L'actrice palestinienne Hiam Abbass recevra le European Achievement in World Cinema Award (Prix de l'accomplissement européen dans le cinéma mondial) lors de la 39e cérémonie des European Film Awards, prévue le 16 janvier 2027 à Athènes. Cette distinction récompense l'ensemble de sa carrière, déjà saluée en novembre 2025 par le Festival international du film du Caire, qui lui avait remis la Pyramide d'or d'honneur.
Une actrice palestinienne récompensée par une institution européenne pour sa contribution au cinéma mondial : l'intitulé du prix correspond assez bien à la trajectoire de Hiam Abbass. Avec plus d'une centaine de films à son actif, elle a travaillé dans des cinématographies très différentes et interprété des personnages dont les origines, les milieux sociaux et les parcours ne se confondent pas nécessairement avec les siens.
Née à Nazareth en 1960 et élevée à Deir Hanna, en Galilée, Hiam Abbass a commencé sa carrière au Théâtre national palestinien El-Hakawati, à Jérusalem-Est, avant de quitter la Palestine à la fin des années 1980. Après un passage par Londres, elle s'installe à Paris. En 1989, elle obtient son premier grand rôle dans La Nuit miraculeuse d'Ariane Mnouchkine. Ses premières expériences cinématographiques la conduisent également à travailler avec les réalisateurs palestiniens Michel Khleifi et Rashid Masharawi, avant que sa carrière ne se développe dans les cinémas arabe, européen et américain.
Sa filmographie révèle aussi une comédienne capable de passer d'un personnage à l'autre sans rechercher nécessairement des rôles qui lui ressemblent. Qu'il s'agisse de drames politiques, de récits intimistes, de comédies ou de grandes productions internationales, elle interprète des femmes dont les tempéraments, les conditions sociales et les rapports aux autres sont parfois radicalement différents.

Des personnages qui échappent aux catégories
En 2002, Satin rouge, premier long métrage de la Tunisienne Raja Amari, lui offre l'un de ses rôles les plus marquants. Elle y interprète Lilia, une veuve qui découvre la danse orientale et commence à s'affranchir des conventions sociales. Le film aborde le désir féminin à travers une héroïne qui ne cherche ni à provoquer ni à revendiquer une quelconque exemplarité. Elle entrevoit simplement une autre manière de vivre.
Quelques années plus tard, dans Les Citronniers (2008) d'Eran Riklis, elle incarne Salma, une veuve palestinienne qui refuse l'arrachage de ses citronniers, situés à proximité de la résidence du ministre israélien de la Défense. Le conflit politique se concentre ici sur une femme, sa terre et son obstination à défendre ce qui lui appartient. Son interprétation lui vaut un Asia Pacific Screen.
Ces deux personnages n'ont presque rien en commun, sinon leur refus de se laisser imposer une décision concernant leur propre existence. Lilia découvre progressivement une liberté inconnue, tandis que Salma oppose une résistance déterminée à une décision qu'elle considère comme injuste. Hiam Abbass accompagne ces deux mouvements très différents : l'éveil du désir chez l'une, la ténacité chez l'autre.
Dans Une famille syrienne (2017), de Philippe Van Leeuw, elle incarne Oum Yazan, une femme retranchée dans son appartement avec sa famille et plusieurs voisins, alors que la guerre ravage Damas. Elle tente de préserver un semblant de sécurité, mais se trouve confrontée à des décisions douloureuses. L'essentiel du film se déroule dans cet espace clos, où chaque bruit venu de l'extérieur peut annoncer un danger. Hiam Abbass y fait exister une femme qui doit continuellement maîtriser sa peur pour ne pas céder à la panique, tout en imposant son autorité à ceux qu'elle cherche à protéger. Pour ce rôle, elle est nommée aux Prix Lumières.
Avec Succession, la série américaine de HBO, elle change complètement d'univers. Marcia Roy, épouse de Logan Roy, appartient à un milieu où l'argent, l'influence et les ambitions familiales déterminent les relations humaines. Elle parle peu, observe beaucoup et laisse rarement deviner ses intentions. Hiam Abbass exploite cette retenue pour donner au personnage une présence qui ne dépend ni de la durée de ses apparitions ni de l'importance de ses répliques. Un regard, un silence ou une réponse brève peuvent suffire à modifier le rapport de force dans une scène. Sa prestation lui vaut une nomination aux Primetime Emmy Awards en 2023.
Il serait pourtant réducteur de ne voir dans ces interprétations qu'une succession de portraits de « femmes fortes ». Certaines de ses héroïnes sont vulnérables, d'autres autoritaires, parfois contradictoires ou ambiguës. Dans Ramy, autre série américaine, elle explore un registre différent en interprétant Maysa Hassan, une mère musulmane installée aux États-Unis, dont les relations avec ses enfants mêlent affection, incompréhension, exigences familiales et situations parfois comiques.
Plus récemment, dans Atonement (2026), premier long métrage de Reed Van Dyk présenté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes, Hiam Abbass incarne Mariam Khachaturian, une mère de famille irakienne d'origine arménienne dont plusieurs proches ont été tués par des soldats américains en 2003. Des années plus tard, elle se retrouve face à l'un des militaires responsables de leur mort. Le film explore la douleur, la culpabilité et la possibilité du pardon. Pour construire ce personnage, Hiam Abbass a notamment puisé dans le souvenir de sa grand-mère, marquée par la dépossession et les épreuves, mais qui lui avait transmis la notion de pardon.

Une actrice, mais aussi une réalisatrice et une collaboratrice artistique
La carrière de Hiam Abbass ne se limite pas à son travail devant la caméra. Sur Munich (2005) de Steven Spielberg et Babel (2006) d'Alejandro González Iñárritu, elle a également exercé des fonctions de conseil artistique et de coaching d'acteurs.
Elle a elle-même franchi le pas de la réalisation avec deux courts métrages, Le Pain et La Danse éternelle, avant de signer Héritage (Inheritance), son premier long métrage, présenté en 2012 aux Giornate degli Autori de la Mostra de Venise. Le film raconte le retour d'une jeune Palestinienne dans sa famille, sur fond de tensions politiques et de conflits entre aspirations individuelles et traditions.
Son parcours international ne l'a pas empêchée de poursuivre ses collaborations avec le cinéma d'auteur arabe. Elle a notamment travaillé avec les frères Arab et Tarzan Nasser dans Dégradé et Gaza mon amour, deux films dont les approches de la société palestinienne sont très différentes. Dans le second, une histoire d'amour tardive se développe dans le quotidien de Gaza, avec une place accordée à l'humour et aux maladresses sentimentales.
Elle apparaît également dans Palestine 36 (2025) d'Annemarie Jacir, consacré à la révolte palestinienne de 1936 contre le mandat britannique.
Le cinéma tunisien occupe lui aussi une place régulière dans son parcours. Après Satin rouge, elle a tourné dans Nadia et Sarra de Moufida Tlatli, puis dans Corps étranger de Raja Amari, où elle interprète Madame Bertaud, une femme qui accueille chez elle une jeune Tunisienne sans papiers. En 2026, elle figure au générique de À voix basse de Leyla Bouzid, dans un récit consacré aux secrets familiaux et aux relations entre plusieurs générations de femmes.
Parallèlement, elle a participé à des productions internationales dont les univers n'ont guère de points communs. Dans The Limits of Control de Jim Jarmusch, elle s'inscrit dans un cinéma où le mystère et les comportements des personnages comptent davantage que les explications. Miral de Julian Schnabel la ramène à une histoire liée à la Palestine, tandis que Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve la fait entrer dans un univers de science-fiction.
Une expérience occupe cependant une place à part : Bye Bye Tibériade (2023), documentaire réalisé par sa fille Lina Soualem. Hiam Abbass n'y interprète pas un personnage de fiction. Elle accompagne sa fille dans un retour vers son village natal et l'histoire de plusieurs générations de femmes de sa famille. Le film, nommé aux European Film Awards 2024, mêle archives familiales, souvenirs et retrouvailles pour explorer les conséquences de l'exil sur les liens entre les générations.

Un hommage accompagné d'une programmation sur ARTE
L'European Film Academy avait déjà distingué Hiam Abbass à travers deux nominations : en 2005, pour La Fiancée syrienne (2004), dans la catégorie du prix du public, puis en 2008, pour Les Citronniers, dans celle de la meilleure actrice européenne. Le prix qui lui sera remis à Athènes en janvier prochain récompense cette fois l'ensemble de son œuvre.
En partenariat avec l'European Film Academy, ARTE accompagnera cet hommage par une programmation spéciale. La Fiancée syrienne sera diffusée à la télévision et sur arte.tv, tandis que Héritage, réalisé par Hiam Abbass, et Corps étranger, de Raja Amari, seront proposés en ligne sur arte.tv. Les deux premiers films ont également été coproduits par ARTE.
Dans La Fiancée syrienne, elle interprète Amal, une femme druze vivant sur le plateau du Golan, qui cherche à poursuivre ses études malgré les contraintes familiales. Héritage permet de découvrir son travail de réalisatrice, tandis que Corps étranger marque ses retrouvailles avec Raja Amari, quatorze ans après Satin rouge.
La 39e cérémonie des European Film Awards sera retransmise en direct sur le site officiel des prix.
Neïla Driss
Retrouvez mes analyses, partages et actualités cinématographiques au quotidien sur X (Twitter), Facebook et sur mon profil professionnel LinkedIn.
