Le Caire, près de trente ans après Mektoub
Nabil Ayouch présidera le jury de la compétition internationale de la 47e édition du Festival international du film du Caire qui se tiendra du 11 au 20 novembre 2026.
Le réalisateur et producteur franco-marocain connaît bien ce festival : dès 1997, son premier long métrage, Mektoub, y remportait la Pyramide d'argent et le prix Naguib-Mahfouz de la meilleure première ou deuxième œuvre. Une minute de soleil en moins y était sélectionné en compétition internationale en 2002. En 2025, Nabil Ayouch y accompagnait Calle Málaga, réalisé par Maryam Touzani et dont il est le producteur. Le film était également présenté en compétition.
Entre ces deux dates, le réalisateur a construit une œuvre qui occupe une place importante dans le cinéma marocain contemporain, tout en trouvant une audience internationale. Ses films ont abordé des univers très différents, des enfants des rues de Casablanca aux jeunes confrontés à l'endoctrinement religieux, des femmes marginalisées aux artistes qui cherchent à vivre de leur talent. Plusieurs ont suscité des débats, parfois de violentes controverses, au Maroc comme au-delà de ses frontières.
Mais l'œuvre de Nabil Ayouch ne se résume pas aux sujets sensibles qu'il porte à l'écran. Ses choix de narration, ses expériences entre fiction et documentaire, ses activités de producteur et les initiatives culturelles qu'il a développées méritent tout autant d'attention.
Des origines multiples aux premiers pas derrière la caméra
Né à Paris en 1969, d'un père marocain musulman et d'une mère tunisienne juive, Nabil Ayouch grandit entre plusieurs cultures. Il passe une partie de son enfance à Sarcelles, en région parisienne, tout en conservant des liens avec le Maroc. Cette diversité d'appartenances, qu'il évoquait notamment lors d'un entretien qu'il m'a accordé en 2018, a profondément marqué son histoire personnelle.
Après un baccalauréat en sciences économiques obtenu en 1987, il suit pendant trois ans une formation théâtrale auprès de Sarah Boréo et Michel Granvale, étudiant notamment le jeu et la mise en scène. Il travaille ensuite dans la publicité comme concepteur-rédacteur, avant de passer à la réalisation de spots publicitaires.
Il signe trois courts métrages, dont Les Pierres bleues du désert (1992), avec Jamel Debbouze, avant de réaliser son premier long métrage, Mektoub, en 1997.
Des genres différents, une même curiosité pour les autres
Les premiers films de Nabil Ayouch ne dessinent pas une trajectoire linéaire. Après ce premier thriller, il choisit de raconter l'enfance des rues dans Ali Zaoua, prince de la rue (2000), revient au polar avec Une minute de soleil en moins (2002), puis s'aventure dans un univers très différent avec Whatever Lola Wants (2007), avant de réaliser le documentaire My Land (2011).
Cette diversité n'exclut pas des préoccupations communes. Dans Ali Zaoua, les enfants des rues de Casablanca ne sont pas seulement définis par leur pauvreté ou leur marginalité. Ils possèdent leurs rêves, leur imaginaire et leurs propres codes. Le désir d'offrir une sépulture digne à leur camarade disparu devient le moteur d'un récit où la dureté du quotidien côtoie le conte et la poésie. Nabil Ayouch ne s'en tient pas à la description d'un milieu social : il cherche aussi à restituer le monde tel que ses personnages le perçoivent.
Avec Whatever Lola Wants, la rencontre entre les cultures prend une forme plus légère. Une jeune Américaine passionnée de danse part en Égypte pour apprendre la danse orientale auprès d'une ancienne vedette. Le film joue avec les codes du récit initiatique et du spectacle musical. Mais le déplacement géographique ne suffit pas à faire de Lola une autre personne : elle doit apprendre à regarder autrement une culture qu'elle croyait connaître à travers ses représentations. La danse devient alors un langage commun, sans effacer les différences.
My Land aborde la question de l'appartenance par un dispositif documentaire autrement plus délicat. Nabil Ayouch recueille les souvenirs de Palestiniens réfugiés au Liban depuis 1948, puis les présente à de jeunes Israéliens vivant sur les terres dont ces familles ont été chassées. Les protagonistes ne se rencontrent pas. Leurs paroles circulent par l'intermédiaire des images, dans une confrontation où les récits historiques, les mémoires familiales et les convictions personnelles ne coïncident pas nécessairement. Le dispositif soulève aussi une question sur ses propres limites : entendre le témoignage de l'autre signifie-t-il nécessairement le comprendre, ou reconnaître ses droits ?
Des individus face aux contraintes de la société
« Je ne choisis pas mes films, ce sont mes films qui me choisissent », déclarait Nabil Ayouch lors de l'entretien cité plus haut. Il expliquait alors que les injustices observées dans la société marocaine suscitaient chez lui un sentiment de révolte qui le poussait à vouloir en parler à travers ses films.
Dans Les Chevaux de Dieu (2012), Nabil Ayouch s'attaque à une question particulièrement difficile : comment des jeunes gens ordinaires peuvent-ils devenir des terroristes ? Inspiré des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca et du roman Les Étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine, le film remonte à l'enfance de plusieurs garçons dans un bidonville de Casablanca. Il s'intéresse à leurs amitiés, à leurs rivalités, à leurs frustrations et à leurs rêves, bien avant que certains ne tombent sous l'influence de recruteurs islamistes.
Ce choix narratif est essentiel. En prenant le temps de montrer les enfants avant les futurs kamikazes, Nabil Ayouch refuse de réduire ses personnages à l'acte qu'ils finiront par commettre. Il ne cherche ni à les innocenter ni à susciter une compassion qui effacerait leur responsabilité. Il examine plutôt la manière dont la pauvreté, l'absence de perspectives, les rapports de domination et l'endoctrinement peuvent se conjuguer. Le film tire une grande partie de sa force de cette progression : en montrant ce que ces garçons auraient pu devenir, le réalisateur rend leur basculement dans le terrorisme d'autant plus tragique.
Présenté au Festival de Cannes en 2012, dans la section Un certain regard, Les Chevaux de Dieu y reçoit le prix François-Chalais. La même année, il remporte le prix de la Fédération internationale de la presse cinématographique (FIPRESCI) aux Journées cinématographiques de Carthage.
Avec Much Loved (2015), Nabil Ayouch change de milieu et de méthode narrative. À Marrakech, il suit plusieurs prostituées, leurs rapports avec les clients, leurs familles, l'argent et les hommes qui les entourent. Mais ce qui distingue le film d'une simple dénonciation de la prostitution, c'est la place accordée aux femmes elles-mêmes. Elles possèdent leur caractère, leurs désirs, leurs contradictions et leur humour. Elles peuvent se montrer généreuses ou égoïstes, solidaires ou cruelles. Ayouch les laisse exister sans chercher à les rendre exemplaires ni à porter sur elles un jugement moral.
Cette attention aux personnages se traduit par une mise en scène qui accorde autant de place aux moments ordinaires de leur vie qu'aux situations de violence ou d'humiliation. Les conversations, les disputes et les scènes de fête révèlent les liens complexes qui les unissent, tandis que leurs rapports avec les clients mettent en évidence les déséquilibres de pouvoir. Les hommes disposent de l'argent et imposent souvent leurs conditions ; les femmes tentent de préserver leur indépendance, leur sécurité et leur dignité dans un environnement où leur marge de manœuvre reste limitée. La justesse des personnages, la vitalité de leurs échanges et la manière dont le récit passe constamment du rire à la douleur comptent parmi les grandes qualités cinématographiques du film.
Présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2015, Much Loved provoque une violente polémique au Maroc, notamment après la circulation sur Internet d'images de tournage divulguées avant la présentation du film, dont certaines ne figuraient même pas dans son montage définitif. Le film y est interdit, et son interprète principale, Loubna Abidar, devient la cible d'attaques et de violences.
En novembre 2015, Much Loved est sélectionné en compétition officielle des longs métrages aux Journées cinématographiques de Carthage. Malgré la polémique, Ibrahim Letaïef, directeur du festival, défend sa programmation et le film est projeté dans son intégralité, sans aucune censure. Il remporte le prix du jury de cette compétition, puis sort dans les salles tunisiennes le 15 janvier 2016, avec une interdiction aux moins de 18 ans. La Tunisie demeure ainsi le seul pays arabe à avoir accueilli le film, aussi bien dans un festival que dans le circuit commercial.
Avec Razzia (2017), Nabil Ayouch élargit son champ d'observation. Il ne s'attache plus à un groupe réuni par un même environnement, mais construit un récit choral autour de personnages appartenant à des générations et à des milieux différents. Un instituteur amazigh confronté à la politique d'arabisation de l'enseignement, un jeune homme dont les goûts et la personnalité dérangent son entourage, une femme qui refuse de se conformer aux attentes sociales, ou encore un restaurateur juif marocain : chacun se heurte, à sa manière, à une conception imposée de l'identité et de la liberté.
En multipliant les époques, les personnages et les conflits, le film gagne en ampleur, mais cette ambition constitue aussi sa faiblesse. À vouloir embrasser autant de questions, Ayouch disperse son récit et affaiblit les liens entre certaines trajectoires. La beauté des images et la force de plusieurs séquences ne suffisent pas toujours à compenser cette accumulation. Razzia demeure néanmoins intéressant par sa construction, qui tente de faire résonner les frustrations individuelles avec les tensions d'une société entière.
Présenté en première mondiale au Festival international du film de Toronto en 2017, dans la compétition Platform, Razzia connaît une carrière internationale qui le conduit notamment à Rotterdam et à Istanbul. Il est également choisi pour représenter le Maroc aux Oscars.
Le film marque aussi une étape importante dans la collaboration entre Nabil Ayouch et Maryam Touzani. Déjà associée au développement du scénario et au tournage de Much Loved, elle cosigne cette fois le scénario de Razzia et interprète Salima, l'un des personnages principaux. Il s'agit de sa première expérience devant la caméra, avant qu'elle ne réalise ses propres longs métrages.
Quand la musique devient un langage cinématographique
Avec Haut et Fort (2021) et Everybody Loves Touda (2024), Nabil Ayouch place la musique au cœur de ses récits. Celle-ci n'est pourtant pas nouvelle dans son cinéma : Whatever Lola Wants explorait déjà la danse orientale, tandis que les cheikhates apparaissaient dans Les Chevaux de Dieu et Razzia. Mais dans ces deux films, la musique ne se contente plus d'accompagner les personnages. Elle détermine leur manière de s'exprimer, leurs ambitions et, dans une large mesure, la construction du récit.
Dans Haut et Fort, Ayouch retrouve Sidi Moumen, le quartier de Casablanca où se déroulait Les Chevaux de Dieu. Le changement de perspective est frappant. Aux jeunes garçons progressivement entraînés vers l'extrémisme succèdent des adolescents qui fréquentent un centre culturel et découvrent le hip-hop. Sous la conduite d'Anas, un ancien rappeur devenu enseignant, ils apprennent à écrire leurs propres textes et débattent de religion, de sexualité, des rapports entre hommes et femmes ou de leur avenir. Les paroles des chansons naissent de ces échanges, mais aussi des expériences personnelles des jeunes interprètes.
Présenté en compétition officielle à Cannes en 2021, Haut et Fort, également connu sous son titre international Casablanca Beats, brouille volontairement les frontières entre fiction et documentaire. Nabil Ayouch fait appel à de jeunes interprètes non professionnels et laisse une place importante à l'improvisation. Cette méthode apporte aux discussions une spontanéité parfois saisissante, mais elle expose également le film à une certaine dispersion. À mesure que les débats se succèdent, le récit devient parfois trop didactique et les personnages perdent de leur épaisseur dramatique. L'énergie des jeunes interprètes et la force des performances musicales ne suffisent pas à compenser cette faiblesse.
Everybody Loves Touda, présenté à Cannes Première en 2024, prend une direction différente. Après les récits collectifs, Nabil Ayouch concentre son attention sur une seule femme, interprétée par Nisrin Erradi. Touda chante dans des établissements où sa voix est appréciée, mais où elle doit aussi subir le comportement de clients qui la considèrent comme une femme à leur disposition. Mère d'un garçon sourd, elle aspire à devenir une cheikha reconnue et quitte sa ville pour Casablanca, espérant pouvoir enfin vivre de son art.
À travers elle, Nabil Ayouch s'intéresse à l'aïta, une tradition marocaine de poésie chantée portée notamment par les cheikhates. Ces artistes, dont le répertoire transmet des récits d'amour, de résistance et de vie quotidienne, occupent une place paradoxale : leur art appartient au patrimoine culturel marocain, mais celles qui l'interprètent peuvent être victimes de mépris social.
Dans Everybody Loves Touda, la performance de Nisrin Erradi devient l'un des principaux moyens d'expression du film. Son visage, sa voix, ses gestes et sa manière d'occuper l'espace racontent autant que les dialogues. Les séquences musicales révèlent les aspirations de Touda, sa détermination et les épreuves qu'elle traverse, par un chant qui engage tout son corps.

Nabil Ayouch, producteur d’autres cinémas
L'activité de Nabil Ayouch ne se limite pas à la réalisation. En fondant Ali n’ Productions en 1999, il se donne également les moyens de produire ses propres films et d'accompagner d'autres cinéastes marocains.
Parmi les réalisateurs qu'il accompagne figure Hicham Lasri, dont il produit C'est eux les chiens… (2013), présenté à Cannes dans la programmation de l'ACID. Le film, qui suit un homme libéré après trente ans de détention et confronté à un Maroc qu'il ne reconnaît plus, possède une écriture et une énergie visuelle très différentes de celles d'Ayouch. Le cinéaste participe également à la production de Mirages (2010), premier long métrage de Talal Selhami, qui explore le cinéma fantastique.
En 2005, il lance par ailleurs Film Industry – Made in Morocco, un programme destiné à développer la production audiovisuelle marocaine en multipliant les tournages, notamment de films de genre, avec des budgets et des délais maîtrisés. Selon Nabil Ayouch, cette initiative a permis de produire une quarantaine de films en cinq ans, avec des tournages limités à une quinzaine de jours par film. Au-delà des films eux-mêmes, l'enjeu est de permettre aux techniciens, comédiens, scénaristes et réalisateurs d'acquérir une expérience professionnelle régulière. Une manière d'aborder le développement du cinéma marocain par ses conditions concrètes de fabrication, et pas seulement par la reconnaissance obtenue dans les festivals.
La collaboration avec Maryam Touzani constitue un autre volet de cette activité. Après leur travail commun sur Much Loved et Razzia, elle réalise ses propres longs métrages, Adam (2019) et Le Bleu du caftan (2022), tous deux produits par Ayouch. Ces films témoignent d'une écriture cinématographique qui lui est propre, particulièrement attentive aux gestes quotidiens, aux silences et aux émotions retenues.
Avec Calle Málaga (2025), leur collaboration se poursuit. Tourné à Tanger et porté par Carmen Maura, le film est produit et coscénarisé par Nabil Ayouch. Présenté à la Mostra de Venise, où il remporte le prix du public de la section Venezia Spotlight, le film poursuit ensuite sa carrière internationale, notamment au Festival du Caire en 2025.
La Fondation Ali Zaoua : quand l'engagement dépasse l'écran
Le quartier de Sidi Moumen, à Casablanca, occupe une place particulière dans le parcours de Nabil Ayouch. C'est là qu'il a situé Les Chevaux de Dieu, consacré aux trajectoires de jeunes hommes entraînés vers l'extrémisme religieux. Mais son intérêt pour ce quartier ne s'est pas limité au cinéma. Avec l'écrivain et peintre Mahi Binebine, auteur du roman dont le film est adapté, il a également entrepris d'y développer un projet culturel destiné aux jeunes.
Créée en 2009, la Fondation Ali Zaoua poursuit un objectif qui dépasse la seule initiation artistique : rendre la culture accessible dans des quartiers où les équipements et les possibilités de formation sont limités. Son premier centre, « Les Étoiles de Sidi Moumen », ouvre en 2014. Il propose des ateliers de théâtre, de musique, de danse, d'arts plastiques et de photographie, mais aussi des cours de langues et des formations aux métiers artistiques.
L'implantation du centre à Sidi Moumen est significative. Après les attentats de Casablanca de 2003, ce quartier avait été durablement associé à la pauvreté et au terrorisme. Il ne s'agissait pas seulement d'offrir des activités à ses habitants, mais aussi de faire venir dans ce quartier des artistes, des spectacles et des publics qui, autrement, ne l'auraient peut-être jamais fréquenté. La culture devait ainsi contribuer à rompre son isolement, tout en permettant aux jeunes de développer leurs talents.
Le projet s'est progressivement étendu à d'autres villes marocaines. La Fondation indique aujourd'hui disposer d'un réseau de six centres culturels répartis dans cinq grandes régions du pays. Outre les ateliers ouverts aux enfants et aux adolescents, elle développe des formations plus spécialisées, notamment dans les métiers de la scène et les cultures urbaines.
La Fondation a également lancé, en 2016, la Positive School, un programme de formation consacré au hip-hop. Rap, danse, beatbox, DJing et graffiti y deviennent des disciplines enseignées et pratiquées, avec des possibilités de formation et de professionnalisation. Cette expérience entretient un lien direct avec Haut et Fort : le film s'inspire de cet environnement culturel, et plusieurs jeunes liés aux centres Les Étoiles ont participé à sa réalisation.
Au Caire, une histoire de cinéma encore à imaginer
En novembre 2025, lors de la 46e édition du Festival international du film du Caire, j'ai visité le Grand Musée égyptien en compagnie de Nabil Ayouch, de Maryam Touzani et de leur fils.
Au fil de la visite, les échanges se sont prolongés autour des pharaons, des divinités, d'Akhenaton et de sa tentative de bouleverser les croyances religieuses de son époque. À un moment, une idée a surgi dans la conversation : il y aurait là matière à faire un film.
Ce n'était ni l'annonce d'un projet ni une promesse de tournage, simplement une réflexion spontanée devant une histoire vieille de plusieurs millénaires.
Un an plus tard, Nabil Ayouch revient au Caire, cette fois pour présider le jury de la compétition internationale. Et l'histoire d'Akhenaton attend toujours, quelque part entre les salles du musée et l'imagination des cinéastes, celui ou celle qui choisira de la raconter.
Neïla Driss
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