Un petit hôtel peut-il engager sa transition durable sans service RSE, sans consultant à demeure et sans perdre de vue sa trésorerie ? Le projet méditerranéen SMAC part de cette réalité. À travers un modèle simplifié, un outil de recommandation fondé sur l’intelligence artificielle et un accompagnement humain, il entend rapprocher les ambitions de durabilité des moyens des micro, petites et moyennes entreprises. En Tunisie, l’enjeu dépasse les économies de ressources : il touche à la compétitivité des hébergements et à la valeur que le tourisme laisse dans les territoires.

Une maison d’hôtes peut acheter ses produits au marché voisin, employer des habitants et entretenir un bâtiment ancien sans disposer d’un document appelé « stratégie de durabilité ». À l’inverse, afficher des engagements environnementaux ne dit pas toujours combien d’eau l’établissement consomme, ce que deviennent ses déchets ou comment ses achats bénéficient à l’économie locale.

Entre les pratiques, leur mesure et leur reconnaissance, il manque souvent une méthode accessible. C’est dans cet espace que se situe SMAC, Sustainability Model for Accommodation MSMEs, cofinancé par l’Union européenne à travers Interreg NEXT MED. Doté d’environ 2,32 millions d’euros, dont 89 % de financement du programme, il se déploie sur trente mois, de septembre 2025 à mars 2028.

L’atelier organisé le 27 octobre 2026 par la Chambre de Commerce et d’Industrie de Tunis, en collaboration avec le ministère du Tourisme et de l’Artisanat, a replacé cette question dans le contexte tunisien. Quelques jours après la rencontre, l’essentiel est désormais de comprendre ce que cette démarche peut changer dans la vie d’un établissement.

La Méditerranée en trois repères

Près de 400 millions de touristes internationaux accueillis chaque année : l’ordre de grandeur rappelé par Plan Bleu dans sa note publiée en juin 2026.

Environ 70 % des flux touristiques concentrés sur les zones côtières, selon la synthèse thématique de Plan Bleu.

Un réchauffement régional environ 20 % plus rapide que la moyenne mondiale, selon Plan Bleu et le PNUE/PAM.

Ces repères éclairent l’intérêt d’une action commune : la fréquentation, la concentration littorale et les tensions climatiques rendent la gestion des ressources déterminante pour l’avenir des destinations.

Sources : Plan Bleu, fiche « Tourism » et note du 16 juin 2026 ; PNUE/PAM, « Climate change in the Mediterranean ». Il s’agit d’ordres de grandeur issus de publications de dates différentes, et non d’un bilan statistique de l’année 2026.

Une transition à la portée de ceux qui font vivre les destinations

Pour une petite structure, la difficulté commence souvent avant le premier investissement. Quel référentiel choisir ? Quelles données rassembler ? Quelle action engager lorsque le responsable gère déjà les réservations, les achats et le personnel ?

Les grands groupes peuvent mobiliser des équipes spécialisées. Un hébergement indépendant doit généralement intégrer ces tâches dans son fonctionnement quotidien. Cette différence de moyens ne renseigne pourtant ni sur sa volonté de progresser, ni sur son ancrage local.

La particularité de SMAC est de prendre cette contrainte comme point de départ. Son ambition consiste à rendre les exigences compréhensibles et utilisables à l’échelle d’une petite entreprise. La simplification n’aura de valeur que si elle conserve ce qui compte : des priorités pertinentes, des responsabilités identifiées et des progrès vérifiables.

L’enjeu est aussi concurrentiel. Un établissement qui agit mais ne sait pas documenter ses pratiques peut avoir du mal à les expliquer à ses clients et à ses partenaires commerciaux. L’accompagnement doit l’aider à mieux gérer son activité, puis à rendre ses efforts lisibles.

Du diagnostic aux décisions de gestion

Le dispositif repose sur deux outils complémentaires. Le SSMA, modèle simplifié de durabilité pour l’hébergement, doit permettre d’établir un état des lieux à partir de critères adaptés aux entreprises concernées. L’énergie, l’eau et les déchets y côtoient les dimensions sociales et économiques.

AIRET, l’outil de recommandation fondé sur l’intelligence artificielle, doit ensuite aider à transformer ce diagnostic en actions priorisées. L’Université Démocrite de Thrace apporte l’expertise scientifique et numérique au projet. Le principe est d’orienter l’établissement vers des améliorations adaptées à son profil, avec des éléments pour apprécier leur coût et leur intérêt.

Prenons un exemple illustratif : dans un petit hôtel, une consommation d’eau élevée peut conduire à vérifier les fuites, les équipements, la blanchisserie ou l’arrosage avant d’envisager des travaux importants. Le diagnostic aide à situer le problème ; le plan d’action doit permettre de choisir quoi faire, dans quel ordre et avec quels moyens.

La qualité des recommandations dépendra toutefois des informations renseignées et de leur interprétation. Une piscine, un restaurant ouvert à une clientèle extérieure ou une forte saisonnalité modifient les besoins d’un établissement. Le mentor prévu dans le parcours doit précisément aider à tenir compte de ces réalités et à suivre l’exécution des actions.

C’est là que se jouera une part de l’utilité de SMAC : dans la capacité à faire passer une recommandation de l’écran à la routine de travail.

Mesurer pour comprendre ce qui change

Pour les hébergeurs, quelques indicateurs bien suivis peuvent déjà éclairer les décisions. Le volume total d’eau consommé renseigne sur la pression exercée sur la ressource. Rapporté au nombre de nuitées clients, il permet d’observer l’évolution des usages en tenant compte de l’activité.

La distinction est importante. Une facture peut diminuer parce que l’hôtel accueille moins de visiteurs. Elle peut aussi augmenter malgré une meilleure efficacité, si la fréquentation progresse ou si le tarif de la ressource change. Suivre à la fois les volumes, les coûts et l’activité aide à comprendre les vraies performances.

Le même raisonnement s’applique à l’énergie. Pour les déchets alimentaires, une pesée sur une période représentative peut révéler des portions inadaptées, des achats excessifs ou une mauvaise anticipation du nombre de repas. Ces exemples montrent comment la durabilité peut devenir un outil de gestion au quotidien.

Les effets attendus sont concrets : réduire les gaspillages, mieux maîtriser certaines charges et orienter les investissements. Ils devront être établis à partir de données comparables, sur des périodes suffisamment longues. À ce stade, il serait prématuré de les présenter comme des économies déjà réalisées par les établissements du projet.

La valeur locale fait aussi partie du résultat

La performance environnementale ne couvre qu’une partie du sujet. Les conditions de travail, la formation des équipes, l’accessibilité et les relations avec les communautés locales participent également à la durabilité d’un hébergement.

Un achat auprès d’un producteur du territoire peut soutenir une activité locale tout en donnant davantage de caractère à l’expérience proposée au visiteur. Encore faut-il construire une relation régulière, compatible avec les besoins de l’établissement et les capacités du fournisseur. L’impact se joue dans la continuité des commandes, la qualité de la collaboration et la rémunération du travail.

Cette lecture rejoint Sustainable Tunisia | Human First, l’initiative portée par Donia Hamouda, fondatrice et rédactrice en chef de Tourismag.com, intervenante à l’atelier. Son approche relie l’amélioration des pratiques aux producteurs, artisans, guides et entrepreneurs locaux, notamment aux femmes et aux jeunes.

La complémentarité avec SMAC ouvre des pistes pour mobiliser les entreprises, partager des pratiques et rendre les résultats visibles. Elle doit être distinguée des actions déjà mises en œuvre : l’existence d’une convergence ne signifie pas que tous les dispositifs envisagés sont engagés.

Une coopération qui relie institutions et entreprises

À Tunis, la rencontre a associé Mohamed Souhaib Hsini, directeur général de la CCITunis ; Mouna Gliss, directrice générale de la Coopération internationale au ministère du Tourisme et de l’Artisanat ; Io Chatzivaryti, cheffe de projet à la Chambre de commerce et d’industrie de Drama ; Naoufel Azizi, coordinateur de SMAC en Tunisie et responsable de la coopération à la CCITunis ; ainsi que Donia Hamouda pour Tourismag.com.

Cette mobilisation donne à voir les différents niveaux nécessaires à la transition : les orientations publiques, la coordination du projet, l’expertise technique, le dialogue avec les professionnels et la diffusion des connaissances. Pour la CCITunis, partenaire tunisien du consortium, la proximité avec les entreprises est essentielle pour faire remonter les besoins et accompagner leur participation.

Le partenariat méditerranéen réunit sept organisations dans cinq pays : la Chambre de commerce et d’industrie de Drama, en Grèce, chef de file ; la Chambre de commerce d’Alexandrie et la Confédération des associations d’affaires égypto-européennes, CEEBA, en Égypte ; l’Association des chambres de commerce et d’industrie de la Méditerranée, ASCAME, basée en Espagne ; l’Université Démocrite de Thrace, en Grèce ; la CCITunis, en Tunisie ; et la Municipalité métropolitaine d’Adana, en Türkiye.

Six partenaires associés complètent ce dispositif : Tecnopolis PST en Italie, l’Union des municipalités de Dannieh au Liban, Greening the Islands International à Malte, l’Université ouverte Al-Quds en Palestine, le Parc scientifique et technologique de l’Alentejo au Portugal et la Chambre de commerce et d’industrie de Serbie.

Les bénéficiaires dépassent le cercle des dirigeants d’hébergement. Les salariés, les visiteurs et les communautés locales sont concernés, tout comme les collectivités, les organisations professionnelles, les acteurs de la recherche et les mentors appelés à accompagner les entreprises. La coopération prend son sens lorsque les expériences d’un territoire aident les autres à progresser, tout en respectant leurs contraintes propres.

Des compétences complémentaires au service des deux rives

La complémentarité méditerranéenne de SMAC tient à la manière dont ces acteurs peuvent travailler ensemble. Les chambres de commerce et les organisations d’entreprises apportent leur connaissance des besoins des hébergeurs. L’université contribue à la conception des outils ; la présence d’une collectivité territoriale permet de relier la démarche aux réalités locales ; les réseaux méditerranéens et les partenaires associés soutiennent la circulation des connaissances. Leur articulation doit rapprocher la recherche, l’accompagnement des entreprises et les décisions publiques.

L’intérêt de cette coopération est de pouvoir tester une méthode commune dans des contextes différents. Une pratique de suivi de l’eau ou de réduction du gaspillage alimentaire expérimentée dans un pays peut être utile ailleurs, à condition de l’adapter aux équipements, aux coûts et aux services disponibles. Les établissements pilotes doivent ainsi contribuer à améliorer les outils, en faisant remonter ce qui fonctionne et ce qui reste difficile à appliquer.

Pour la Tunisie, cette coopération ouvre l’accès à des compétences et à des retours d’expérience, tout en donnant aux entreprises locales la possibilité de contribuer à une méthode partagée. C’est cette réciprocité qui donne sa portée méditerranéenne au projet : faire circuler des solutions que chaque territoire pourra adapter à ses propres conditions.

Des pilotes pour éprouver la méthode

Le dossier du projet prévoit 35 mises en œuvre pilotes, dont cinq en Tunisie, puis un appui individualisé à 70 établissements supplémentaires. Il prévoit également la formation de mentors et une plateforme de ressources et d’expérimentation. Ces chiffres décrivent le déploiement prévu ; ils ne constituent pas encore un bilan de réalisations.

L’intérêt des pilotes sera de tester la méthode dans des situations réelles : les critères sont-ils compréhensibles ? Les informations demandées peuvent-elles être réunies sans alourdir excessivement le travail ? Les recommandations sont-elles finançables ? Les équipes conservent-elles les nouvelles habitudes ?

Les réponses devront servir à améliorer les outils et à éclairer les dispositifs d’appui. Une difficulté commune à plusieurs établissements peut relever de l’organisation interne, mais aussi de l’accès au financement, de la collecte des déchets ou des services disponibles dans une destination. Les recommandations aux décideurs publics prévues par SMAC peuvent aider à rendre visibles ces obstacles.

Rendre les progrès crédibles et durables

SMAC doit aussi être compris pour ce qu’il apporte au parcours d’un établissement. Un diagnostic et un plan d’amélioration peuvent préparer une démarche de certification. Ils ne valent pas, à eux seuls, certification indépendante. 

Cette précision concerne directement la communication. Décrire une action, préciser sa période de suivi et expliquer son résultat donne au lecteur davantage d’éléments qu’une promesse générale d’hébergement « vert ».

Tourismag a conclu, lors de l’atelier, une convention avec la CCITunis en qualité de partenaire média institutionnel de SMAC en Tunisie. Cette coopération porte sur la diffusion des activités et des résultats auprès des professionnels. Elle est mentionnée ici par transparence sur le lien entre le média et le projet couvert.

Au-delà de mars 2028, la question sera celle de la continuité : qui accompagnera les entreprises, actualisera les outils et entretiendra le partage d’expérience ? Le réseau SMAC et les compétences développées pendant le projet devront permettre de prolonger le travail.

Le véritable impact se lira alors dans la capacité d’un hébergeur à savoir où il en est, à choisir une amélioration réalisable et à en mesurer les effets. Si cette méthode entre durablement dans les pratiques des petites structures, SMAC aura contribué à rendre la transition accessible à une part essentielle du tissu touristique méditerranéen.

Sources Chiffres Tourisme Méditerranée
Plan Bleu : fiche thématique Tourism. https://planbleu.org/en/page-theme/tourism/
Plan Bleu : Mediterranean Tourism Facing Climate Change, note publiée le 16 juin 2026. https://planbleu.org/en/publications/mediterranean-tourism-facing-climate-change-towards-a-redefinition-of-the-tourism-model/
PNUE/PAM : Climate change in the Mediterranean. https://www.unep.org/unepmap/node/20387