Le Grand Théâtre Lumière a accueilli la cérémonie de clôture du 79e Festival de Cannes, au cours de laquelle le jury présidé par Park Chan-wook a dévoilé son palmarès parmi les films en compétition.
Avant même la remise des récompenses, la soirée a toutefois pris une tonalité particulière avec l’hommage rendu à Barbra Streisand, troisième Palme d’or d’honneur de cette édition après Peter Jackson et John Travolta.
Absente de Cannes pour raisons de santé alors qu’elle poursuit sa convalescence après une blessure au genou, l’artiste américaine occupait pourtant une place centrale dans cette cérémonie. Le Festival avait choisi de maintenir l’hommage prévu, confiant à Isabelle Huppert le soin de remettre cette Palme d’or d’honneur en son absence.
L’actrice française a livré une intervention longue et personnelle, revenant autant sur le parcours de Barbra Streisand que sur sa détermination à imposer sa place dans une industrie qui acceptait difficilement qu’une femme revendique un rôle créatif et décisionnel aussi important.
Isabelle Huppert a rappelé que Barbra Streisand ne se contentait pas d’être interprète. Elle intervenait sur tous les aspects d’un film, s’intéressant à la lumière, à la photographie, à la mise en scène et à la fabrication globale des œuvres auxquelles elle participait.
Le cas de Yentl (1983) a occupé une place particulière dans cette évocation. Isabelle Huppert est revenue sur ce projet dans lequel Barbra Streisand cumule les fonctions d’actrice, chanteuse, réalisatrice et productrice, à une époque où Hollywood laissait peu d’espace aux femmes souhaitant occuper simultanément ces responsabilités.
Une vidéo retraçant les grands moments de sa carrière a ensuite été projetée. Ensuite, Barbra Streisand est apparue à travers un message enregistré. Elle y a remercié le Festival de Cannes pour cet hommage et rappelé notamment qu’il lui avait fallu quinze années pour mener Yentl jusqu’à son aboutissement.
Les guerres et les souffrances civiles traversent la cérémonie
Après cet hommage à Barbra Streisand, la cérémonie est progressivement entrée dans la remise des récompenses. Mais très vite, les interventions des remettants et des lauréats ont déplacé la soirée vers un autre terrain. La guerre, les souffrances civiles et la responsabilité politique face aux conflits se sont imposés au cœur des prises de parole, chacun trouvant sa manière d’évoquer un monde traversé par les conflits.
Parmi les interventions marquantes figure celle de Xavier Dolan qui a choisi de réciter un poème de Mahmoud Darwich, faisant ainsi entrer la voix du poète palestinien au cœur de la cérémonie de clôture.
L’intervention de Nadine Labaki a pris une tournure plus personnelle encore. Elle a évoqué le Liban, un pays en guerre depuis avant même sa naissance, puis le dilemme auquel elle et son mari ont été confrontés avant de rejoindre Cannes. « Comment célébrer la vie et le cinéma alors que la mort entoure ceux restés au pays ? Comment venir au Festival en laissant ses enfants derrière soi alors que le Liban traverse encore la guerre ? »
Ces préoccupations ont ensuite traversé les interventions des cinéastes récompensés eux-mêmes, plusieurs d’entre eux utilisant leur montée sur scène pour évoquer à leur tour la guerre, les fractures des sociétés contemporaines ou la nécessité de préserver la liberté artistique.
Des lauréats qui prolongent les préoccupations de la cérémonie
Récompensé par le Prix de la mise en scène pour Fatherland, partagé avec La Bola Negra, le réalisateur polonais Paweł Pawlikowski a défendu le rôle du cinéma comme espace de liberté.
Le cinéma doit refléter la situation politique, mais pas d’après des conditions dictées. Il faut du courage dans ce monde pour parler de ce que les gens voient vraiment. Il doit y avoir un espace de liberté pour l’art. Il y a de plus en plus de gens convaincus qu’ils sont du bon côté »
Avant d’ajouter
Il faut que le cinéma résiste, raison pour laquelle nous avons fait ce film.
Le Grand Prix est revenu à Minotaure, du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev. Sur scène, le cinéaste s’est exprimé en russe et a consacré une partie de son discours à la guerre en Ukraine.
Il y a quelqu’un d’autre à qui je voudrais m’adresser en personne aujourd’hui, en mon nom propre. Il n’utilise pas de VPN pour suivre cette cérémonie en direct, mais je suis certain d’ailleurs qu’il a d’autres décisions à prendre bien plus importantes en ce moment
a-t-il déclaré.
Des millions de gens de part et d’autre de la ligne de contact ne rêvent que d’une chose : que les massacres cessent enfin. Et la seule personne qui puisse mettre fin à cette boucherie est le président de la Fédération de Russie. Le monde entier attend cela.
Enfin, la Palme d’or est revenue à Fjord, du réalisateur roumain Cristian Mungiu. En recevant la récompense suprême du Festival, le cinéaste a lui aussi choisi d’élargir son intervention à l’état du monde contemporain.
L’état du monde aujourd’hui n’est pas bon. Je ne suis pas fier de ce qu’on laisse à nos enfants. C’était à nous de faire le changement. Les choses pertinentes sont à portée de main pour comprendre la direction dans laquelle le monde va. Les sociétés, aujourd’hui, sont fracturées et radicalisées. Ce film est aussi un engagement contre toute forme d’intégrisme
a-t-il déclaré.
Un palmarès de partage plus que de domination
Au-delà des films récompensés, ce palmarès laisse aussi apparaître une autre réalité : celle d’une compétition où aucun film ne semble avoir dominé les débats de manière incontestable.
Pendant onze jours, une même remarque revenait régulièrement sur la Croisette : aucun titre ne s’imposait véritablement au-dessus des autres. Plusieurs films étaient cités parmi les favoris, plusieurs propositions suscitaient des discussions, mais sans qu’un consensus clair ne se dégage. Cette impression semble d’ailleurs se retrouver dans les choix du jury.
Le palmarès est marqué par plusieurs récompenses partagées. Le Prix de la mise en scène a été attribué conjointement à Javier Ambrossi et Javier Calvo pour La Bola Negra, ainsi qu’à Paweł Pawlikowski pour Fatherland. Les prix d’interprétation, eux aussi doubles, ont distingué ensemble Virginie Efira et Tao Okamoto pour Soudain, ainsi qu’Emmanuel Macchia et Valentin Campagne pour Coward.
Ces deux derniers cas relèvent toutefois davantage de la reconnaissance d’un duo que d’un véritable ex æquo. Dans les deux films, le jury semble avoir choisi de distinguer une dynamique de personnages plutôt qu’une performance isolée.
Autre élément remarquable : l’absence totale de Hope, de Na Hong-jin.
Le film figurait pourtant parmi les propositions les plus singulières de cette sélection. Œuvre spectaculaire mêlant horreur, science-fiction et film de monstres, Hope s’éloignait nettement des canons habituellement associés à la compétition cannoise. Sa présence même en sélection pouvait apparaître comme une prise de risque de la part du Festival.
Le palmarès, lui, n’a finalement pas prolongé cette ouverture.
À l’inverse, la Palme d’or attribuée à Fjord peut aussi être lue comme un choix plus consensuel. Le film de Cristian Mungiu aborde pourtant une question forte, celle d’une institution d’État qui impose une norme unique et peine à reconnaître la diversité et la liberté d’opinion. Dans une compétition où aucun film ne semblait s’imposer de façon évidente, le jury a finalement privilégié cette proposition.
Lauréats de la 79e édition du Festival de Cannes © Amélie Canon / FDC
Palme d'or de la 79e édition du Festival de Cannes © Joachim Tournebize / FDC
Remise de la Palme d'or par Tilda Swinton à FJORD de Cristian Mungiu © Sameer AL-DOUMY / AFP
Remise du Grand Prix par Zoe Saldaña à Andreï Zviaguintsev pour Minotaure © Sameer AL-DOUMY / AFP
Remise du Prix de la Mise en scène à Pawel Pawlikowski pour FATHERLAND © Valery HACHE / AFP
Palmarès du 79e Festival de Cannes
Palme d’or : Fjord, de Cristian Mungiu
Grand Prix : Minotaure, d’Andreï Zviaguintsev
Prix du Jury : L’Aventure rêvée, de Valeska Grisebach
Prix de la mise en scène : Javier Ambrossi et Javier Calvo pour La Bola Negra, et Paweł Pawlikowski pour Fatherland
Prix du scénario : Emmanuel Marre pour Notre salut
Prix d’interprétation féminine : Virginie Efira et Tao Okamoto pour Soudain, de Ryusuke Hamaguchi
Prix d’interprétation masculine : Emmanuel Macchia et Valentin Campagne pour Coward, de Lukas Dhont
Caméra d’or : Ben’imana, de Marie-Clémentine Dusabejambo
Palme d’or du court métrage : Aux adversaires, de Federico Luis.



















