Qu’est-ce que la Méditerranée ? Mille choses à la fois. Non pas un paysage, mais d’innombrables paysages. Non pas une mer, mais une succession de mers. »

Fernand Braudel écrivait cela en pensant à toute une mer, mais il suffit de quelques pas dans la médina de Tunis pour comprendre ce qu’il voulait dire : ici, les civilisations se sont superposées, et le voyageur le ressent dès le premier instant.

L’émotion, en réalité, commence avant même d’avoir posé le pied dans la ville. Dix minutes avant l’atterrissage, le hublot de l’avion offre l’un des plus beaux panoramas de la Méditerranée : le golfe de Tunis s’ouvre entre deux promontoires, le Cap Bon d’un côté, avec, à l’horizon, les silhouettes sauvages de Zembra et Zembretta, et le Cap Farina de l’autre, où commence une étendue de plages dorées longue de trente kilomètres.

Au milieu, le lac de Tunis, la lagune de l’Ariana, les ruines de Carthage et, pour qui a l’œil attentif, les deux sommets jumeaux du djebel Bou-Kornine, souvent enveloppés d’une légère brume qui contraste avec le scintillement de la mer.

Une ville faite de petits villages

Une fois en ville, on découvre un lieu où tradition et modernité cohabitent sans heurts.

Dans les rues se croisent tenues européennes et vêtements traditionnels. Certains se dirigent vers le marché central ou les souks de la médina, d’autres sont attablés dans les cafés devant un espresso, un direct  -le cappuccino local-, un thé à la menthe ou une rafraîchissante citronnade.

Cinq fois par jour, l’adhan -appel à la prière- s’élève des mosquées de la médina et, pendant un instant, le temps semble suspendu.

Tunis est une ville que l’on pourrait raconter comme un ensemble de petits villages cousus les uns aux autres : mer, lagunes, ruines puniques et romaines, tradition arabo-islamique. Ancienne mais vivante, elle révèle à chaque coin de rue son double visage, nord-africain et européen à la fois.

Et c’est précisément dans la médina que ce double visage se dévoile le mieux.

On y entre par l’une de ses nombreuses portes, sans carte à la main, en se laissant simplement guider par la curiosité : palais anciens, mosquées -certaines imposantes, d’autres petites et discrètes-, cours cachées, fontaines, coupoles de mausolées, portails aux rayures blanches et noires des hammams historiques.

Nombre de ces édifices ont été restaurés au fil du temps et transformés en musées, centres culturels, restaurants ou salons de thé : un patrimoine vivant, et non figé.

Dans la médina, se laisser guider par l’instinct

Le jour, la médina est un décor à elle seule, avec des rues entières consacrées à un seul métier : celle des bijoux, celle des tissus, celle des parfums, et même une ruelle où l’on ne vend que des chéchias -couvre-chef traditionnels. Entre deux boutiques se glissent restaurants, échoppes de street-food, ateliers et maisons privées.

Au coucher du soleil, tout change. Les commerces ferment, l’obscurité descend rapidement sur les ruelles et il ne reste bientôt que les habitants, attardés autour d’un dernier café ou d’un narguilé avant de rentrer chez eux.

Chaque fois que l’on entre dans la médina, on finit par se laisser attirer par une petite boutique, l’appel d’un muezzin, le coup de marteau d’un artisan sur le métal, le chant à voix basse d’un tailleur qui façonne une chéchia, l’odeur d’un sandwich tout juste garni ou une cour aperçue par hasard derrière une porte entrouverte.

Une fois à l’intérieur, le mieux est encore de suivre son instinct et de tracer son propre chemin entre les monuments, les boutiques et les restaurants qui invitent à s’arrêter.

Dans les ruelles, rien n’est laissé au hasard

Se perdre dans ces ruelles aide aussi à comprendre pourquoi les médinas du monde arabe ont cette réputation de labyrinthes sans logique.

Celle de Tunis, en réalité, suit une logique bien précise : tout y est pensé pour préserver l’intimité de la vie domestique.

La maison à patio en est le cœur, déclinée sous différentes formes selon le milieu social, de l’habitation populaire au grand palais, le qsar, avec ses entrées en chicane, ses couloirs à angle droit et ses espaces conçus pour filtrer le regard entre la rue et la maison.

Même les impasses deviennent presque un prolongement des habitations et, à certains endroits, les maisons enjambent littéralement les rues, formant des passages couverts souvent décorés de petites briques à motif de feuille de palmier.

Dans cette organisation, les rues ne sont pas des lieux de rencontre, mais avant tout des passages. La vie du quartier se déroule plutôt autour de la mosquée, du four, du hammam ou de la petite école coranique, dans un microcosme presque autosuffisant qui se répète d’un quartier à l’autre, au rythme de la prière, du travail et de la convivialité.

Une ville à lire en levant les yeux

Et c’est justement en regardant vers le haut, peut-être depuis l’une des nombreuses terrasses de la vieille ville, que l’on remarque combien la médina est ponctuée de minarets et de coupoles.

Mosquées et mausolées, avec les médersas -les anciennes écoles coraniques- racontent une architecture qui lui est propre, enrichie au fil des siècles par les apports ottomans et par ceux des Européens arrivés dans la ville : Andalous, Maltais, Italiens.

Chaque minaret possède son histoire, et sa forme suffit parfois à la révéler : rectangulaire, il renvoie à la tradition la plus ancienne de la ville ; octogonal, il porte la trace de l’arrivée des Ottomans au XVIe siècle.

À l’intérieur, chaque mosquée possède les mêmes éléments essentiels : une niche décorée indiquant la direction de La Mecque et un minbar, souvent en bois finement travaillé, depuis lequel l’imam dirige la prière.

Un détail intrigue toujours les visiteurs les plus attentifs : dans nombre de ces mosquées, on trouve des colonnes et des chapiteaux de remploi, récupérés sur d’anciens sites puniques et romains, probablement dans la toute proche Carthage.

Une manière de rappeler combien l’histoire de Tunis s’est toujours construite par stratifications successives.

Le hammam, bien plus qu’un bain

Ce n’est pas un hasard si les hammams, qui ont rythmé pendant des siècles la vie quotidienne de Tunis et de tout le Maghreb, se trouvent souvent à proximité des mosquées : avant la prière, les musulmans doivent se purifier par les ablutions, et le hammam est depuis toujours l’un des lieux associés à ce rituel.

Mais le hammam est bien plus qu’un simple bain. C’est avant tout un espace de sociabilité, où l’on se rend pour célébrer un mariage, une circoncision ou une fête religieuse ; un lieu où les traditions se transmettent de mère en fille et où se mêlent aussi légendes et superstitions.

Dans certains bains anciens qui n’ont pas été rénovés, on peut encore apercevoir sur les murs des empreintes de mains dessinées au henné, autrefois destinées à éloigner les esprits.

Pour les femmes du pays, c’est un rituel connu depuis l’enfance, transmis par les mères, les tantes, les grandes sœurs. Pour qui vient de l’extérieur, en revanche, l’expérience peut être déroutante.

Les souks, l’âme publique de la médina

Et si les mosquées et les hammams préservent la dimension la plus intime et spirituelle de la médina, les souks en représentent depuis toujours l’âme publique.

Ils ne sont pas seulement une attraction pour les touristes en quête d’atmosphère. Les Tunisiens eux-mêmes y viennent pour acheter des étoffes, des tapis, des épices, des essences parfumées, de l’or ou, tout simplement, des vêtements, des sacs, les traditionnelles babouches en cuir ou les chéchias en feutre rouge.

De nombreux souks se déploient sur plusieurs niveaux jusqu’à une terrasse, véritables petites œuvres d’art entre carreaux de céramique aux motifs floraux, fontaines et tapis.

Dans plusieurs boutiques, moyennant un petit pourboire, il est possible de monter sur ces terrasses et de profiter de l’un des plus beaux panoramas de la ville : des minarets encadrés par des arches décorées et des toitures de tuiles vertes d’inspiration andalouse.

La disposition des marchés, elle non plus, n’a jamais été laissée au hasard.

Autour de la mosquée Zitouna se regroupent traditionnellement les souks dits « nobles » : bijoux, soieries, chéchias. Les activités bruyantes ou malodorantes, comme le travail des métaux ou des peaux, étaient reléguées vers les murailles extérieures.

Aujourd’hui, parmi les ruelles d’épices, de savons, de bois incrusté et de tapis, on trouve également des marchandises venues d’ailleurs, de Chine à la Turquie, comme dans tous les marchés du monde.

Mais ici, il suffit d’un minaret entre deux toits ou d’un vendeur de pâtisseries au coin d’une rue pour retrouver aussitôt ce qui rend la médina unique.

Une ville qui ne se livre jamais tout entière

Tunis, au fond, ne se raconte pas en une seule visite, et c’est peut-être précisément là que réside son charme : une ville qui se découvre morceau après morceau, entre un coucher de soleil rouge, une porte jaune et une échappée bleue sur la Méditerranée.

Celui qui arrive avec l’idée de « voir » la médina en quelques heures finit, en réalité, par simplement se laisser traverser par elle.

Francesca Spinola
Journaliste et auteure italienne, spécialiste de la Méditerranée et du monde arabe. Auteure de “Blu Tunisi” (2024) et contributrice de Tourismag.