Avec un littoral qui s’étend sur près de 2 290 km, dont 575 km de plages sablonneuses, la Tunisie dispose d’un capital maritime exceptionnel. Mais l’enjeu, aujourd’hui, n’est plus seulement de valoriser la mer comme décor touristique. Il s’agit de la protéger, de la comprendre, de la gouverner autrement et d’en faire un véritable levier de création de valeur, d’emplois bleus et de développement territorial.
C’est dans cet esprit que s’est tenu, le 12 mai 2026 à l’Hôtel ASBU Royal à Tunis, le séminaire national consacré au « Tourisme côtier durable en Tunisie : de la protection du littoral à la création de valeur et d’emplois bleus », organisé dans le cadre de l’Initiative WestMED.
Placée sous la présidence du Ministre du Tourisme, M. Sofiane Tekaya, cette rencontre a été organisée par le Hub National Tunisie de l’Initiative WestMED, en coordination avec les Points focaux nationaux, le Ministère des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, ainsi que le Secrétariat Général des Affaires Maritimes.
La présence du Ministre du Tourisme à l’ouverture officielle a donné à ce rendez-vous une portée institutionnelle forte, confirmant l’intérêt accordé par la Tunisie à un modèle de tourisme côtier plus durable, plus résilient et mieux connecté aux priorités de l’économie bleue en Méditerranée occidentale.
Le Ministère des Affaires étrangères a été représenté par M. Zyed Bouzouita, Ambassadeur et Coordinateur national de l’Initiative WestMED, qui a rappelé l’importance de l’ancrage méditerranéen de la Tunisie et son engagement dans la promotion d’une économie bleue durable. Il a également évoqué les projets portés par la Tunisie dans le cadre de sa co-présidence de l’Initiative WestMED pour 2025-2026, notamment la dynamique engagée autour des compétences bleues et le projet d’Observatoire régional des métiers de la mer à Tunis.
M. Zyed Bouzouita, Ambassadeur et Coordinateur national de l’Initiative WestMED
Le séminaire a réuni un large éventail d’acteurs institutionnels, économiques, académiques, financiers et territoriaux autour d’une même question : comment transformer l’économie bleue en action concrète ?
Les travaux ont abordé les grands enjeux du tourisme côtier durable : écotourisme, nautisme, ports de plaisance, transition écologique, hôtellerie, compétences, financement, gouvernance et valorisation du patrimoine maritime. Le programme prévoyait notamment des panels consacrés au modèle de tourisme côtier à horizon 2030, aux compétences bleues, à la transition écologique des ports et infrastructures touristiques, ainsi qu’au financement et à la gouvernance du tourisme bleu.
L’un des moments forts a été le panel dédié à la transition écologique du tourisme côtier, modéré autour d’une question centrale : comment engager les opérateurs dans une transition responsable, mesurable et finançable ?
Autour de cette problématique, plusieurs intervenants ont apporté des regards complémentaires : le Colonel Zied Mandhour, représentant des Gardes-côtes tunisiens, Mme Narjes Bousaker, représentante de la Fédération Tunisienne de l’Hôtellerie ainsi que les responsables des municipalités de Kerkennah et de Midoun. Le dialogue a permis de poser clairement les conditions du passage à l’action : normes, mesure, financement, gouvernance locale, responsabilité des opérateurs et montée en compétences.
Dans cette perspective, les hôtels apparaissent comme un levier stratégique.
Comme l’a souligné Mme Narjes Bousaker, les établissements hôteliers peuvent devenir de véritables moteurs de transition, à condition d’être accompagnés, outillés et intégrés dans une vision territoriale. Efficacité énergétique, gestion de l’eau, réduction des déchets, achats locaux, formation des équipes, intégration paysagère, connexion avec les ports, les marinas, les excursions maritimes et les expériences écotouristiques : l’hôtel côtier ne peut plus être pensé comme une simple structure d’hébergement.
Il doit devenir une plateforme de valeur, un point de départ vers le territoire, ses savoir-faire, son patrimoine maritime et ses communautés locales.
La question du capacity building a également été au cœur des échanges. Car la transition ne peut se limiter aux infrastructures ou aux normes. Elle suppose de replacer l’humain au centre : former, qualifier, accompagner les opérateurs, les jeunes, les collectivités et les métiers émergents du tourisme bleu. Cette orientation rejoint les objectifs du séminaire, qui visait notamment à renforcer l’intégration entre ports de plaisance, infrastructures hôtelières, activités nautiques et valorisation du patrimoine maritime, tout en identifiant des chaînes de valeur territorialisées favorisant l’emploi local.
Autre séquence marquante : l’intervention de M. Darghouth sur l’archéologie maritime. Sa formule a résumé l’un des enjeux les plus profonds du débat :
On ne peut pas protéger l’écosystème maritime sans comprendre les hommes qui l’ont habité et utilisé.
Cette réflexion replace le patrimoine au cœur de la durabilité. Protéger la mer ne signifie pas seulement préserver des écosystèmes. Cela signifie aussi comprendre les usages, les mémoires, les savoir-faire, les traces humaines et les cultures littorales qui ont façonné la relation entre les communautés tunisiennes et la Méditerranée.
M. Darghouth
Dans cette logique, la protection du patrimoine maritime rejoint pleinement les exigences de l’ODD 14, consacré à la vie aquatique, mais aussi les enjeux de transmission, d’éducation, d’identité territoriale et de tourisme de qualité.
Mme Zarrouk, représentante de l’ONTT, a, de son côté, rappelé que la durabilité incite à diversifier le produit touristique tunisien au-delà des saisons estivales. Une approche essentielle pour sortir d’un modèle balnéaire trop concentré dans le temps et ouvrir la voie à des expériences touristiques plus riches : patrimoine maritime, écotourisme, îles, pêche artisanale, gastronomie littorale, circuits nautiques doux, thalassothérapie responsable et immersion dans les savoir-faire ancestraux.

Le financement et la gouvernance ont également été identifiés comme deux leviers majeurs pour passer de la vision à l’action. L’intervention de M. Ben Mimoun, représentant du programme Interreg NEXT MED, ainsi que celle de Mme Malika Belhassen pour le programme MERS, ont mis en lumière l’importance des mécanismes de coopération, des appels à projets, des financements verts et bleus, mais aussi de la structuration de projets crédibles, mesurables et ancrés dans les territoires.
Car l’économie bleue ne peut devenir un modèle réel que si elle repose sur une gouvernance claire, une capacité de financement, des projets bancables et une coordination efficace entre institutions, collectivités, professionnels, ports, hôtels, opérateurs nautiques, universités et société civile.
Le séminaire a également été marqué par l’intervention de M. Imed Zammit, Point focal national de l’Initiative WestMED en Tunisie, qui a rappelé l’importance de passer d’une vision sectorielle à une approche intégrée du tourisme côtier durable, articulant compétences bleues, gouvernance, financement et valorisation des territoires littoraux.
M. Imed Zammit, Point focal national de l’Initiative WestMED
Le séminaire a également permis de mettre en avant plusieurs avancées structurantes réalisées dans le cadre de l’Initiative WestMED. Parmi elles, la mise en place du Groupe Technique WestMED sur les Compétences Bleues, dont la première réunion de démarrage s’est tenue le 27 avril 2026, avec pour ambition de contribuer à la création d’un Observatoire régional des compétences bleues en Tunisie.
Les participants ont également souligné le renforcement des synergies entre l’Initiative WestMED et le programme Interreg NEXT MED, ainsi que l’organisation prochaine d’un workshop national de renforcement des capacités destiné à la communauté de l’économie bleue en Tunisie. L’annonce d’une enveloppe supplémentaire de 8,25 millions d’euros dans le cadre du prochain appel à projets Interreg NEXT MED dédié au tourisme côtier durable vient confirmer l’importance du financement comme levier de passage à l’action.
À l’issue des travaux, les participants ont adopté une feuille de route 2026–2030 pour le développement du tourisme côtier durable en Tunisie. Celle-ci s’articule autour de quatre priorités : le développement des compétences et des métiers bleus, le soutien à l’investissement durable et à l’innovation, la valorisation du patrimoine maritime et de l’écotourisme, ainsi que le renforcement de la gouvernance et des partenariats public–privé.

Au terme des échanges, une conviction s’est imposée : le tourisme côtier durable tunisien ne peut être réduit à une logique de protection d’un côté et de promotion touristique de l’autre. Il doit trouver un équilibre entre préservation du patrimoine maritime, valorisation économique, inclusion des communautés locales, financement durable et gouvernance partagée.
La Tunisie dispose des atouts. Elle doit désormais transformer cette richesse en marque territoriale, intégrer ses savoir-faire ancestraux dans les chaînes de valeur, dépasser la saisonnalité et faire de ses espaces littoraux des pôles vivants de tourisme durable.
Le véritable enjeu est désormais de transformer le littoral tunisien en écosystème vivant : des ports qui ne soient plus seulement des parkings à bateaux, des hôtels qui ne soient plus de simples structures d’hébergement, des cultures et patrimoines qui ne soient plus réduits à de beaux souvenirs, mais intégrés comme des moteurs de valeur, d’expérience et de qualité.
C’est à cette condition que le tourisme côtier tunisien pourra dépasser la saisonnalité et s’imposer comme un pilier crédible de l’économie bleue durable, en reliant la mer, les hommes, les métiers, les territoires et la valeur.
