Du 12 au 23 mai 2026, le Festival de Cannes accueille sa 79e édition, retrouvant une nouvelle fois sa place centrale dans l’industrie cinématographique mondiale. Entre les projections officielles, les marchés professionnels, les stratégies de diffusion internationale et les rencontres organisées en marge du festival, la Croisette demeure aussi un espace où les pays et les institutions culturelles cherchent à affirmer leur place dans les équilibres du cinéma mondial. C’est dans ce contexte que le Centre du cinéma arabe remettra, le 16 mai prochain, son prix de la personnalité arabe de l’année à l’acteur égyptien Hussein Fahmy, lors des Critics Awards for Arab Films (Prix de la critique pour les films arabes), organisés à la Plage des Palmes.
Dans son communiqué, le Centre du cinéma arabe explique vouloir saluer « ses efforts, ces dernières années, ainsi que tout au long de sa carrière, pour maintenir et renforcer la réputation de l’Égypte comme centre majeur du cinéma dans la région ».
Derrière cette distinction se dessine en réalité un parcours beaucoup plus vaste, qui dépasse largement la seule carrière d’acteur. Car Hussein Fahmy est devenu, au fil des années, l’une des figures à travers lesquelles se racontent les transformations du cinéma égyptien et arabe contemporain.
De star populaire à figure intellectuelle du cinéma arabe
Pendant longtemps, Hussein Fahmy a d’abord incarné une image.
Celle d’un homme élégant, très grand, aux yeux bleus, dont l’allure cosmopolite et le physique singulier ont contribué à faire de lui l’un des visages les plus identifiables du cinéma arabe. Dans les années 1970 et 1980, alors que le cinéma égyptien domine largement les écrans du monde arabe, Hussein Fahmy devient l’une des grandes stars de cette industrie culturelle qui rayonne alors de Rabat à Bagdad.
Mais cette image de séducteur élégant a longtemps masqué une autre dimension de sa personnalité.
Lors d’un long entretien que j’avais réalisé avec lui en 2016, Hussein Fahmy apparaissait très loin de l’idée parfois superficielle associée aux grandes stars classiques du cinéma arabe. Derrière le glamour, il y avait un homme passionné de littérature, de philosophie, de psychanalyse, de musique classique et de cinéma d’auteur.
À l’époque déjà, il parlait du temps qui passe avec une lucidité particulière. Réfléchissant au parcours d’une vie, entre la naissance et la mort, il disait simplement : « Entre les deux, il n’y a pas d’âge, il y a une vie. »
Avec le recul, cette réflexion éclaire aujourd’hui beaucoup son évolution.
Car ce qui frappe lorsqu’on suit Hussein Fahmy depuis plusieurs années, ce n’est pas seulement la longévité de sa carrière. C’est sa transformation progressive.
Contrairement à beaucoup d’anciennes stars restées prisonnières de leur propre image, Hussein Fahmy semble avoir progressivement déplacé son centre de gravité : de la célébrité vers la réflexion, puis de la réflexion vers l’institution.
Le cinéma comme transmission
Né au Caire en 1940, diplômé de l’Institut supérieur du cinéma puis titulaire d’un master en réalisation cinématographique de l’Université de Californie à Los Angeles, Hussein Fahmy ne s’est jamais limité à la seule carrière d’acteur. Avant même de devenir une vedette du grand écran, il s’intéressait déjà à la mise en scène et à la construction des films.
Cette dimension revient constamment dans les discussions avec lui.
Au fil des années, il a régulièrement défendu le cinéma d’auteur, les jeunes réalisateurs, les films indépendants et les œuvres capables d’interroger les sociétés arabes plutôt que de simplement divertir. Son admiration pour Youssef Chahine revient souvent dans ses propos, tout comme son intérêt pour les nouvelles générations de cinéastes égyptiens.
Bien avant son retour à la présidence du Festival international du film du Caire (CIFF), Hussein Fahmy parlait déjà de restauration des films, de transmission du patrimoine cinématographique et de la nécessité de rendre les classiques égyptiens accessibles aux nouvelles générations grâce aux restaurations et au sous-titrage.
Cette logique de transmission est aujourd’hui très visible dans la manière dont il dirige le CIFF.
Depuis son retour à la présidence du festival en 2022, Hussein Fahmy a renforcé plusieurs espaces consacrés aux échanges entre générations de professionnels. Au-delà des Cairo Industry Days (« Journées professionnelles du Caire »), du Cairo Pro-Meet ou du Cairo Film Market (« Marché du film du Caire »), le festival organise régulièrement des rencontres avec des réalisateurs, acteurs, directeurs de la photographie, scénaristes ou compositeurs égyptiens venus partager leurs expériences avec les jeunes professionnels et étudiants.

La transmission passe aussi par le patrimoine.
La section Cairo Classics, désormais installée comme l’un des rendez-vous importants du festival, permet de présenter des œuvres restaurées du cinéma égyptien et international, remettant ainsi les classiques au centre des discussions cinéphiles et professionnelles.
Cette attention portée au patrimoine n’est pas un détail secondaire dans le parcours de Hussein Fahmy. Elle correspond à une vision plus large du rôle culturel du cinéma.
Le retour au CIFF : restaurer le rôle régional de l’Égypte
Lorsque Hussein Fahmy revient à la présidence du Festival international du film du Caire en 2022, après un premier mandat entre 1998 et 2001, le contexte régional a profondément changé.
Le cinéma arabe n’est plus structuré autour du seul Caire comme il pouvait l’être pendant des décennies. Les festivals du Golfe se sont imposés avec des moyens financiers considérables. Les plateformes ont bouleversé les modes de production et de diffusion. Les équilibres régionaux ont changé.
Et c’est précisément dans ce contexte que son retour prend tout son sens.
Car derrière l’hommage du Centre du cinéma arabe se cache aussi une autre réalité : l’Égypte cherche aujourd’hui à réaffirmer sa centralité culturelle dans le monde arabe.
La phrase du communiqué évoquant la volonté de « maintenir et renforcer la réputation de l’Égypte comme centre majeur du cinéma dans la région » est extrêmement révélatrice. Elle dit implicitement que cette position historique n’est plus automatique.
Depuis son retour à la tête du CIFF, Hussein Fahmy semble justement chercher à reconstruire cette visibilité internationale, à travers le développement des activités professionnelles du festival, le renforcement des partenariats internationaux et une présence plus affirmée dans les grands rendez-vous mondiaux du cinéma.
L’un des symboles les plus visibles de cette stratégie reste le retour du pavillon égyptien au Marché du Film de Cannes. Après plusieurs années d’absence, l’Égypte est revenue dans cet espace stratégique où se rencontrent producteurs, distributeurs, vendeurs internationaux et représentants des grandes institutions du cinéma mondial. Porté conjointement par le Festival du Caire, le El Gouna Film Festival et l’Egypt Film Commission (« Commission égyptienne du film »), ce pavillon dépasse largement la simple question de l’image : il s’agit aussi de repositionner l’Égypte dans les circuits internationaux de production, de coproduction et de diffusion.
Des Golden Globes à Cannes
Cette transformation du parcours de Hussein Fahmy dépasse désormais largement le cadre régional.
En novembre 2024, les Golden Globes lui ont remis le Prix Omar Sharif d’honneur, créé pour distinguer des personnalités ayant contribué au rayonnement du cinéma du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.
Le choix était hautement symbolique.
Omar Sharif demeure la figure arabe la plus emblématique de l’histoire des Golden Globes, récompensé notamment pour Lawrence d’Arabie (Lawrence of Arabia, 1962) et Le Docteur Jivago (Doctor Zhivago, 1965). En choisissant Hussein Fahmy et Youssra comme premiers récipiendaires de cette distinction, les Golden Globes adressaient aussi un message clair sur la place historique du cinéma égyptien dans le monde arabe et dans l’histoire du cinéma international.
Lors de cette cérémonie organisée au Caire, Helen Hoehne, présidente des Golden Globes, avait longuement évoqué le rôle historique de l’Égypte dans le cinéma arabe ainsi que la volonté de l’institution américaine de renforcer ses liens avec la région Moyen-Orient et Afrique du Nord.
Là encore, Hussein Fahmy apparaissait moins comme une star nostalgique que comme une figure de diplomatie culturelle.
Il existe d’ailleurs un parallèle intéressant entre Omar Sharif et Hussein Fahmy.
Tous deux incarnent une forme de passerelle entre le cinéma arabe et le regard international. Mais là où Omar Sharif représentait surtout l’acteur arabe devenu star hollywoodienne, Hussein Fahmy semble aujourd’hui incarner autre chose : une figure institutionnelle, culturelle et diplomatique du cinéma arabe contemporain.
Le dernier visage des grandes stars classiques arabes ?
Au fil des années, Hussein Fahmy est progressivement devenu bien plus qu’un acteur célèbre.
Son engagement dans les questions culturelles, son rôle au sein du Programme des Nations unies pour le développement, son investissement dans les festivals, son intérêt constant pour les jeunes cinéastes et pour le patrimoine égyptien ont profondément transformé son image publique.
Et c’est peut-être cela que vient finalement consacrer aujourd’hui le prix du Centre du cinéma arabe à Cannes : non seulement une immense carrière artistique, mais aussi une certaine idée du rôle culturel du cinéma arabe.
Car derrière le parcours de Hussein Fahmy se raconte aussi une autre histoire : celle d’une génération qui a connu la domination culturelle du cinéma égyptien dans le monde arabe, puis les profondes mutations de cette industrie, le déplacement de ses centres d’influence et ses nouvelles batailles culturelles.
Dans ce contexte, Hussein Fahmy apparaît presque comme une figure de transition entre deux époques.
Et alors que les festivals arabes cherchent aujourd’hui à redéfinir leur place dans les grands espaces internationaux comme Cannes, Venise ou Toronto, une question demeure : Hussein Fahmy appartient-il à la dernière génération des grandes stars classiques arabes, ou incarne-t-il déjà une nouvelle forme de diplomatie culturelle du cinéma dans la région ?



















