Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre.
La phrase de Talleyrand accueille le visiteur à l’entrée de Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier, présentée au Musée des Arts décoratifs de Paris. Une jolie phrase, certes, mais aussi une formidable invitation : entrer dans un hôtel particulier parisien des années 1780 et tenter de comprendre ce que pouvait être ce fameux « plaisir de vivre ».
À première vue pourtant, l’univers n’est pas totalement dépaysant. Des commodes, des fauteuils, des lits, des secrétaires, des tableaux, de la vaisselle, de l’argenterie, des livres, des bijoux, des vêtements… Nous connaissons ces objets par les musées, les châteaux, les tableaux ou les films, mais pas seulement. Certains existent encore dans nos maisons : des pièces anciennes transmises de génération en génération côtoient parfois des formes contemporaines héritées de modèles anciens. Nous dormons toujours dans des lits, rangeons toujours nos affaires dans des commodes, mangeons dans de la vaisselle et recevons dans des salons.
C’est peut-être justement cette familiarité qui nous trompe. Parce que le décor nous semble reconnaissable, nous imaginons facilement que la vie qui s’y déroulait l’était aussi.
Or elle ne l’était pas.
Et pour nous le rappeler, le MAD a choisi un instrument très simple : une horloge.
Il fallait suivre l’heure, pas les salles
Chaque étape de l’exposition correspond à une heure précise. La journée commence à 5 h 15, face à la rue, se poursuit à 5 h 30 dans la cour d’honneur, à 5 h 45 dans le jardin, puis à 6 h 15 dans le vestibule. À 7 h 15, on pénètre dans la chambre et ses dépendances. À 10 h 15, direction le cabinet ou la bibliothèque de Monsieur. À 16 h 15, le boudoir de Madame. Puis viennent l’oratoire à 18 heures, la salle à manger à 21 h 15 et, enfin, à 23 h 15, le salon de compagnie et le petit salon.
Encore faut-il comprendre immédiatement le mode d’emploi.
Un couloir dessert des salles à droite et à gauche. Très cartésiennement, il m’a semblé logique de visiter d’abord celles situées d’un côté avant de passer à celles d’en face. C’est du moins ainsi que ma visite a commencé. Je suivais parfaitement l’ordre des salles, mais absolument pas celui des heures. Il fallait en réalité passer de droite à gauche, revenir à droite, puis repartir à gauche, en suivant non pas l’architecture des lieux mais l’horloge. Une fois l’erreur comprise, retour en arrière pour remettre ma journée dans le bon sens.
L’anecdote est finalement assez révélatrice du parti pris de l’exposition. Ici, le temps importe autant que les objets.
Plus de 550 pièces sont ainsi replacées dans le déroulement d’une journée. Les lumières évoluent, des sons accompagnent le parcours et des odeurs apparaissent dans certaines séquences. La scénographie ne cherche donc pas seulement à montrer un intérieur du XVIIIe siècle. Elle tente de lui rendre une atmosphère et, surtout, de rendre aux objets ce que leur présentation habituelle dans un musée leur enlève nécessairement : leur usage.
Un lit n’est plus seulement un beau meuble ancien : quelqu’un y dort, s’y réveille et cherche même à en réchauffer les draps. L’argenterie et la porcelaine retrouvent la table. Les livres rejoignent le cabinet. Les objets de toilette retrouvent le corps. Les cartes retrouvent les joueurs.
Avant même d’entrer dans la maison
Le décalage commence d’ailleurs avant d’avoir véritablement franchi la porte de l’hôtel particulier.
Parmi les chaussures apparaissent de curieux accessoires : des socques, portées par-dessus les souliers afin de les protéger de la saleté du pavé. Pour les dames, ces protections permettent notamment de parcourir les quelques mètres séparant le perron de l’hôtel de la voiture qui attend dans la cour sans sacrifier leurs chaussures à la boue.

L’objet a aujourd’hui pratiquement disparu parce que le monde qui le rendait nécessaire a lui-même changé. Il suffit pourtant de le replacer dans une rue parisienne du XVIIIe siècle pour que sa fonction redevienne parfaitement logique.
À proximité, la chaise à porteurs raconte elle aussi cette ville. Dans des rues étroites et encombrées où le carrosse n’est pas toujours le moyen de transport le plus commode, deux porteurs permettent de déplacer rapidement une personne.
Puis on entre dans la maison.
Quand le quotidien devient étrange
À 7 h 15, nous voici dans la chambre et ses dépendances.
Dans celle de Madame, un broc et son bassin en argent attirent d’abord le regard par leur élégance. Mais derrière la beauté de l’objet se cache un geste extrêmement banal : disposer d’eau pour sa toilette. Pas de robinet qu’il suffirait d’ouvrir. L’eau doit être apportée jusqu’à la chambre, dans le broc.
La toilette quotidienne à l’eau reste limitée : aiguière et cuvette pour les mains et le visage, grands bassins pour les pieds, bidet pour les parties intimes. Toute une série d’objets spécialisés répond à des fonctions que notre salle de bains a aujourd’hui regroupées dans un même espace.
Certains sont devenus franchement insolites.
La chaise d’affaires, par exemple, est une chaise percée. Le MAD pousse le souci de la mise en situation assez loin : le siège est ouvert et, posé à terre, le pot contient même ce que son utilisateur est censé y avoir laissé. Difficile de ne pas sourire devant ce réalisme inattendu.

Le bourdaloue est encore plus surprenant. Ce récipient oblong pouvait être apporté par une servante afin qu’une femme puisse se soulager en le glissant sous ses jupes. L’objet, qui paraît aujourd’hui presque inconcevable, faisait pourtant partie de la vie quotidienne.
À côté, une bassinoire destinée à réchauffer les draps provoque au contraire une impression de familiarité. Le récipient rempli de braises a disparu, mais le besoin beaucoup moins. Il rappelle immédiatement les bouillottes que l’on glissait encore récemment dans les lits pour les réchauffer, notamment lorsqu’une personne était malade.

Un même espace réunit ainsi des objets dont l’usage a disparu, d’autres dont la fonction demeure sous une forme différente, et d’autres encore qui nous sont presque parfaitement familiers.
Quand nos propres habitudes nous trompent
Même lorsque nous lisons un roman, des mémoires ou une correspondance écrits au XVIIIe siècle, nous avons tendance à traduire inconsciemment les gestes décrits avec nos propres repères. Nous comprenons les mots et, précisément parce que nous les comprenons, nous ne nous demandons pas toujours ce qu’ils signifiaient réellement pour ceux qui les employaient.
Un personnage « déjeune » : l’image se forme immédiatement. Il « dîne » : nous savons parfaitement ce que cela signifie. Il se lève, travaille, reçoit, se retire dans son cabinet, soupe, passe la soirée au salon… Tous ces mots existent encore et décrivent des activités que nous pratiquons toujours.
Mais à quelle heure imaginons-nous ces scènes ?
Probablement aux heures qui correspondent à notre vie, pas à la leur.
Or, au réveil, vers 7 heures, le « déjeuner » est le premier repas de la journée. Il peut notamment comporter un bouillon de viande et de légumes, auquel s’ajoutent café ou chocolat. Le dîner aristocratique, lui, se prend entre 14 et 16 heures, alors que les milieux populaires dînent plus tôt, vers midi. Le souper n’arrive qu’entre 21 et 23 heures.
Le dîner n’est donc pas notre dîner.
Lorsqu’un auteur du XVIIIe siècle écrit qu’un personnage vient de dîner, nous pouvons très facilement déplacer toute la scène de plusieurs heures simplement parce que nous avons donné au mot son sens contemporain.
C’est là que l’horloge de l’exposition devient beaucoup plus qu’un procédé scénographique. Elle rappelle que nous ne pouvons pas simplement installer les hommes et les femmes du XVIIIe siècle dans leurs beaux meubles et leur prêter ensuite notre propre emploi du temps.
Monsieur à 10 h 15, Madame à 16 h 15
La succession même du parcours fait apparaître des espaces identifiés selon le genre.
À 10 h 15, le visiteur entre dans « le cabinet ou la bibliothèque de Monsieur ». Livres, bureau, écritoire, globes et instruments composent son univers. Monsieur y gère ses propriétés, s’occupe de sa correspondance et de ses charges, mais peut également consacrer du temps aux sciences, à la philosophie, aux arts ou aux objets de curiosité.

À 16 h 15, changement d’univers : voici « le boudoir de Madame ». Elle peut y lire, écrire, dessiner, pratiquer l’aquarelle ou les travaux d’aiguille et y recevoir dans un cadre plus intime.
Le parcours montre ainsi des lieux et des activités spécifiquement associés aux hommes ou aux femmes.
Là encore, notre regard contemporain peut facilement gommer la différence. Nous voyons une maison et avons tendance à lui appliquer spontanément notre conception de l’espace domestique. Or l’hôtel particulier raconte aussi, par la distribution de ses pièces, les rapports sociaux de ceux qui l’habitent.
Et il ne raconte pas seulement ceux de Monsieur et Madame.
Derrière « le plaisir de vivre », toute une maisonnée
Le fameux « plaisir de vivre » célébré par Talleyrand suppose beaucoup de monde.
Un hôtel particulier menant grand train peut compter une quinzaine de personnes à son service. Les maîtres possèdent leurs appartements, les enfants leurs propres espaces, tandis que les domestiques logent notamment sous les combles. Couloirs, portes dérobées, escaliers de service et entresols permettent à cette domesticité de circuler, d’apporter, de débarrasser, de préparer et d’entretenir tout en restant aussi discrète que possible.
Même les enfants passent une grande partie de leur temps avec d’autres adultes : nourrices lorsqu’ils sont petits, puis gouvernantes pour les filles et précepteurs pour les garçons.
L’hôtel particulier apparaît ainsi comme une petite société extrêmement hiérarchisée.
L’exposition révèle alors un détail particulièrement intéressant : tout le monde n’y entretient même pas le même rapport à l’heure.
Au XVIIIe siècle, la pendule devient un objet désirable dans les intérieurs aisés. Elle est présente chez les maîtres, mais absente des pièces de service et des chambres des domestiques. L’exposition l’explique par la nature même de leur service : on n’attend pas d’eux qu’ils soient ponctuels à une heure déterminée, mais qu’ils soient disponibles lorsqu’on les appelle.
Tout le monde habite donc la même maison, mais tout le monde n’y possède pas le temps de la même manière.
Une table familière, des repas qui le sont beaucoup moins
Lorsque l’on arrive à la table, le regard retrouve des objets beaucoup plus familiers.
Dressée avec son argenterie, son cristal et sa vaisselle, elle attire immédiatement l’œil. Pots, salières, moutardiers, cuillères spécialisées et autres accessoires rappellent le raffinement du service et la multiplication d’objets destinés à des usages très précis.

Mais cette table permet surtout de donner une réalité matérielle aux horaires évoqués plus tôt.
Le dîner aristocratique tend progressivement à devenir un repas plus solitaire, tandis que le souper tardif réunit une société choisie. Le service à la française organise quant à lui les mets en plusieurs services successifs. La table est donc à la fois le lieu où l’on mange et celui où se manifeste une certaine manière de recevoir.
Là encore, des objets connus retrouvent leur place dans une organisation qui, elle, ne l’est plus.
La nuit existe encore
Notre rapport contemporain au temps est également inséparable d’une révolution que nous avons fini par ne plus voir : l’électricité.
Aujourd’hui, lorsqu’une pièce s’assombrit, un interrupteur suffit. La lumière naturelle peut disparaître sans que notre activité s’arrête. Nous pouvons lire, travailler ou dîner longtemps après la tombée de la nuit sans même penser à ce que signifie matériellement « éclairer ».
Les habitants de cet hôtel particulier disposent évidemment d’un éclairage artificiel. Et il peut être extrêmement raffiné.
Un magnifique lustre parisien à douze lumières, réalisé vers 1745-1755, associe bronze ciselé et doré, cristal de roche, améthyste et quartz fumé. Ce sont d’ailleurs ces éléments colorés, mêlés aux parties transparentes, qui attirent immédiatement le regard.

Mais ses douze lumières sont douze flammes. Il faut préparer les bougies, les allumer, les entretenir, éventuellement les remplacer, puis les éteindre.
Le luxe ne supprime donc pas la contrainte matérielle : il permet souvent de la déléguer. Quelqu’un apporte l’eau du broc. Quelqu’un sert la table. Quelqu’un entretient les pièces. Quelqu’un s’occupe de la lumière.
Et pourtant, contrairement à l’image que nous pourrions avoir d’une société allant se coucher avec le soleil, la vie aristocratique peut se prolonger tard.
À 23 h 15, après le souper, on passe encore au salon pour converser, écouter de la musique ou jouer. Le jeu d’argent occupe une place importante dans cette sociabilité. Une citation d’époque résume d’ailleurs assez joliment son importance : un homme qui ne joue pas peut devenir, aux yeux de certaines dames, un véritable « meuble inutile ».
La nuit existe, mais elle n’est pas vécue comme la nôtre.
L’électricité a profondément modifié ce rapport en nous permettant de nous affranchir beaucoup plus facilement de la lumière naturelle. Plus tard, la radio et surtout la télévision ont elles aussi rythmé les soirées autour de rendez-vous à heures fixes. Les techniques changent, et avec elles notre manière d’organiser les vingt-quatre heures.
Voir autrement ce que l’on croyait connaître
Une journée au XVIIIe siècle m’avait pourtant laissée, au sortir de la visite, sur une impression légèrement mitigée.
L’effort de scénographie était évident : les heures, les lumières, les sons, les odeurs, les objets remis en situation. Pourtant, qu’avais-je réellement découvert ? J’avais déjà vu des commodes, des fauteuils, des lits, de l’argenterie, des vêtements, des livres anciens et quantité d’objets semblables dans d’autres musées. Certains de ces objets, ou du moins leurs formes, font même encore partie de nos intérieurs.
En y repensant, la question était peut-être mal posée.
L’intérêt de cette exposition n’est peut-être pas de montrer une succession d’objets inconnus. Il est de rétablir les liens entre des objets que les musées présentent habituellement séparément : un lit et une bassinoire, une chaussure et sa socque, un broc et la toilette, une pendule et celui qui a le droit de disposer de son temps, une table et l’heure à laquelle on « dîne ».
C’est en retrouvant leurs usages que ces objets font apparaître la distance qui nous sépare de ceux qui les utilisaient.
Cette distance est d’autant plus facile à oublier que tout semble familier.
Nous lisons encore les auteurs du XVIIIe siècle. Nous comprenons leurs mots. Nous reconnaissons leurs objets et leurs meubles. Nous savons ce qu’est une chambre, un cabinet, un dîner ou un salon. Alors, presque inconsciemment, nous installons leurs personnages dans notre journée.
L’exposition du MAD oblige à leur rendre la leur.
Vingt-quatre heures durent toujours vingt-quatre heures. Pourtant, une journée n’est pas une donnée universelle. Elle dépend d’une époque, de ses techniques, de son organisation sociale, des rapports entre hommes et femmes, de la manière dont on travaille, mange, se déplace, s’éclaire, reçoit ou se divertit.
Les objets étaient finalement bien ceux que nous pensions connaître.
C’est en les regardant vivre ensemble que leur monde cessait de l’être.
Neïla Driss
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L’exposition Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier s’achève le 4 octobre 2026. Ceux qui n’auront pas eu le temps de la découvrir pourront néanmoins poursuivre cette plongée dans le XVIIIe siècle à travers les collections permanentes du Musée des Arts décoratifs. La plupart des quelque 550 pièces réunies dans l’exposition appartiennent d’ailleurs au musée, même si beaucoup sont rarement montrées.

