« Le cinéma n’est pas facile, mais il est jouissif. » Cette phrase de Yousry Nasrallah résume l’une des idées fortes de la masterclass qu’il a animée à Dar Jeelen, à Nabeul, dans le cadre du Festival International de Films de Femmes « Regards de Femmes – بعيونهن ».
Pendant près de trois heures, le cinéaste égyptien, réalisateur notamment de Vols d’été, Mercedes, La Porte du soleil et Les Femmes du Caire, est revenu sur son parcours, ses rencontres, ses films et sa manière de travailler. Ancien critique de cinéma, formé notamment dans les ciné-clubs égyptiens, il a ensuite travaillé auprès de Youssef Chahine avant de s’imposer lui-même comme l’un des réalisateurs marquants du cinéma égyptien contemporain. À travers ses expériences personnelles et professionnelles, il a expliqué ce que signifie, à ses yeux, faire du cinéma.
Car derrière ce mot, « jouissif », il n’est pas question d’un métier facile ni d’un plaisir sans contraintes. Yousry Nasrallah parle de batailles à mener, de collaborateurs à convaincre et d'une censure avec laquelle il faut composer dès l'écriture, mais aussi de découvertes, de surprises et de moments de création dont l'intensité peut aller, selon sa propre comparaison, jusqu'à évoquer une jouissance sexuelle. Une conception du cinéma qu’il n’a pas acquise d’un seul coup, mais au fil d’un parcours où les expériences vécues, les rencontres et l’apprentissage du métier ont joué un rôle déterminant.
Avant de faire du cinéma, avoir quelque chose à raconter
Sa première rencontre avec le cinéma remonte à l’âge de cinq ans. Ébloui par ce qu’il découvre sur l’écran, le petit Yousry demande à son père comment tout cela est possible. Celui-ci lui explique alors ce qu’est un réalisateur. Une découverte qui fait naître sa vocation de cinéaste.
Yousry Nasrallah n’a pourtant pas commencé par des études de cinéma. Étudiant en mathématiques, il a approfondi sa connaissance du septième art dans les ciné-clubs égyptiens, où les films n’étaient pas seulement projetés : ils étaient discutés, débattus et analysés. Lui-même écrivait dans la revue du ciné-club du Caire. Cette pratique de l’écriture était essentielle à ses yeux, parce qu’elle obligeait à réfléchir à ce qu’il avait vu et à formuler sa propre pensée. Il regrette aujourd’hui la disparition progressive de cette expérience collective, remplacée par le visionnage solitaire sur les plateformes ou les téléphones, une évolution encore accentuée par le Covid. « Regarder seul un film n’est pas du cinéma », affirme-t-il.
Mais son éducation ne s’est pas faite uniquement dans les salles de projection. Dès l’enfance, Nasrallah a été confronté à des discours contradictoires. Par exemple, dans sa famille, Gamal Abdel Nasser était présenté comme celui qui avait confisqué leurs biens, tandis qu’à l’école, il entendait un tout autre discours sur les riches et la propriété. Il évoque aussi son école allemande, un milieu fermé dans lequel il avait ressenti le racisme et les traces du fascisme. Il se souvient également des restrictions imposées à l'enseignement de l'histoire, dans un contexte où l'Allemagne était engagée dans un travail de réflexion sur son passé nazi et l'antisémitisme. Plus tard, l’université lui ouvre un autre monde : celui de milliers d’étudiants, du mouvement étudiant et des revendications de liberté et de démocratie. Il considère cette expérience sociale comme bien plus importante que ce qu’aurait pu lui apporter une formation exclusivement cinématographique.
Il a pourtant tenté l’école de cinéma. Mais il y découvre des étudiants qui parlent sans cesse de films, de plans et de Hitchcock, sans avoir, selon lui, grand-chose à raconter. Il quitte rapidement cette formation. Car savoir tenir une caméra ne suffit pas à faire un cinéaste. Encore faut-il avoir quelque chose à dire, et savoir comment le raconter.
Son séjour à Beyrouth sera déterminant. Parti pour un mois, il y restera quatre ans. Il enseigne notamment les mathématiques et l’anglais à des enfants et découvre, dans les camps, un décalage entre certains discours idéologiques sur l’arabité et la réalité vécue par ceux auxquels ils s’adressent. Il s’interroge sur la possibilité de réfléchir à sa propre condition lorsqu’on ne peut pas parler de sa propre réalité. Éloigné de sa famille et de son environnement habituel, il écrit dans un journal et prend progressivement conscience qu’il a, lui aussi, des histoires à raconter.
Deux cinéastes, deux expériences du métier
C’est à Beyrouth que Yousry Nasrallah découvre une autre réalité du cinéma, cette fois sur un plateau de tournage. Il travaille comme assistant de production sur Le Faussaire de Volker Schlöndorff. Le réalisateur allemand est alors tendu, anxieux, parfois agressif avec son équipe. Un jour, son épouse lui adresse un télex dans lequel elle raconte qu’elle vient de terminer son premier film dans une atmosphère de bonheur et d’harmonie. La réaction de Schlöndorff est immédiate : si le tournage s’est déroulé dans de telles conditions, le film ne doit pas être bon.
Cette réponse frappe Nasrallah. Fallait-il nécessairement souffrir pour faire un bon film ? Si tel était le prix à payer, il n’était plus certain de vouloir faire du cinéma.
Avec Youssef Chahine, il découvrira une tout autre manière de travailler. Il connaissait déjà ses films et avait notamment écrit une longue analyse du Retour de l’enfant prodigue. Il avait également découvert Alexandrie pourquoi ?, film de Youssef Chahine qui avait suscité des accusations de normalisation avec Israël. À Beyrouth, Nasrallah avait assisté à une projection privée en présence de Yasser Arafat et de responsables palestiniens. Il se souvient notamment des applaudissements d’Arafat à la fin de la séance. Il avait aussi réalisé un entretien de treize pages avec Chahine, dont la liberté de pensée l’avait particulièrement impressionné.
L’entrée dans son équipe ne se déroule pourtant pas exactement comme prévu. Alors que Nasrallah se trouve encore à Beyrouth, Chahine lui propose de venir travailler avec lui au Caire, pour un salaire modeste. Il accepte et rentre en Égypte. Mais une fois sur place, impossible de retrouver le réalisateur. Il finit par le croiser lors des funérailles du beau-frère de Chahine et va lui parler. « Qui es-tu ? », lui demande celui qui l’avait pourtant fait revenir de Beyrouth !
L’anecdote prête à sourire, mais elle marque le début d’un apprentissage qui durera trois ans. Chahine lui confie d’abord des scénarios à lire et à analyser, puis l’associe progressivement aux différentes étapes de la fabrication des films. Nasrallah considère aujourd’hui ces années comme une véritable école de cinéma.
Il tient néanmoins à répondre à ceux qui ont parfois attribué ses débuts à la chance ou à une situation privilégiée. Lorsqu’il est arrivé auprès de Chahine, rappelle-t-il, il avait déjà passé une dizaine d’années à écrire, possédait une solide culture cinématographique et parlait quatre langues. Il avait donc quelque chose à apporter, même s’il lui restait énormément à apprendre.
Youssef Chahine pouvait lui aussi se mettre en colère et crier sur un plateau. La différence, selon Yousry Nasrallah, était ailleurs : il travaillait avec des gens qu’il aimait, dans une atmosphère où la complicité et le plaisir avaient toute leur place. Surtout, malgré son expérience, il abordait chaque nouveau film comme s’il s'agissait du premier, avec la curiosité et l’enthousiasme d’une aventure à recommencer.
Du premier film aux premiers choix
Après trois années passées auprès de Youssef Chahine, Yousry Nasrallah réalise son premier long métrage, Vols d’été (1988). Il y raconte l’histoire d’un garçon issu d’une famille aisée, à qui l’on a appris à considérer Nasser comme un voleur parce qu’il a confisqué les biens familiaux. Sa rencontre avec un enfant de paysans le confronte à une autre vision du monde et l’amène à s’interroger sur ce qu’on lui a enseigné.
Pour ce film, Nasrallah dispose d’un budget de 50 000 dollars. Il sollicite d’abord des acteurs connus, mais ceux-ci refusent, notamment à cause des propos tenus sur Nasser. Chahine lui conseille alors de faire appel à des inconnus. Il retient principalement des interprètes débutants ou peu connus, dont Abla Kamel, qu’il a remarquée au théâtre. Lors des essais, il demande aux femmes de fumer une cigarette naturellement. Un exercice difficile dans une société égyptienne où une femme qui fume, même à l’écran, risque d’être jugée peu respectable. Pris pour un fou avec son petit budget et sa distribution, Nasrallah voit pourtant Vols d’été sélectionné au Festival de Cannes.
Choisir ses acteurs en fonction des rôles
Cette liberté dans le choix des interprètes se retrouve tout au long de la carrière de Yousry Nasrallah. Il ne recherche pas systématiquement des vedettes, pas plus qu’il ne privilégie les inconnus par principe. Ce qui compte pour lui, c’est que l’acteur corresponde au personnage qu’il a imaginé.
Pour Mercedes (1993), il raconte ainsi qu’Ahmed Zaki souhaitait jouer dans son film. Nasrallah admirait cet acteur, mais le personnage devait avoir le teint particulièrement clair, alors qu’Ahmed Zaki avait le teint foncé. Il refuse donc de lui confier le rôle. Youssef Chahine lui-même le prend pour un fou : comment peut-on refuser Ahmed Zaki ?
Il évoque aussi Yousra, qui lui aurait confié ne rien avoir compris à Mercedes, tout en ayant beaucoup aimé le film. Une réaction qu’il rapporte avec amusement, sans chercher à la présenter comme une contradiction à résoudre.
Pour Aquarium (2008), Yousry Nasrallah avait écrit un personnage en pensant à Mona Zaki, dont la petite taille et la féminité correspondaient exactement à ce qu'il imaginait. Il la compare même à un bonsaï. Mais l'actrice refuse le scénario, expliquant qu'elle ne le sent pas. Le réalisateur se tourne alors vers Hend Sabry, dont le gabarit est très différent. Il lui fait jouer plusieurs scènes, notamment chez le coiffeur, avec des cheveux bouclés et un maquillage très blanc, pour trouver une autre manière d'incarner le personnage. Hend Sabry jouera finalement le rôle. Nasrallah en tire cette conclusion : « Avec un bon acteur, on peut trouver des compromis. »
Mona Zaki travaillera finalement avec lui sur Les Femmes du Caire (2009). Connue jusque-là pour des rôles de jeunes femmes douces, elle souhaite alors changer de registre. Nasrallah accompagne cette transformation, notamment par le travail sur les costumes, qui contribue à lui donner une autre présence à l’écran.
La direction d’acteurs ne se limite cependant pas au choix de la distribution ou à l’apparence des personnages. Nasrallah en donne un exemple particulièrement concret avec Nahed Sebai, dans Les Femmes du Caire. Dans une scène où elle descend apporter le déjeuner à Mohamed Ramadan pour le séduire, il lui demande de se servir du papier aluminium comme d’un miroir pour vérifier son rouge à lèvres. Il lui précise simplement qu’elle doit garder ce miroir à l’esprit pendant qu’elle joue. Et il n’en dit pas davantage. Nahed Sebai comprend parfaitement ce qu’il attend d’elle et réussit à intégrer ce geste dans une scène très physique, comportant plusieurs mouvements. Nasrallah, qui aime tourner de longues scènes sans multiplier les coupes, souligne ainsi combien une indication précise peut suffire lorsqu’une actrice sait s’en saisir.
Il considère d’ailleurs que l’une de ses principales qualités de réalisateur est de savoir amener les personnes avec lesquelles il travaille à donner le meilleur d’elles-mêmes.

Quand le sujet d’un film oblige à interroger son propre regard
Avec À propos des garçons, des filles et du voile (1995), Yousry Nasrallah revient sur une expérience qui l’a conduit à remettre en question sa propre manière de regarder les personnes qu’il filmait.
Au départ, il voulait faire un film sur le voile. Cette idée lui était venue après la lecture d'un article dans Rosa El Youssef. Il y était question d'un homme arrêté dans une affaire d'attentat, qui se réjouissait néanmoins de voir les femmes porter désormais le voile. À cette époque, il observait les pressions exercées sur les femmes pour qu’elles se couvrent, dans un contexte où la question suscitait également de vifs débats en France. Mais il s’intéressait aussi à une autre dimension du phénomène : les différences sociales et économiques entre les femmes. Il évoque notamment les universités égyptiennes, où se côtoyaient des étudiantes arrivant en Mercedes, habillées en Chanel, et des jeunes filles issues de familles paysannes pauvres. Pour ces dernières, le discours islamiste avait un pouvoir d'attraction particulier : il leur proposait de ne plus se définir par leur pauvreté, mais par leur identité musulmane. Leur condition matérielle restait la même, mais le regard qu'elles portaient sur elles-mêmes changeait. Nasrallah souligne également les importants moyens financiers dont disposait alors le mouvement islamiste pour exercer son influence.
Sa rencontre avec Bassem Samra allait modifier son approche. Celui-ci enseignait alors la ferronnerie dans une école professionnelle et souhaitait devenir acteur. Il invite Nasrallah à rencontrer sa famille, dont toutes les femmes portent le voile. Issu d'un milieu privilégié, Nasrallah découvre grâce à lui un univers social qu'il connaissait mal. Il réalise qu’il ne peut pas aborder ces personnes uniquement à travers la question qu’il s’était initialement posée. Il veut apprendre à les connaître, partager leur quotidien, comprendre leurs relations. Comme il le résume : « Je voulais filmer des gens, pas un sujet. »
Pendant neuf mois, Yousry Nasrallah partage le quotidien de Bassem Samra, de sa famille et de ses proches, accumulant plus de 72 heures d’images. Avec Nadia Kamel, il entreprend ensuite un long travail de montage, en cherchant d’abord à répondre à la question qui était à l’origine du projet : pourquoi ces femmes portent-elles le voile ?
Mais en regardant les séquences, il fait un constat qui le dérange : il n’aime pas les personnes qu’il voit à l’écran, alors que, dans la vie, il les connaît et les aime. Il décide alors de reprendre son montage et de changer de perspective. Le voile reste présent, mais il n’est plus abordé de la même manière. Désormais, Nasrallah s’intéresse aux relations entre garçons et filles, à la façon dont ces personnes vivent et prennent des libertés malgré les contraintes qui leur sont imposées, notamment celle du voile. Le film devient ainsi, selon son expression, un film sur le tamarrod, la révolte.
Les femmes, des personnages à part entière
Avant de devenir réalisateur, Yousry Nasrallah avait lui-même consacré, en tant que critique de cinéma, deux articles à la représentation des hommes et des femmes dans le cinéma égyptien. Le premier portait sur la figure du héros masculin, incarné notamment, à l'époque, par Nour El-Sherif, Imad Hamdi ou Hussein Fahmy. Ces personnages étaient généralement présentés comme bons, honnêtes, respectables, presque asexués, correspondant à l'image du mari idéal ou du fonctionnaire irréprochable. À l'opposé, des acteurs comme Farid Chawki incarnaient les mauvais garçons. Nasrallah s'interrogeait sur cette représentation du héros, enfermé dans des modèles de comportement bien définis.
Son second article posait une question plus directe : « Où est la femme ? » Après les grandes figures féminines incarnées notamment par Faten Hamama, il constatait que les femmes avaient progressivement perdu leur place de personnages à part entière. Elles étaient devenues les mères, les épouses, les sœurs ou les filles des protagonistes masculins. Leur existence à l'écran se définissait essentiellement par leur relation avec un homme. Pour Nasrallah, cette disparition de la moitié de la société a contribué à l'appauvrissement du cinéma égyptien.
Cette attention aux personnages féminins trouve aussi un écho dans son histoire personnelle. Ses parents ayant divorcé alors qu'il était encore enfant, il a grandi entre plusieurs foyers, entouré de sa mère, de sa grand-mère et de ses tantes. Il se souvient de ces femmes qui affrontaient les difficultés quotidiennes, mais aussi de leur manière de raconter et de transmettre les histoires. À ses yeux, ce sont souvent les femmes qui assurent cette transmission.
Pour autant, Nasrallah refuse de se définir comme féministe. Il affirme même détester le féminisme revendiqué par les hommes. Dans ses films, les femmes existent pleinement, avec leurs désirs, leurs décisions et leurs contradictions. Il les laisse vivre et agir sans leur imposer un regard qui les juge, sans chercher à les présenter comme exemplaires ou condamnables. « La morale n’est pas un critère pour moi », affirme-t-il. Une femme peut se disputer avec son mari, le tromper ou faire des choix que d’autres réprouveraient : ce n’est pas au cinéaste de la juger.
Dans Les Femmes du Caire, les personnages féminins agissent, prennent des décisions et peuvent aussi commettre des actes violents. Ce refus du jugement moral s'étend aussi aux personnages masculins : Nasrallah ne leur attribue pas automatiquement le rôle de coupable. Il évoque ainsi le personnage incarné par Mohamed Ramadan : alors que le scénario prévoyait une réplique dans laquelle Hiba affirmait qu'il aurait fallu tuer ce jeune homme trois fois, Nasrallah souligne que c'est finalement lui qui meurt. Et c'est précisément lui qu'il considère comme la véritable victime de cette histoire.
Cette liberté de regard se retrouve dans sa manière d'aborder le scénario du film Les Femmes du Caire, écrit par Wahid Hamed. Tout en exprimant son admiration pour l'écriture et les dialogues du scénariste, il souligne que la mise en scène lui permet de donner aux situations le sens qu'il souhaite, sans nécessairement modifier les paroles des personnages.
La Porte du soleil : des personnages, pas des symboles
Avec La Porte du soleil, Yousry Nasrallah aborde l'histoire palestinienne à travers l'adaptation du roman d'Elias Khoury, avec lequel il a travaillé à l'écriture du scénario. Le film évoque la Nakba, l'exil et la vie dans les camps de réfugiés. Nasrallah oppose cette approche à celle de nombreux films palestiniens de l'époque, qu'il compare à des communiqués. Ce qui l'intéresse dans le roman d'Elias Khoury, c'est précisément que les personnages y sont traités comme des êtres humains, et non comme des symboles.
Ainsi, Younès, le personnage central, n'est pas seulement un combattant palestinien. C'est aussi, et surtout, un homme amoureux, qui lutte pour retrouver périodiquement sa femme, Nahila. Celle-ci, comme les autres personnages féminins, existe avec sa propre histoire et sa propre personnalité.
Cette approche est indissociable de son expérience personnelle. Nasrallah a vécu quatre années à Beyrouth, où il a côtoyé des Palestiniens et appris à connaître leurs histoires. Il ne souhaitait pas traiter leur existence comme une « marchandise politique », mais raconter des personnes dont il connaissait la réalité. C'est cette même exigence qui explique sa réponse lorsqu'on lui demande s'il envisage de réaliser un film tunisien : il ne connaît pas suffisamment les Tunisiens pour raconter leur histoire. Il n'exclut toutefois pas qu'une occasion se présente un jour.
L’adaptation a également soulevé une difficulté particulière : comment terminer le film ? Nasrallah explique avoir longuement discuté du dénouement avec Elias Khoury. La fin du roman ne pouvait pas être simplement transposée à l’écran, et le cinéaste a notamment choisi de modifier la manière dont apparaît le fantôme de Nahila.
Du cinéma aux séries télévisées : maîtriser son récit
Si Yousry Nasrallah accepte les surprises qui peuvent surgir pendant un tournage, il tient néanmoins à connaître la destination de son récit. Il explique notamment qu'il refuse d'entamer le tournage d'une série sans connaître l'ensemble des épisodes et leur dénouement. « Pour savoir comment y aller, je dois savoir où je vais », résume-t-il.
Depuis son dernier long métrage, Nasrallah indique avoir réalisé deux séries télévisées. Il évoque notamment Menawara Be Ahlaha, une série sombre et violente qu'il considère comme moderne et dans laquelle il retrouve la noirceur de la réalité contemporaine.
Le cinéma, une aventure qui doit rester jouissive
Yousry Nasrallah parle de la magie qui peut naître d'une scène, de ce moment où le travail de chacun produit quelque chose qui dépasse les intentions initiales. Il va jusqu'à comparer cette sensation à une jouissance presque sexuelle.
Cette magie, Nasrallah ne veut pas seulement la vivre sur un plateau de tournage. Il veut aussi que le spectateur la ressente, à son tour, devant l'écran.
À l'écouter parler de son métier, difficile de ne pas penser à Albert Camus qui, dans Le Mythe de Sisyphe, écrivait : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Pour Yousry Nasrallah, chaque nouveau film semble être un rocher à pousser jusqu'au sommet. Une fois l'œuvre achevée, il faut reprendre l'ascension, avec ses obstacles, ses difficultés et ses batailles. Mais, comme Sisyphe, Nasrallah semble trouver son bonheur dans cet effort sans cesse renouvelé. La jouissance dont il parle ne serait-elle pas précisément là, dans ce bonheur de créer et de recommencer ?
Neïla Driss
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