Lors de la 79e édition du Festival de Cannes, qui s'est tenue du 12 au 23 mai 2026, le Pavillon égyptien a accueilli, en partenariat avec la Fédération Internationale de la Presse Cinématographique (FIPRESCI), une rencontre consacrée à l'état de la critique cinématographique aujourd'hui. Autour de la table se trouvaient Mohamed Tarek, directeur artistique du Festival International du Film du Caire (CIFF), Ahmed Shawky, président de la FIPRESCI, Ahmed El Ayad, fondateur de la plateforme saoudienne Fasla, et Thierry Méranger, représentant des Cahiers du Cinéma. À travers leurs expériences respectives, tous ont tenté de répondre à une même interrogation : quel rôle la critique peut-elle encore jouer dans un paysage dominé par les réseaux sociaux, les influenceurs et la consommation rapide des contenus culturels ?

La question peut sembler paradoxale. Jamais les spectateurs n'ont eu accès à autant de films, jamais les opinions sur le cinéma n'ont été aussi nombreuses, et pourtant le rôle du critique semble plus incertain que jamais. La rencontre a ainsi mis en lumière une profession qui n'a pas disparu mais dont la place, les outils et parfois même la légitimité sont aujourd'hui remis en question.

Qui lit encore les critiques ?

L'une des premières idées qui a émergé des échanges concerne précisément le rapport du public à la critique. Ahmed El Ayad a raconté qu'au moment de lancer Fasla, première plateforme de critique cinématographique en Arabie saoudite, lui et son équipe se posaient une question simple : qui lit encore les critiques de cinéma ?

Cette interrogation était étroitement liée à la situation particulière du royaume. Ahmed El Ayad a rappelé que l'Arabie saoudite ne disposait pas réellement d'une tradition d'écriture critique liée au cinéma, notamment parce que le pays a longtemps vécu sans salles de projection. Dans ce contexte, rien ne garantissait l'existence d'un lectorat intéressé par des analyses cinématographiques approfondies.

La réponse les a pourtant surpris. Trois ans après sa création, la plateforme a réussi à construire un lectorat fidèle. Plus étonnant encore, ce public suit avec attention la couverture quotidienne du Festival de Cannes alors même que la plupart des films évoqués ne seront probablement jamais distribués en Arabie saoudite. Les lecteurs consultent les évaluations, comparent les notes attribuées aux films, suivent les débats suscités par les différentes analyses et discutent des classements proposés par la plateforme. Ahmed El Ayad a notamment cité l'exemple d’Histoires parallèles, le nouveau film d'Asghar Farhadi, qui semble cette année susciter davantage d'enthousiasme chez de nombreux critiques arabes que dans une partie de la presse spécialisée occidentale.

Cette expérience tend à démontrer que les analyses cinématographiques n'ont pas disparu avec les réseaux sociaux. Même dans un pays où cette tradition est récente, des lecteurs continuent à rechercher des regards argumentés sur les films et à suivre les débats qu'ils suscitent, y compris lorsque ces œuvres leur restent matériellement inaccessibles. La question n'est donc peut-être pas de savoir si la critique est encore lue, mais plutôt sous quelles formes et sur quelles plateformes elle rencontre désormais son public.

Une abondance de films, une abondance d'opinions

Cette évolution s'inscrit dans une transformation plus large. Pendant des décennies, quelques journaux et magazines concentraient l'essentiel du discours critique. Les lecteurs suivaient les avis de quelques signatures reconnues qui publiaient régulièrement dans la presse écrite. Aujourd'hui, la situation est radicalement différente. Chacun peut publier son opinion sous forme d'article, de vidéo, de podcast ou de publication sur les réseaux sociaux.

Pour Ahmed El Ayad, cette révolution technologique a permis à la critique de sortir du cadre strictement professionnel. Là où quelques voix dominaient autrefois le débat, une multitude de regards peuvent désormais s'exprimer. Cette démocratisation a enrichi les discussions, mais elle a également profondément modifié les repères du public.

Ahmed Shawky refuse toutefois de considérer cette évolution comme une menace. Le président de la FIPRESCI estime que la diversité des formats répond simplement à la diversité des usages. Peu importe, selon lui, qu'un spectateur préfère lire une analyse approfondie ou regarder une vidéo de deux minutes. L'important est que plusieurs formes de médiation coexistent.

Cette remarque prend tout son sens au regard de l'explosion de l'offre cinématographique. Les plateformes de diffusion donnent aujourd'hui accès à des milliers de films venus du monde entier. Face à une telle abondance, le problème n'est plus de trouver des œuvres à regarder, mais de choisir parmi elles. Dans ce contexte, le besoin d'orientation demeure. La critique n'est plus seule à remplir cette fonction, mais elle continue à jouer un rôle important dans la découverte des films.

Apprendre à s'orienter dans l'abondance

Cette abondance concerne également les futurs critiques. Ahmed Shawky a souligné que les étudiants disposent aujourd'hui d'un accès immédiat à des milliers de textes critiques. Une richesse intellectuelle incontestable, mais qui pose une nouvelle question : parmi cette masse de contenus, quelles références choisir ? Quels modèles suivre ? Quels auteurs lire ?

Pour Thierry Méranger, une partie de la réponse passe par l'éducation. Le critique français a rappelé que le cinéma est enseigné dans certains lycées français et que cette familiarité avec les images contribue à former des spectateurs plus exigeants. L'enjeu n'est pas seulement d'apprendre à regarder un film, mais aussi d'apprendre à lire et à comprendre les discours qui l'accompagnent.

Quand les réseaux sociaux privilégient la polémique

La discussion a ensuite glissé vers un sujet plus sensible : l'influence croissante des réseaux sociaux sur la réception des œuvres. Plusieurs intervenants ont constaté que le débat cinématographique tend aujourd'hui à se polariser. Les nuances disparaissent souvent au profit de jugements rapides. On aime ou on déteste. On recommande ou on rejette.

Ahmed El Ayad a observé que les titres provocateurs attirent davantage l'attention et génèrent davantage d'engagement. Les mécanismes des plateformes favorisent les réactions immédiates, parfois au détriment de l'analyse. Cette évolution inquiète plusieurs intervenants parce qu'elle tend à réduire le débat critique à des positions binaires, là où la critique cherche traditionnellement à développer une réflexion plus nuancée.

Ahmed Shawky a illustré ce phénomène à travers le cas du film El Sett. La polémique est née dès la première mondiale du film au Festival International du Film de Marrakech. Certains spectateurs ont salué l'œuvre tandis que d'autres ont accusé le réalisateur Marwan Hamed d'avoir porté préjudice à l'image d'Oum Kalthoum. Très rapidement, les discussions ont dépassé le cadre strict de l'analyse cinématographique et les youtubeurs se sont emparés du débat, amplifiant les affrontements entre partisans et détracteurs. Pour Ahmed Shawky, cet exemple est révélateur d'une tendance plus large : les controverses génèrent souvent davantage de visibilité que les analyses argumentées. Il a ainsi observé que lorsqu'un média publie deux critiques contradictoires, l'une très favorable et l'autre très négative, il attire généralement moins de lecteurs que les contenus construits autour de la polémique elle-même.

Cette question des points de vue contradictoires a également été abordée par Thierry Méranger. Il a rappelé qu'en France, certains médias ont tenté de publier plusieurs avis opposés sur un même film afin de refléter la diversité des sensibilités critiques. L'expérience a parfois produit un résultat inattendu : une partie des lecteurs préférait finalement qu'un magazine assume une ligne éditoriale claire plutôt que de juxtaposer plusieurs positions.

Le critique des Cahiers du Cinéma a également rappelé une réalité souvent oubliée : les critiques écrivent fréquemment dans l'urgence, notamment dans les grands festivals. À Cannes, un article doit parfois être rédigé quelques heures seulement après la projection. Pourtant, le regard évolue. Il arrive qu'un film découvert une seconde fois, plusieurs mois plus tard, apparaisse sous un jour totalement différent.

Cette possibilité de changer d'avis est d'ailleurs au cœur de la conception que les intervenants se font de leur métier. Ahmed Shawky a rappelé qu'écrire sur un film constitue avant tout une manière de réfléchir à ce que l'on a vu. L'article critique n'est pas seulement destiné au lecteur; il permet aussi au critique de clarifier sa propre pensée. Il arrive même que l'écriture modifie la perception initiale d'un film.

Critique indépendante ou communication promotionnelle ?

La question économique est venue compléter cette réflexion. Plusieurs participants ont reconnu que la critique de cinéma demeure une activité peu rémunératrice. Un critique italien présent dans la salle a observé que les revenus proviennent désormais davantage des conférences, rencontres professionnelles et événements organisés autour du cinéma que de l'écriture elle-même.

Cette fragilité économique n'était toutefois qu'un aspect des transformations évoquées durant la rencontre. Le débat a également porté sur l'évolution des relations entre la critique et l'industrie cinématographique. Plusieurs intervenants ont constaté que les distributeurs privilégient de plus en plus les influenceurs dans leurs stratégies de communication. Ces derniers disposent souvent d'une audience importante et offrent une visibilité immédiate aux campagnes promotionnelles.

Mais les participants ont également souligné une différence fondamentale entre le travail du critique et celui de nombreux créateurs de contenu. Selon plusieurs remarques formulées durant le débat, les influenceurs sont souvent invités parce qu'ils relaient plus facilement le discours promotionnel attendu par les distributeurs. L'un des intervenants a même estimé qu'ils disent parfois ce que les professionnels souhaitent entendre. La critique, au contraire, conserve une part d'imprévisibilité : elle peut être favorable, mitigée ou négative. C'est précisément cette indépendance qui constitue sa valeur, mais aussi ce qui la rend parfois moins attractive pour une industrie soucieuse de maîtriser sa communication.

Ahmed Shawky a reconnu que cette évolution fait désormais l'objet de discussions régulières au sein de la FIPRESCI. Les critiques continuent d'être invités aux projections, aux premières et aux grands festivals parce qu'ils représentent encore une voix reconnue du débat cinématographique. Toutefois, leur position a changé. Pendant longtemps, ils figuraient parmi les principaux intermédiaires entre les films et le public. Aujourd'hui, ils partagent cet espace avec de nouveaux acteurs capables d'orienter les conversations en ligne et de toucher des audiences considérables. Leur indépendance demeure leur principal atout, mais elle explique aussi pourquoi certains professionnels les considèrent encore comme un risque.

Écrire pour aujourd'hui ou pour dans dix ans ?

Face à cette évolution, plusieurs participants ont défendu ce qui constitue peut-être la spécificité fondamentale de la critique : sa capacité à s'inscrire dans le temps.

Mohamed Tarek a expliqué qu'il refusait d'adapter ses critiques aux goûts supposés du public ou aux attentes du moment. Son objectif est au contraire de produire « de véritables textes critiques qui pourront encore être lus dans dix ans et conserver leur valeur analytique ». À ses yeux, la critique ne doit pas être prisonnière de l'immédiateté ou des tendances du moment. Elle constitue une forme d'archive intellectuelle du cinéma, un regard porté sur les œuvres qui continue d'exister bien après leur sortie en salle.

La critique comme mémoire du cinéma

Cette réflexion a trouvé un écho dans l'intervention de Lamia Guiga, directrice de l'École Supérieure de l'Audiovisuel et du Cinéma de Gammarth (Tunisie). Selon elle, un véritable critique ne se contente pas de dire si un film mérite ou non d'être vu. Il contribue à faire découvrir des réalisateurs, des mouvements artistiques, des écoles de cinéma et des cinématographies entières. Ses textes accompagnent les œuvres dans la durée, participent à la transmission des connaissances et finissent par intégrer l'histoire du cinéma elle-même. C'est précisément cette capacité à contextualiser, transmettre et construire une mémoire qui distingue la critique d'un simple avis publié sur les réseaux sociaux. Là où l'influenceur répond souvent à l'instant présent, le critique contribue à inscrire les œuvres dans une histoire plus vaste.

Cette conception de la critique comme outil de transmission et de mémoire explique sans doute pourquoi les participants ont insisté sur la nécessité de renforcer les échanges entre les écoles critiques arabes et internationales. Le communiqué publié à l'issue de la rencontre souligne l'importance de construire des références communes capables d'accompagner les transformations rapides du paysage médiatique. Dans un espace numérique où les films, les idées et les débats circulent désormais sans frontières, la critique est elle aussi confrontée à la nécessité de repenser ses méthodes, ses publics et ses outils.

Au terme de la rencontre, une évidence s'est imposée : la critique de cinéma n'occupe plus la position dominante qui fut longtemps la sienne. Elle doit désormais partager l'espace avec les influenceurs, les créateurs de contenu et les multiples formes de recommandation apparues avec le numérique. Pourtant, loin d'annoncer sa disparition, les échanges ont montré qu'elle continue à remplir des fonctions que peu d'autres acteurs assument : analyser les œuvres, nourrir le débat, transmettre une culture cinématographique et conserver une mémoire des films. La question n'est peut-être donc plus de savoir si la critique a encore un avenir, mais quelle place elle parviendra à occuper dans cet écosystème désormais beaucoup plus vaste qu'auparavant.