Une soucoupe volante dans le ciel de Tunis, King Kong surgissant entre les immeubles, des silhouettes inquiétantes avançant dans la ville : l’affiche de la 14e édition de Tunis Tout Court semble avoir livré la capitale aux imaginaires du cinéma de genre. Mais il faut la regarder de plus près pour en découvrir une autre particularité : Tunis, ses rues, ses immeubles et jusqu’à son ciel y sont représentés sous la forme d’une mosaïque, faisant ainsi se rencontrer la ville et les codes du fantastique, de l’horreur ou de la science-fiction.

Du 1er au 4 octobre 2026, cette 14e édition du Festival national du court-métrage professionnel tunisien se tiendra au Centre Africa des Arts, l’ancien Cinéma Africa, en plein centre de Tunis. Une localisation qui n’est pas anodine pour une manifestation qui, depuis sa création en 2005 par l’Association tunisienne pour la promotion de la critique cinématographique (ATPCC), a toujours entretenu un lien étroit avec la ville et ses salles.

Tunis et ses cinémas en toile de fond

Au fil de ses éditions, Tunis Tout Court a investi différents lieux de la capitale : CinémAfricart, le Parnasse, le Mondial, le 7e Art, la Maison de la culture Ibn Khaldoun, puis, pendant plusieurs éditions, la Maison de la culture Ibn Rachiq. Après six années d’interruption, le festival y avait fait son retour en 2025.

Cette implantation au cœur de la capitale offre aussi l’occasion de porter le regard sur une dimension de Tunis que l’on remarque parfois moins : celle d’une ville dont la vie culturelle et l’histoire du cinéma se sont longtemps inscrites dans son centre-ville. L’Africa, le Colisée, le Palace, le Parnasse ou encore le Rio appartiennent, chacun à sa manière, à cette géographie cinématographique du centre-ville, autour de l’avenue Habib-Bourguiba et des rues qui l’entourent.

Le choix graphique de l’affiche 2026 prend alors une résonance particulière. Tunis y devient une mosaïque tandis que King Kong, une soucoupe volante et d’autres figures du cinéma de genre viennent perturber son paysage familier. Pourquoi la mosaïque ? Faut-il y voir un rappel de cet art si étroitement associé au patrimoine tunisien, une manière de composer les différents imaginaires réunis par le festival, ou simplement un choix esthétique ? L’affiche ne donne pas la réponse, mais la rencontre est saisissante entre une esthétique qui renvoie à un art profondément associé au patrimoine tunisien et les figures populaires du fantastique et de la science-fiction.

L’édition est justement placée sous le thème du cinéma de genre dans le court-métrage tunisien, avec l’idée de confronter des imaginaires différents. L’accroche « Chouf wou chouf », pensée autour de l’idée de regarder une deuxième fois et de regarder autrement, accompagne le concept de cette 14e édition.

Affiche officielle de la 14e édition de Tunis Tout Court, du 1er au 4 octobre 2026 au Centre Africa des Arts à Tunis, représentant la ville sous forme de mosaïque, avec King Kong, une soucoupe volante et des personnages de cinéma de genre.

Seize films et le cinéma de genre à l’honneur

Seize films ont été retenus pour la compétition officielle, entre fiction et documentaire. Une sélection que les organisateurs ont expliqué avoir eu quelque difficulté à constituer, beaucoup de courts-métrages ayant déjà été montrés ailleurs et les premières étant rares. Ils ont parfois dû solliciter directement des cinéastes pour les inviter à soumettre leurs œuvres.

Parmi les seize films sélectionnés, certains ont déjà connu un parcours dans plusieurs festivals et obtenu des récompenses. Bord à bord de Sahar El Echi a remporté le Tanit de bronze du court métrage de fiction aux JCC 2024, puis une mention spéciale au Festival du film arabe de Malmö en 2025. Je te ferai un film, premier court métrage réalisé par Amani Jaafer, remonte à 2023 et a notamment reçu le Crystal Pine Award du meilleur court métrage à l’International Sound & Film Music Festival. Le documentaire The Image of Ants de Mohamed Rachdi a, lui, voyagé des JCC au FIDADOC d’Agadir, jusqu’aux États généraux du film documentaire de Lussas en 2026. Quant à On rougit d’abord de son crime, puis on s’y habitue, réalisé par Mariam Al Ferjani, connue également comme actrice, il était en compétition au Festival international du film du Caire avant de connaître sa première nord-américaine au Palm Springs International ShortFest 2026.

Les cinéastes réunis dans cette compétition appartiennent eux aussi à des parcours et des générations différents. Walid Tayaa revient au court métrage avec Sursis, vingt ans après Madame Bahja, son premier court professionnel, présenté à Cannes en 2006 ; il a depuis signé plusieurs courts, documentaires et le long métrage Fataria. Hedy Krissane, réalisateur mais aussi acteur, tourne des courts métrages depuis le début des années 2000 entre la Tunisie et l’Italie. Artiste visuelle et cinéaste, Sahar El Echi avait déjà réalisé Mutation et Entre-Deux avant Bord à bord. À leurs côtés figurent des parcours plus récents, comme celui d’Amani Jaafer avec Je te ferai un film, ou encore des démarches à la croisée du cinéma et des arts visuels avec le Tunisien Saif Fradj et l’Égyptienne Esraa Elfeky, coréalisateurs d’I've Known Rivers.

Montage des 16 courts métrages sélectionnés en compétition officielle de la 14e édition de Tunis Tout Court, du 1er au 4 octobre 2026 à Tunis.

Les seize films concourront pour dix distinctions : le Grand Prix, les prix de la réalisation, du scénario, de l’image, du son, du montage et du décor, les prix d’interprétation féminine et masculine, ainsi que le Prix du public.

Le jury sera présidé par Tahar Chikhaoui, universitaire, critique de cinéma, fondateur de la revue Cinécrits et ancien président de l’ATPCC. Il sera entouré d’Ikbal Zalila, universitaire et critique, lui aussi ancien président de l’association et ancien directeur artistique des JCC, et de la journaliste et critique de cinéma Narjès Torchani, membre de l’ATPCC et de la Fédération africaine de la critique cinématographique.

Jury de la compétition officielle des courts métrages de la 14e édition de Tunis Tout Court : Tahar Chikhaoui, Ikbal Zalila et Narjes Torchani.

Le programme ne se limitera toutefois pas à la compétition. La cérémonie d’ouverture permettra également de remonter dans l’histoire du court-métrage tunisien en rendant hommage à quatre cinéastes disparus à travers la projection de leurs films : Mohammedia (1974, 32 min) d’Ahmed Bennys, Histoire de l’histoire (1982, 10 min) d’Ali Labidi et Train… Train (2006, 8 min) de Taoufik El Behi. Fadhel Jaziri sera, lui, évoqué à travers Fadhel Jaziri – Work in Progress (2025, 12 min), réalisé par sa fille Faten Jaziri. Ce film figure également dans la compétition officielle.

Le cinéma de genre, fil conducteur de cette édition, se prolongera au-delà des projections, avec notamment des activités autour des effets spéciaux et du maquillage.

Le 3 octobre, le séminaire « Le court métrage tunisien à l’épreuve du genre » s’intéressera à la manière dont le format court peut devenir un terrain d’expérimentation pour la science-fiction, l’horreur, le film noir, la comédie ou encore les formes hybrides.

La journée de clôture, le 4 octobre, accordera quant à elle une place particulière à Fitouri Belhiba, avec une projection de ses courts-métrages suivie d’une master class du cinéaste.

Un focus consacré au court-métrage coréen complétera la programmation.

À Tunis Tout Court, les critiques sont aussi en compétition

Mais Tunis Tout Court possède une particularité assez rare : les films ne sont pas les seuls à concourir. Les critiques le sont également.

Dix textes ont été retenus cette année dans la compétition officielle des articles. Ils seront départagés par un jury composé de Sadok Hammami, Faouzia Mezzi et Kamel Ben Ouanès. Trois prix distingueront différentes formes d’écriture sur le cinéma : l’article scientifique, l’article journalistique et le discours de réception en ligne. Un quatrième prix récompensera par ailleurs le meilleur article critique écrit pendant le festival.

Ce choix prend tout son sens lorsqu’on se rappelle le nom complet de l’association organisatrice. Comme l’a souligné Ons Kamoun, présidente de l’ATPCC, lors de la conférence de presse : « Nous ne sommes pas une association de critique, mais de promotion de la critique. »

Il ne s’agit donc pas uniquement de montrer des films, mais de susciter et valoriser les écrits qu’ils engendrent, de faire dialoguer cinéastes et critiques et d’encourager de nouvelles plumes.

Cette volonté de favoriser l’écriture critique se traduira également par un atelier dirigé par Tahar Chikhaoui, ouvert aux participants souhaitant s’exercer à l’écriture sur le cinéma.

Cette compétition concerne directement Tourismag cette année puisque mon article « Cannes 2026 – “Sophia”, entre exil, préjugés et quête identitaire », publié dans nos colonnes, figure parmi les dix textes sélectionnés. C’est la deuxième année consécutive que l’un de mes articles est retenu dans la compétition de Tunis Tout Court.

La sélection illustre aussi la diversité des espaces où s’écrit et se diffuse aujourd’hui la critique. Aux articles publiés dans la presse, notamment Le Temps, Tourismag et La Presse, s’ajoutent le texte en arabe de Houssem Laachi publié par Cinemaa, une étude de Taycir Nasraoui parue dans les Cahiers de Recherches en Sciences du Langage, ainsi qu’un texte de Faouzi Saïdani publié directement sur sa page Facebook. Presse, publication de recherche et réseaux sociaux se retrouvent ainsi réunis dans une même compétition.

Les parcours des auteurs sont tout aussi divers. Lotfi Ben Khelifa, journaliste au Temps, vice-président de l’ATPCC et membre de plusieurs jurys FIPRESCI, côtoie Lassaad Jamoussi, professeur des universités, critique, cinéaste et acteur, après avoir notamment dirigé l’ESAC et les Journées théâtrales de Carthage ; Abdelmajid Jallouli est réalisateur, critique et enseignant à l’ESAC. Haithem Haouel et Meysem Marrouki sont journalistes et critiques de cinéma, tandis que Fadoua Medallel, critique de cinéma et créatrice du site Cinéphile Tunisienne, tient une chronique hebdomadaire consacrée au cinéma tunisien dans La Presse. Pour ma part, je participe à cette sélection en tant que critique de cinéma, journaliste et électrice internationale des Golden Globes.

Quatre des dix auteurs en compétition étaient déjà présents en 2025 : Fadoua Medallel, Houssem Laachi, Meysem Marrouki et moi-même. Fadoua Medallel avait alors remporté le prix du meilleur article de l’année avec « Seuils interdits : entre fantasme et fracture sociale ». Six auteurs font donc leur entrée dans la compétition cette année.

Autre particularité de cette édition : Bord à bord de Sahar El Echi concourt parmi les films, tandis que l’article que Haithem Haouel lui a consacré dans La Presse, « Bord à bord de Sahar El Echi : Éclat de vie », figure parmi les textes sélectionnés. Une même œuvre se retrouve ainsi soumise au regard de deux jurys différents : l’un juge le film, l’autre le texte critique qu’il a suscité.

Comme pour les films, les organisateurs ont expliqué avoir rencontré des difficultés à recueillir suffisamment d’articles et avoir parfois sollicité directement leurs auteurs. Une certaine réticence à participer a été évoquée lors de la conférence de presse, mais la question de la communication autour des appels à candidatures y a aussi été soulevée. Une diffusion plus large et surtout plus précoce pourrait permettre de toucher davantage de critiques et de journalistes.

 Montage des dix auteurs sélectionnés dans la compétition officielle des articles critiques de la 14e édition de Tunis Tout Court, accompagné du jury composé de Sadok Hammami, Faouzia Mezi et Kamel Ben Ouanes.

Écrire sur des films que l’on voit peu

La place accordée à la critique répond aussi à l’un des problèmes rencontrés par ce format : sa visibilité. Rarement distribués en salles, les courts circulent principalement dans les festivals et suscitent beaucoup moins d’articles.

Interrogée sur ce que pouvait faire l’ATPCC pour la promotion des courts-métrages une fois le festival terminé, sa présidente, Ons Kamoun, a rappelé la vocation de l’association : promouvoir la critique et, dans ce cas précis, favoriser les écrits autour de films qui en suscitent encore trop peu.

C’est dans cette logique que s’inscrivent les publications consacrées au court-métrage tunisien. En travaillant au recensement de cette production, l’ATPCC s’est aperçue qu’elle ne disposait d’aucune liste exhaustive des courts-métrages tunisiens réalisés depuis 2011.

Dans ses propres archives, elle a en revanche retrouvé un guide élaboré par d’anciens membres et consacré aux courts réalisés entre 2000 et 2010. L’objectif est désormais de poursuivre ce travail en établissant un nouveau guide consacré à la décennie 2011-2020, en rassemblant les fiches techniques des œuvres et, autant que possible, les écrits qui leur ont été consacrés.

Cette préoccupation trouvera également un prolongement concret pendant le festival avec la présentation, le 2 octobre, de l’ouvrage collectif Le court-métrage tunisien post-2011 : Récits d’une génération en mouvement. Cet ouvrage viendra ainsi contribuer à la mémoire et à la documentation d’une production dont l’ATPCC souligne précisément qu’elle reste encore difficile à recenser de manière exhaustive.

Écrire sur un film devient alors aussi une manière d’en conserver la trace.

Quarante ans et une association qui se renouvelle

Cette 14e édition intervient enfin l’année des 40 ans de l’ATPCC, fondée le 4 mars 1986. L’association revendique aujourd’hui un renouvellement de ses membres et de leurs profils : critiques, journalistes, mais aussi cinéastes et réalisateurs, avec la volonté affichée de « casser les frontières » et de rassembler autour du cinéma. Cette évolution se traduit aussi dans les chiffres : l’ATPCC, qui ne comptait plus à un moment que cinq membres actifs, en réunit aujourd’hui environ 35.

Cet anniversaire trouvera aussi un écho dans le programme de Tunis Tout Court. Le 4 octobre, un séminaire intitulé « 40 ans de critique cinématographique en Tunisie » reviendra sur quatre décennies de textes, de revues, de débats et de pratiques critiques.

Au-delà de Tunis Tout Court, l’ATPCC mène ses propres activités tout au long de l’année. Elle organise notamment un atelier critique hebdomadaire et souhaite multiplier les projections. Elle a également lancé en 2025 Cinéma Mémoire, une manifestation consacrée à la mémoire cinématographique, dont la prochaine édition est annoncée pour avril 2027.

Interrogée sur les moyens financiers de l’ATPCC, Ons Kamoun a indiqué que le budget de Tunis Tout Court s’élevait à environ 30.000 dinars, avec une petite subvention accordée au festival et le soutien de sponsors. Mais elle a surtout insisté sur une autre forme de richesse : celle des membres, de leur motivation, de leur « persistance » et de leur « résistance ».

Revenu en 2025 après six années d’absence, Tunis Tout Court investira, du 1er au 4 octobre, le centre de la capitale et une salle qui, elle aussi, a retrouvé une vie culturelle.

Et peut-être faut-il finalement revenir à cette étrange affiche en mosaïque : King Kong, une soucoupe volante, Tunis et ses immeubles réunis dans une même composition. Car la mémoire d’une ville ne réside pas seulement dans ses monuments : elle se nourrit aussi de ses salles, des films qui y sont montrés, des regards qu’ils suscitent et des traces que l’on en conserve.

Neïla Driss
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