un autre regard sur le Yémen
Le film choisit de s’éloigner des représentations habituelles du Yémen. Depuis des années, le pays apparaît dans les médias internationaux à travers des images de destruction, de famine, de bombardements ou de crise humanitaire. Sara Ishaq ne nie jamais cette réalité ; elle est présente partout dans le film, jusque dans les sons, les absences et les blessures des personnages. Mais la réalisatrice refuse qu’elle devienne l’unique récit possible. The Station choisit au contraire de montrer un autre Yémen : celui des conversations quotidiennes, des disputes entre sœurs, des femmes qui travaillent, des gestes ordinaires, des souvenirs partagés et des solidarités qui persistent malgré tout. Même la relation entre Layal et sa sœur Shams dépasse progressivement le cadre familial. Les deux femmes vivent dans des zones soumises à des autorités différentes, et leur séparation finit par évoquer les fractures du pays lui-même. Pourtant, Sara Ishaq ne transforme jamais cela en discours politique explicite. Elle préfère passer par l’intime, laissant les divisions nationales apparaître à travers les corps, les familles et les liens brisés.
Le voile renversé : lorsque se dévoiler devient une protection
L’une des scènes les plus fortes du film intervient vers la fin, lorsque l’espace protégé de la station est directement menacé. Des hommes se trouvent à l’extérieur et tentent de pénétrer dans ce lieu qui leur est interdit. Ils poussent le portail, insistent, et donnent l’impression qu’ils finiront par l’enfoncer.
La réaction des femmes est pourtant inattendue. Au lieu de se cacher davantage, elles retirent leurs voiles et les lancent au-dessus du portail. À l’intérieur de la station, elles se retrouvent ainsi tête nue. Le geste est immédiat, collectif et transforme complètement le rapport de force. Les hommes s’arrêtent. Ils ne peuvent plus entrer, car pénétrer dans cet espace reviendrait à voir des femmes dévoilées.
La scène est remarquable parce qu’elle renverse complètement le sens attendu du voile.
Dans de nombreuses lectures, le voile est présenté comme ce qui protège les femmes du regard masculin. Or ici, c’est précisément le fait de l’enlever qui les protège. En se dévoilant à l’intérieur de leur espace fermé, les femmes créent une nouvelle frontière. Le voile, une fois retiré, devient paradoxalement l’outil qui empêche l’intrusion.
Sara Ishaq ne transforme pourtant jamais cette idée en discours idéologique. Elle ne cherche ni à condamner ni à célébrer. Elle montre au contraire comment un même objet peut changer de fonction selon le contexte. Le voile cesse ici d’être un symbole fixe ; il devient un instrument stratégique, réapproprié par les femmes elles-mêmes pour défendre leur espace.
Cette scène prolonge l’un des thèmes centraux du film : la capacité des femmes à transformer les contraintes qui les entourent en outils d’action. Face à la menace, elles utilisent ici les règles mêmes de la société pour reprendre le contrôle de la situation.
Et il est difficile de ne pas voir dans cette image une métaphore plus large du film lui-même : dans un pays où tout semble se refermer, ces femmes continuent à trouver des manières de préserver leur liberté, même à partir des contraintes qui les entourent.
Un film sur la vie plus que sur la guerre
The Station construit un film où la guerre est omniprésente sans jamais devenir le centre absolu du récit. Sara Ishaq choisit constamment de revenir vers la vie : les femmes qui travaillent, qui plaisantent, qui vendent des produits, qui fument la chicha, qui continuent à faire exister des moments de normalité alors même que le monde autour d’elles semble s’effondrer. Le film pose alors une question plus large : que reste-t-il d’un pays lorsque le monde ne regarde plus que ses ruines ? La réponse proposée par Sara Ishaq est profondément humaine. Il reste les gens, les liens, les gestes simples, les solidarités discrètes. Il reste surtout cette capacité à préserver la vie malgré tout. Et c’est précisément cette idée qui traverse tout le film.









