Cannes 2026 – Gros paris, larges publics : l’essor des productions arabes commerciales | Tourismag.com
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Dans le cadre des activités organisées par le Centre du cinéma arabe, en collaboration avec MBC Studios et le Marché du Film du Festival de Cannes, la plage des Palmes a accueilli le panel « Gros paris, larges publics : l’essor des productions arabes commerciales », consacré aux mutations que traverse aujourd’hui l’industrie audiovisuelle arabe. 

Animée par Ali Jaafar, responsable des films et des séries internationales chez MBC Studios, la rencontre a réuni plusieurs représentants du même groupe, parmi lesquels Samar Akrouk, directrice exécutive de MBC Studios, et Tarek Al Ibrahim, directeur de MBC1, MBC Drama et des contenus de Shahid, aux côtés du producteur égyptien Mohamed Hefzy, de la réalisatrice saoudienne Hanaa Al Omair et de l’acteur, réalisateur et scénariste tunisien Dhafer L’Abidine. Derrière la question des productions commerciales, les échanges ont rapidement dépassé les enjeux économiques pour aborder la place du récit, l’authenticité, les nouvelles habitudes des publics et la circulation internationale des œuvres arabes.

Du « grand budget » au « budget juste »

Première à prendre la parole, Samar Akrouk pose immédiatement ce qui deviendra le fil conducteur de la rencontre. À un moment où les grandes productions et les investissements massifs dominent souvent les discussions autour du cinéma arabe, elle choisit de déplacer le débat : le sujet n’est pas celui des gros budgets, mais du budget adapté au projet.

Car, selon elle, le public ne récompense pas une dépense. Il répond à une émotion, à une histoire bien racontée et à une œuvre capable de le toucher. Un petit polar peut ainsi parfois obtenir de meilleurs résultats qu’une production beaucoup plus ambitieuse financièrement.

Le véritable enjeu devient alors moins de produire plus grand que de construire le bon écosystème autour d’une œuvre : écriture, développement, stratégie et compréhension du public. Derrière cette réflexion apparaît une idée qui traversera toute la rencontre : l’industrie arabe entre peut-être dans une phase plus mature, où il ne s’agit plus seulement de produire davantage, mais de produire plus intelligemment.

Télévision, plateformes et nouveaux publics

Cette transformation concerne aussi les téléspectateurs, comme le souligne Tarek Al Ibrahim. Selon lui, le public arabe évolue comme le reste du monde : il recherche des productions de qualité, une narration forte et une diversité de contenus.

Il rejette d’ailleurs l’idée d’une opposition entre télévision et plateformes. Les grandes émissions diffusées gratuitement continuent de rassembler les audiences, tandis que la vidéo à la demande permet aux contenus de voyager davantage. Il cite notamment The Voice Kids, dont certaines chansons ont circulé bien au-delà du monde arabe.

Le constat est finalement simple : le contenu arabe voyage aujourd’hui à travers la région, mais aussi auprès des diasporas, tandis que les spectateurs recherchent avant tout des histoires capables de créer une connexion.

Dhafer L’Abidine ou le retour du récit

Lorsque Dhafer L’Abidine prend la parole, le débat se recentre progressivement sur ce qui deviendra le cœur de la rencontre : la place du récit et la manière dont les histoires se construisent.

L’acteur, réalisateur et scénariste tunisien revient alors sur une logique qu’il estime longtemps dominante dans une partie du cinéma et de la télévision arabes. Pendant des années, explique-t-il, les projets ont souvent été construits autour des acteurs stars avant même d’avoir trouvé un récit. On cherchait les vedettes, les associations capables d’attirer le public, les affiches qui fonctionneraient commercialement ; le scénario venait ensuite.

Pour lui, cette mécanique doit être inversée. Une œuvre ne voyage pas grâce à une star ; elle voyage parce qu’elle touche.

Pour illustrer cette idée, il raconte une expérience personnelle : un film américain regardé dans un avion, une simple histoire familiale, rien de spectaculaire, et pourtant une émotion suffisamment forte pour le bouleverser. Peu importaient alors la langue ou la culture ; le film avait atteint son but.

C’est précisément cette capacité qu’il voit dans le cinéma arabe. Les histoires existent déjà, insiste-t-il, certaines d’une intensité exceptionnelle. « Nos histoires sont tellement dramatiques qu’on pourrait écrire des récits incroyablement émouvants », affirme-t-il, regrettant un potentiel encore insuffisamment exploité.

L’authenticité plutôt que l’imitation

À mesure que les échanges avancent, un mot finit d’ailleurs par s’imposer : authenticité.

Dhafer L’Abidine met en garde contre la tentation de reproduire des modèles extérieurs ou de multiplier les adaptations sans véritable réappropriation culturelle. Adapter une œuvre étrangère n’est pas un problème en soi, explique-t-il, à condition de la transformer, de lui donner une identité propre et de l’ancrer dans une réalité locale.

Il cite d’ailleurs une réflexion de Thierry Frémaux sur l’importance de la singularité des récits. Si le public souhaite voir un thriller policier formaté à gros budget, il trouvera déjà cela ailleurs. Le cinéma arabe doit donc proposer autre chose : des œuvres accessibles, émotionnelles, mais profondément enracinées dans leurs réalités.

Cette idée rejoint les propos de Samar Akrouk sur la nécessité d’investir davantage dans l’écriture. Une adaptation ne fonctionne réellement que lorsqu’elle devient culturellement authentique.

Le succès du film saoudien Hobal revient alors comme illustration de cette logique. Le film dépasse les attentes parce que les spectateurs se reconnaissent dans les personnages et s’approprient émotionnellement le récit.

Mohamed Hefzy reconnaît lui-même qu’un tel parcours aurait été difficile à anticiper, révélant au passage une faiblesse persistante du secteur : malgré sa croissance, l’industrie arabe manque encore d’outils capables de comprendre réellement les comportements du public et de construire des projections fiables.

Pour lui, le développement du secteur passe désormais par une réflexion plus large : soutenir des œuvres de prestige autant que des productions plus commerciales, investir dans les ateliers d’écriture et construire un véritable écosystème plutôt que de penser projet par projet.

Le paradoxe du cinéma arabe à l’international

À partir de là, la discussion glisse presque naturellement vers une autre question : celle de la circulation internationale des œuvres arabes et des difficultés qu’elles rencontrent encore pour atteindre le public au-delà de leurs frontières.

Mohamed Hefzy met alors des mots sur un paradoxe qui traverse aujourd’hui le secteur. Les productions arabes gagnent en visibilité à l’international, mais cette visibilité passe encore largement par les festivals. Or cette reconnaissance ne se transforme pas toujours en véritable diffusion.

Certaines œuvres sélectionnées correspondent souvent à une image particulière – parfois attendue – du monde arabe, tandis que des productions plus commerciales, pourtant capables de toucher un public large, peinent encore à accéder à ces espaces puis à trouver des distributeurs.

Dhafer L’Abidine prolonge cette réflexion avec un constat plus direct. Les films présents dans les festivals ne trouvent pas toujours une circulation au-delà du circuit festivalier. Mais le problème existe aussi dans l’autre sens : des œuvres plus populaires, capables de séduire le public et de voyager commercialement, restent parfois absentes des grands rendez-vous internationaux et demeurent donc invisibles hors de leurs marchés nationaux.

Entre ces deux univers – le cinéma de festivals et les productions plus commerciales – il manque encore des passerelles.

Cette réflexion fait naturellement écho aux évolutions récentes du cinéma palestinien. Mohamed Hefzy reconnaît que plusieurs films palestiniens, à l’instar de Palestine 36, Ce qu’il reste de nous ou Once Upon a time in Gaza, ont bénéficié ces dernières années d’une visibilité internationale plus importante. Le contexte politique et humain joue évidemment un rôle dans cette attention mondiale, admet-il, mais il refuse d’y voir la seule explication.

Ces films ont aussi trouvé leur public parce qu’ils étaient de bonnes œuvres, capables de créer une connexion émotionnelle.

L’exemple de La Voix de Hind Rajab revient ainsi comme celui d’un film à petit budget ayant pourtant réussi à atteindre une audience internationale grâce à sa force émotionnelle.

Quand les données rencontrent la création

La dernière partie de la rencontre se tourne vers les transformations technologiques qui redessinent le paysage audiovisuel arabe.

Chez MBC et Shahid, expliquent les intervenants, les contenus sont désormais étudiés avec une précision qui aurait été difficile à imaginer il y a quelques années. Les plateformes observent quelles scènes retiennent le plus l’attention, quels personnages créent le plus d’attachement, quelles vedettes fonctionnent réellement et quels épisodes provoquent l’abandon ou, au contraire, poussent au visionnage continu.

L’intelligence artificielle commence elle aussi à intégrer cette mécanique. Elle permet notamment d’analyser les habitudes des jeunes générations, déjà très connectées aux univers du jeu et aux nouvelles formes de consommation. Certaines stratégies vont même jusqu’à proposer plusieurs épisodes gratuitement avant de débloquer la suite à travers des mécanismes inspirés du gaming.

Mais malgré cette sophistication technologique, le débat revient constamment au même point : qu’est-ce qui pousse réellement un spectateur à rester ?

La réponse est toujours la même : l’histoire.

C’est d’ailleurs dans cette partie consacrée à l’intelligence artificielle que Dhafer L’Abidine livre une réflexion plus personnelle. Il reconnaît avoir lui-même ressenti une forme de panique face à l’idée que ces technologies puissent un jour remplacer les acteurs.

Puis sa réflexion a évolué.

Aujourd’hui, dit-il, il faut apprendre à vivre avec ces outils et comprendre comment les utiliser. Mais il reste convaincu qu’aucune technologie ne pourra reproduire totalement ce qu’apporte un interprète : le naturel, la fraîcheur, la sincérité et cette présence humaine qui donne vie à un personnage.

Comment parler au monde sans perdre sa voix ?

La discussion s’achève finalement sur une autre question : comment faire voyager davantage les œuvres arabes et toucher les diasporas installées à travers le monde ?

Plusieurs pistes sont évoquées. Développer davantage la distribution en salles, investir plus sérieusement dans le sous-titrage et le doublage, utiliser les nouvelles technologies pour rendre les contenus plus accessibles et construire de nouveaux circuits de diffusion capables d’atteindre les publics hors du monde arabe.

Les intervenants soulignent d’ailleurs que les habitudes de consommation ont profondément changé. Les jeunes générations regardent désormais des séries coréennes, japonaises ou espagnoles sans difficulté particulière. La langue devient progressivement un obstacle secondaire.

Ce qui compte reste la capacité d’une œuvre à créer une connexion.

Dhafer L’Abidine revient alors une dernière fois à l’idée qui traverse toute la rencontre : une histoire sincère peut voyager quelle que soit sa langue, à condition qu’on lui ouvre les bons chemins. Les récits arabes peuvent eux aussi atteindre un public mondial, mais encore faut-il leur permettre de circuler.

Cette réflexion rejoint d’ailleurs une autre préoccupation évoquée pendant le panel : celle de la diaspora arabe. Comment toucher ces spectateurs qui vivent à l’étranger et raconter aussi leurs propres histoires ? Les intervenants rappellent que les récits d’Arabes vivant hors de leurs pays peuvent eux aussi devenir des passerelles et trouver une audience internationale.

Car au fond, la question qui traverse cette rencontre dépasse la seule industrie.
Pendant des décennies, le cinéma arabe s’est surtout demandé comment produire davantage, comment exister dans les festivals ou comment atteindre les marchés internationaux. Les questions semblent désormais différentes : quelles histoires veut-il raconter maintenant qu’il possède enfin davantage d’outils pour les faire voyager et comment rester lui-même tout en parlant au monde entier ?

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