Au Festival de Cannes, certaines rencontres promotionnelles finissent par dépasser largement le film qu’elles étaient censées accompagner. Celle organisée dans le cadre de Women in Motion autour de The Man I Love a progressivement pris cette direction. Pendant près d’une demi-heure, Rami Malek et le réalisateur Ira Sachs ont évoqué leur collaboration, la fabrication du film et le personnage de Jimmy. Mais derrière ces échanges est surtout apparu le portrait d’un acteur qui parle aujourd’hui du cinéma comme d’une manière de donner du sens au temps, à la création et à ce qui demeure après une œuvre.
Face à la journaliste Angelique Jackson, Rami Malek est apparu très loin de l’image froide ou inaccessible que peut parfois produire son statut de star internationale. L’acteur oscarisé a au contraire multiplié les confidences personnelles, revenant autant sur ses origines égyptiennes que sur ses doutes, sa manière de choisir ses rôles ou les femmes qui ont façonné son parcours. Et ce qui frappe surtout pendant cette rencontre, c’est que Rami Malek parle constamment du cinéma non pas comme d’un métier, mais comme d’une nécessité presque intime.
Un rapport presque irréel à Cannes
Interrogé par Angelique Jackson sur ce que représente pour lui cette présentation cannoise de The Man I Love, Rami Malek surprend immédiatement.
Alors qu’il est aujourd’hui l’un des acteurs américains les plus connus de sa génération, Rami Malek affirme qu’il continue à être pris de court par certains moments de sa carrière. Il compare cette sensation à celle d’obtenir un rôle dont on rêvait sans jamais être certain qu’il se concrétiserait réellement. Puis il ajoute que Cannes appartient précisément à cette catégorie d’événements qu’il n’avait jamais imaginé vivre un jour.
Cette remarque n’a rien d’anodin venant d’un acteur oscarisé. Elle rappelle la place particulière que continue d’occuper le Festival de Cannes dans l’imaginaire du cinéma mondial. Pour de nombreux artistes, la Croisette demeure moins une étape de carrière qu’un symbole, associé à une certaine idée du cinéma d’auteur et du prestige international.
L’acteur explique ainsi qu’il essaie encore de « savourer » ce moment tant sa présence sur la Croisette lui paraît irréelle. Ce sentiment donne immédiatement une tonalité particulière à l’échange. Malgré sa carrière internationale, les grandes productions hollywoodiennes et les tapis rouges, Rami Malek continue à parler de son parcours avec une forme d’étonnement presque intacte.
Cette modestie contraste d’ailleurs avec le regard qu’Ira Sachs porte sur lui. Le réalisateur américain décrit leur collaboration comme une rencontre profondément personnelle, allant jusqu’à dire que « leurs âmes » se trouvent dans ce film. Il insiste sur la manière dont l’acteur s’est investi dans le projet, non seulement dans son interprétation, mais aussi dans toute la préparation du personnage et du monde qui l’entoure.
Jimmy ou la vie plus forte que la disparition
Le cœur de la discussion reste néanmoins The Man I Love, le nouveau film d’Ira Sachs en compétition à Cannes.
Rami Malek y interprète Jimmy, un acteur et performeur évoluant dans le New York de la fin des années 1980, au sein d’un univers où se croisent théâtre expérimental, répétitions, amitiés, histoires d’amour et communauté artistique frappée de plein fouet par la crise du sida. Pourtant, très vite, Ira Sachs tient à préciser que ce film n’a jamais été pensé comme un récit sur la mort.
Le réalisateur raconte même qu’une première version du scénario a finalement été abandonnée parce qu’elle allait précisément dans cette direction. Avec son coscénariste Mauricio Zacharias, ils ont alors compris qu’ils ne voulaient pas raconter la disparition, mais ce qui subsiste malgré elle : les liens, le désir, la création, les gestes du quotidien et cette volonté de continuer à vivre alors que tout autour semble devenir plus fragile. Ira Sachs va même plus loin en confiant avoir essayé de mettre dans ce film tout ce qui lui manquerait le plus s’il n’était plus là.
Cette idée semble avoir profondément marqué Rami Malek.
Lorsqu’il évoque Jimmy, il ne commence d’ailleurs ni par le contexte historique ni par la maladie. Il parle avant tout d’un homme habité par le désir de vivre. Jimmy cherche le plaisir, les moments d’intimité, les repas entre amis, les conversations, l’art et les expériences partagées. Il tente de remplir chaque instant, comme si vivre plus intensément pouvait repousser, au moins momentanément, ce qui menace autour de lui.
L’acteur revient à plusieurs reprises sur cette idée d’un personnage qui essaie d’arracher davantage de vie au temps qui lui reste.
Mais ce qui l’a séduit est aussi sa complexité. Rami Malek reconnaît avoir été fasciné par les contradictions de Jimmy. Le personnage peut être généreux puis égoïste, attachant puis narcissique. Il raconte même être allé demander à Ira Sachs si le public allait réellement s’attacher à lui. Pourtant, c’est précisément cette ambiguïté qui l’intéressait. Jimmy n’est ni un héros ni un symbole. C’est simplement un homme qui continue d’avancer, avec ses failles, ses désirs et ses contradictions.
Une immersion dans le New York des années 1980
Pour construire ce personnage, Rami Malek explique avoir traversé une longue période d’immersion avant le tournage.
Ira Sachs lui transmet alors des films, des références artistiques, des archives et tout un univers lié au New York des années 1980. Ensemble, ils regardent des œuvres de Claire Denis, Fassbinder ou encore Beau Travail (1999), découvrent ou redécouvrent Arthur Russell, Ron Vawter et l’univers du Wooster Group. L’acteur parle de cette préparation comme d’une véritable éducation artistique qui lui a permis de pénétrer une époque qu’il n’avait pas connue directement.
Mais ce travail dépasse rapidement la simple documentation.
Rami Malek apprend la guitare, travaille des chansons, prépare des chorégraphies et répète parfois des séquences qui ne seront finalement même pas conservées dans le montage. Il raconte avoir vécu cette préparation dans une forme d’incertitude permanente, ne sachant jamais ce qu’Ira Sachs allait lui demander ensuite. Cette imprévisibilité finit d’ailleurs par devenir une partie du processus créatif lui-même.
La conversation revient alors naturellement vers la musique.
Après Bohemian Rhapsody (2018), on pourrait penser que chanter devant un public ne représente plus une difficulté pour lui. Rami Malek raconte pourtant l’inverse. Il évoque une scène musicale tournée en direct et se souvient être sorti de la première prise complètement trempé, alors même qu’il affirme ne pas être quelqu’un qui transpire facilement. Chanter dans ce registre plus intime et beaucoup moins spectaculaire que celui associé à Freddie Mercury l’a replongé dans une forme de vulnérabilité qu’il ne s’attendait peut-être pas à retrouver.
Et c’est précisément cette fragilité qui semble aujourd’hui l’intéresser.
La création comme manière de résister
L’un des passages les plus intéressants de la rencontre intervient lorsque la conversation dérive vers le rapport entre création et survie.
Rami Malek explique alors qu’il a vu dans Jimmy une forme de refus instinctif de disparaître. Il précise qu’il ne parle pas d’un geste héroïque ou spectaculaire, mais plutôt d’une volonté profondément humaine de continuer à créer malgré le temps qui passe et malgré les limites imposées par la vie.
Cette réflexion finit par rejoindre sa propre carrière. L’acteur raconte qu’avec les années il est devenu beaucoup plus attentif aux projets qu’il accepte. Désormais, il ne se demande plus uniquement si un rôle est intéressant ou stimulant. Il réfléchit aussi à ce qu’un film peut produire après sa sortie : est-ce qu’il laissera une trace ? Est-ce qu’il touchera réellement les spectateurs ? Est-ce qu’il survivra au moment présent ?
À cet instant, la rencontre cesse presque d’être une simple conversation promotionnelle. Elle devient une réflexion beaucoup plus large sur ce qu’un artiste espère transmettre à travers son travail.
L’Oscar, l’Égypte et le poids de la représentation
La discussion prend ensuite une dimension encore plus personnelle lorsque Angelique Jackson revient sur son Oscar pour Bohemian Rhapsody (2018), qui avait fait de lui le premier acteur d’origine égyptienne à recevoir l’Oscar du meilleur acteur.
Pourtant, Rami Malek ne parle presque pas du trophée lui-même. Il évoque immédiatement l’Égypte, sa famille, les immigrés et les enfants de première génération qui grandissent entre plusieurs identités et cherchent encore leur place dans des sociétés où ils ne se sentent pas toujours complètement représentés.
Selon lui, la plus grande valeur de cette récompense réside dans l’espoir qu’elle a pu produire chez d’autres personnes. Savoir que quelqu’un a pu se reconnaître dans son parcours ou imaginer une possibilité nouvelle grâce à cette image semble aujourd’hui lui apporter davantage de fierté que la récompense elle-même.
Les femmes qui ont façonné son parcours
Le cadre Women in Motion ramène naturellement la conversation vers les femmes qui ont accompagné sa carrière.
Rami Malek cite immédiatement sa mère, qu’il avait fait monter sur scène lors de son discours aux Oscars. Puis il évoque plusieurs collaboratrices ayant joué un rôle important dans son parcours, parmi lesquelles la maquilleuse Jan Sewell, la costumière Ellen Mirojnick ou encore Ruth Carter.
L’acteur insiste sur le fait qu’une grande partie de ses mentors ont été des femmes et qu’elles ont participé à construire autant son regard artistique que sa personnalité.
La rencontre s’achève finalement sur une anecdote racontée par Ira Sachs. Le réalisateur se souvient de leur première conversation avec la mère de Rami Malek. Sa première phrase aurait été : « Prenez soin de mon fils ». L’acteur éclate alors de rire et répond qu’elle avait été « très agressive ».
La salle rit avec lui. Mais derrière cette légèreté finale demeure l’impression laissée par toute cette rencontre : celle d’un acteur qui parle constamment de transmission, de mémoire et de ce que le cinéma peut encore préserver du temps qui passe.








