Les Journées cinématographiques de Carthage (JCC) viennent de dévoiler l'affiche officielle de leur 37ᵉ édition, qui se déroulera du 12 au 19 décembre 2026. Une édition particulière, puisque le festival célèbre cette année le soixantième anniversaire de sa création, en 1966. Pour marquer ces six décennies consacrées aux cinémas africain et arabe, les JCC ont choisi une identité visuelle résolument contemporaine, conçue par COMe.in, qui conjugue formes géométriques, couleurs éclatantes et références cinématographiques.

Au centre de la composition, un visage féminin stylisé, traversé par une pellicule de cinéma, se détache sur un fond noir. Le turquoise, l'orange et le rouge s'entremêlent dans un jeu de courbes et de lignes qui donnent au portrait une présence singulière. L'ensemble frappe par sa modernité, mais aussi par une identité africaine qui s'affirme sans recourir aux représentations habituelles du continent.

Dans leur présentation, les concepteurs expliquent s'être inspirés du cubisme et du Bauhaus pour décomposer le visage en formes géométriques, censées exprimer la diversité des genres cinématographiques et la pluralité des regards. La pellicule qui traverse le portrait symbolise, selon eux, la capacité du cinéma à raconter l'humain et la société. Quant aux couleurs, elles possèdent chacune leur signification : l'orange et le rouge évoquent la chaleur méditerranéenne et la passion du public, tandis que le turquoise apporte sérénité et modernité.

Le fond sombre et ses textures granuleuses sont également revendiqués comme une référence à l'atmosphère des salles de cinéma avant la projection. Les concepteurs entendent ainsi rendre hommage à l'histoire des JCC, à leurs fondateurs et à leur engagement en faveur d'un cinéma africain et arabe porteur de voix libres, de causes justes et de nouvelles expressions artistiques.

 

Affiche officielle des JCC 2026, célébrant les 60 ans du festival. Sur fond noir, un visage féminin stylisé aux formes géométriques et aux couleurs turquoise, orange et rouge, traversé par une pellicule de cinéma. Une composition contemporaine évoquant les masques traditionnels africains.

 

Une Afrique qui se dessine à travers le visage

Mais au-delà des intentions exprimées par ses concepteurs, l'affiche invite à une autre lecture, où la modernité graphique rencontre l'héritage artistique africain.

Le visage évoque en effet certains masques traditionnels africains. Le nez allongé, les lèvres nettement dessinées, l'œil étiré et les traits géométriques rappellent ces représentations dans lesquelles le visage humain est stylisé, parfois jusqu'à l'abstraction. Il ne s'agit pas de reproduire un masque particulier, mais de retrouver une parenté esthétique avec certaines formes de l'art africain.

Cette référence possible n'enferme pourtant pas l'affiche dans le passé. Au contraire, le traitement graphique, les couleurs vives et l'assemblage des formes lui donnent une dimension résolument contemporaine. L'héritage africain et la modernité ne s'opposent pas : ils semblent ici se rejoindre naturellement.

Plus étonnant encore, la silhouette générale du visage peut évoquer celle du continent africain. La partie supérieure, plus large, se resserre progressivement vers le menton, rappelant, de manière très libre, les contours de l'Afrique. Cette ressemblance n'est pas mentionnée dans le texte de présentation des concepteurs, mais elle apparaît comme une lecture possible de la composition.

La pellicule prend alors une autre signification. Elle ne se contente plus de rappeler que les JCC sont un festival de cinéma. En traversant l'ensemble de cette Afrique suggérée par le visage, elle semble représenter un cinéma qui parcourt tout le continent, dans sa diversité géographique, culturelle et artistique. Une interprétation qui rejoint la vocation panafricaine des Journées cinématographiques de Carthage depuis leur création.

Au milieu de cette profusion de formes et de couleurs, un détail retient également l'attention : le regard. L'œil n'est pas complètement ouvert, mais il ne semble ni endormi ni absent. Il paraît au contraire attentif, comme s'il observait ce qui se déroule devant lui. Ce regard relativement calme contraste avec le dynamisme de la composition. Le visage ne sourit pas, mais il n'exprime pas non plus la tristesse. Il conserve une certaine gravité, sans perdre sa vitalité. Cette femme regarde-t-elle un film ? Le fond noir, que les concepteurs associent à l'obscurité d'une salle de cinéma, autorise cette interprétation. Elle pourrait alors être aussi une spectatrice, attentive aux images qui défilent devant elle.

C'est peut-être là l'une des réussites de cette affiche : parvenir à créer un visage qui possède à la fois la force sculpturale d'un masque et l'expressivité d'un être humain.

Un noir qui fait éclater les couleurs

Le choix du fond noir mérite également que l'on s'y attarde. Loin d'assombrir la composition ou de lui donner une tonalité triste, il met au contraire les couleurs en valeur. Le turquoise devient particulièrement lumineux, le rouge gagne en intensité et l'orange apporte une chaleur qui semble rayonner à partir du visage. L'obscurité du fond accentue ainsi la vitalité de l'ensemble.

Ce choix rappelle celui de l'affiche de la 47ᵉ édition du Festival international du film du Caire, récemment dévoilée, même si les deux compositions produisent des impressions très différentes. Dans l'affiche égyptienne, le noir contribue à installer une atmosphère triste autour de Shadia, figure emblématique d'un cinéma dont cette composition est censée célébrer l'histoire et la mémoire. Le regard se tourne vers le patrimoine cinématographique, à travers une représentation qui privilégie le souvenir et l'hommage. Dans celle des JCC, au contraire, le noir fait éclater les couleurs, accentue le dynamisme des formes et donne au visage une vitalité particulière. Il souligne ainsi une modernité graphique qui n'efface pas l'héritage africain.

Au-delà de ce contraste entre les deux affiches, le visage des JCC semble presque émerger de l'obscurité, comme une image qui prend forme sur un écran de cinéma.

Cette impression est particulièrement perceptible dans la déclinaison horizontale, où le portrait occupe la partie droite, tandis que le nom du festival et les dates apparaissent à gauche, sur un espace sombre beaucoup plus dégagé. Cette disposition permet au visage de conserver toute sa force, sans entrer en concurrence avec les informations écrites.

Soixante ans, mais où est le zéro ?

Reste un élément qui suscite davantage de réserves : la représentation du soixantième anniversaire.

Dans leur communiqué, les concepteurs expliquent que le chiffre « 60 » est subtilement dessiné au cœur du visage, à travers les lignes géométriques et la pellicule. L'idée est intéressante, puisqu'elle cherche à intégrer l'anniversaire du festival à la composition elle-même, plutôt que d'ajouter simplement un chiffre à côté du portrait.

Mais encore faut-il pouvoir le distinguer.

Le 6 est clairement identifiable dans la partie supérieure gauche du visage. Le zéro, en revanche, est beaucoup plus difficile à reconnaître. Plusieurs formes circulaires pourraient éventuellement le suggérer : le disque rouge, la courbe qui dessine le crâne et le front, ou même la pastille ronde indiquant la 37ᵉ édition. Pourtant, aucune ne s'impose véritablement comme le second chiffre du nombre 60. Quant à la pellicule, elle ne paraît pas dessiner un zéro, même stylisé.

Cette difficulté de lecture est d'autant plus regrettable qu'il s'agit d'une édition anniversaire. Pour célébrer soixante ans d'existence, il aurait été préférable que le chiffre 60 soit immédiatement identifiable, sans que le spectateur ait besoin de consulter les explications des graphistes pour le découvrir.

Cette réserve ne remet cependant pas en cause les qualités esthétiques de l'affiche. Elle concerne surtout la lisibilité d'un message symbolique que ses concepteurs ont voulu placer au cœur de leur création.

Reste que cette affiche possède une qualité essentielle : elle donne envie de s'y attarder. Au-delà de sa richesse graphique, le regard découvre progressivement des formes, des correspondances et des significations possibles. Et c'est peut-être là sa plus grande réussite : ne pas se laisser épuiser par un premier regard.

 

Neïla Driss
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