Par cette brèche dans la haie de cactus qui sert ici de clôture, ils se sont glissés subrepticement, l’un derrière l’autre, dans un monde où le temps semblait avoir arrêté sa course après avoir revêtu le décor de poussière grise et de poudre d’or. Le prêtre balayait du regard cette immense scène pour en faire resurgir les souvenirs d’antan, quand il venait ici en visite pastorale chez les héritiers des Ducroquet, propriétaires, depuis les années 90 du siècle précédent, d’un vaste domaine qui s’étendait sur plus de neuf cents hectares, à une trentaine de kilomètres à la sortie sud de Tunis. Là-bas au fond, plaqué sur le rideau foncé du relief naissant, le piton sur lequel ces colons de la première heure, vers 1890, avait élevé leur résidence qui surplombe la paysage environnant. Elle est toujours là, cette demeure, comme l’ombre d’elle-même, pour témoigner de la prospérité passée de l’endroit. A ses pieds, le terrain est chaotique, parsemé de boursouflures.
Site archéologique d’Uthina — Grands chapiteaux antiques
Aux côtés du prêtre se tenaient deux très jeunes promus dans la fonction publique en tant qu’attachés de recherche dans le Centre des Arts et Traditions Populaires relevant du ministère de la Culture et dans lequel le Français assurait une fonction d’encadreur. Tout d’un coup un «chien kabyle», surgi d’un nuage de poussière en vociférant, fonce sur la jeune fille. Prise de panique, celle-ci se réfugie dans les bras de son collègue. Ce moment, et en cet endroit, marqua sinon la naissance de leur amour, du moins sa première manifestation publique et il dura jusqu’à ce que la mort les a séparés, plus d’un demi-siècle plus tard.
L’accès à cet endroit était interdit au public depuis la nationalisation, en 1964, des terres agricoles appartenant aux colons étrangers établis en Tunisie à la faveur de l’instauration du «Protectorat» français sur la Tunisie en 1881. Mais aussi à cause de la nature archéologique du terrain sur lequel le colon s’est installé avec sa famille et ses bêtes. On est ici à l’emplacement d’Uthina (rebaptisé Oudhna par les habitants du voisinage, la très riche plaine de la Khélidia), cité antique fondée à la toute fin du premier siècle avant J.C. par César Auguste pour y installer ses vétérans de la XIII° Légion en récompense de leur bravoure dans les guerres qui l’avaient opposé aux Germains. Il y avait là un capitole, le plus grand d’Afrique romaine, surplombant la cité et son vaste forum, des citernes géantes, des thermes publics sur deux niveaux et alimenté en eau par un aqueduc venu de la montagne voisine, un théâtre, un amphithéâtre d’une capacité d’environ 15.000 places, des demeures luxueuses décorées de mosaïques parmi les plus raffinées du monde romain, des silos à grains monumentaux, et bien d’autres édifices dont on devine la survie sous les éboulis de toute taille.
Site archéologique d’Uthina — Mosaiques
Au fil du temps, des fouilles épisodiques et partielles ont été menées qui ont doté le Musée national du Bardo de quelques-unes de ses pièces maîtresses, surtout des mosaïques. Entre temps, le site a été soumis à un intense trafic d’objets antiques, y compris via les valises diplomatiques. Surtout, des paysans pauvres sont venus s’installer dans les structures restées partiellement intactes (citernes domestiques, caveaux, etc.) mettant en péril l’intégrité de ce qui restait comme vestiges par ailleurs bombardés par l’aviation allemande durant la Deuxième Guerre mondiale.
De retour sur ces lieux plus d’une décennie plus tard, les amoureux, entre temps mariés et devenus parents de deux enfants, se sont alarmés de la progression de l’occupation du terrain par des squatters et l’amplification de trafics de toutes sortes. Un vent mauvais qui venait chasser les souvenirs romantiques des amours naissantes sous les auspices de vestales éthérées qui flottaient au-dessus du site aux souvenirs assoupis.
Dans le même élan que celui de leur première accolade, ils ont décidé de lancer une véritable campagne de sauvetage. Ils ont imaginé que celle-ci pouvait revêtir la forme d’une fête pour attirer l’attention des autorités aussi bien que de l’opinion publique sur la valeur du site et des ressources à la fois scientifiques, économiques et culturelles qu’il peut receler. Par exemple, un week-end au cours duquel il serait animé à la romaine. Avec la participation de figurants venus de la région pour camper des personnages du monde antique : vestales, prêtres, monarques, édiles, légionnaires, artisans, badauds, sportifs, etc. L’idée a pris corps avec l’implication de diverses instances: Association des Journalistes et Ecrivains du Tourisme, ministère et Office du Tourisme, Agence de Protection du Patrimoine Culturel, etc.
Site archéologique d’Uthina — Grand Capitole
En prévision de l’événement, le couple s’est partagé la tâche. A lui la relation avec les partenaires institutionnels et les média pour assurer le plus grand succès populaire à l’opération ; à elle la mission d’expliquer le pourquoi et le comment de la chose à la foule de figurants qui vont réinsuffler la vie dans ce décor ressurgit du fond des siècles. Elle le fit avec délicatesse et conviction non seulement pour la réussite de la mise en scène mais aussi –mais surtout- pour transmettre à ces jeunes et moins jeunes la passion du patrimoine.
En juin 1990 eut donc lieu le premier «week-end à la romaine» sur le site d’Uthina. Toute une population d’ « acteurs » improvisés s’est répandue dans le site, se livrant aux activités induites par leur déguisement. Elle a investi tous les espaces encore visibles. La pierre, tout d’un coup, a respiré la gloire des temps passés et l’espérance en des jours meilleurs. Une foule considérable s’est déplacée pour découvrir un trésor à portée de sa curiosité et cependant occulté par la négligence.
Le clou de cette manifestation a été le «dîner romain» concocté sur la base de recettes culinaires puisées dans un «classique» de la littérature gastronomique de l’Antiquité rédigé par le célèbre Apicius. La «cave au trésor», en sous-sol du Capitole, a été convertie en salle de restaurant pouvant accueillir une soixantaine de convives -responsables, diplomates et journalistes. Le service a été exécuté par un personnel habillé à la romaine et l’animation assurée par un ballet d’inspiration antique et une joueuse de harpe...d’origine mexicaine, vêtue à la romaine !
La « Salle au trésor » en sous-sol du Capitole après sa restauration. Après avoir abrité les accessoires du culte jupitérien pendant des siècles, elle a accueilli de somptueuses soirées à la romaine débuts des années 90
Cette opération a connu un grand retentissement dans les médias. L’interférence de la première guerre du Golfe, intervenue très peu de temps après, l’a cependant reléguée en arrière-plan. Aussi, l’opération a-t-elle été reconduite l’année suivante et encore une année. A la troisième session, le Chef de l’Etat a décidé de faire de la réhabilitation du site un «chantier présidentiel», donc prioritaire et doté de moyens appropriés. Près de trois décennies plus tard, le périmètre archéologique, après travaux de consolidation et de mises au jour nouvelles, a vu remonter à la surface des monuments majeurs tels un Capitole aux divers espaces restaurés dont une salle d’exposition destinée à accueillir les objets découverts sur place et un amphithéâtre qui, après dégagement et restauration de son arène et d’une partie de ses gradins, accueille chaque été le Festival international des Arts populaires. été érigé en parc archéologique national.
Et les squatters, dans tout cela ? Au nombre de 27 familles qui étaient venues s’incruster dans le site, ils se sont vu attribuer des logements décents dans un lotissement aménagé à proximité du site antique baptisé «Oudhna Nouveau » et qui s’est développé depuis jusqu’à devenir un véritable petit village. Les chômeurs parmi eux ont été recrutés sur le chantier pour des taches d’entretien du site et son gardiennage. L’aménagement d’un parking et d’une aire d’accueil des visiteurs ont offert de nouvelles opportunités d’emplois.
Poussé par la nostalgie, le survivant du trio des années 60 est retourné sur le site aussi souvent que possible. A chaque fois, quand il se perd dans les méandres des pistes qui serpentent parmi les vestiges et les souvenirs, il entend sur ces hauteurs comme un doux chuchotement de l’Absente qui lui dit que tout a commencé ici mais que tout ne s’y arrêtera pas tant que les pierres parleront et qu’elles sauront raconter leur épopée. Et cet humble guichetier qui a vécu cette épopée jusqu’à la veille de sa retraite et qui comprend à la perfection le langage des pierres a dit un jour pas si lointain à un ami qui accompagnait l’esseulé dans une énième visite : « Chaque pierre dans ce site vous parlera de lui. »

Tahar AYACHI

