Cette semaine marque l’anniversaire de la naissance de Habib Bourguiba. Au-delà de l’homme politique et du père de l’indépendance tunisienne, cette date est l’occasion de revenir sur une dimension essentielle de sa personnalité : son rapport à la culture.

Chez Bourguiba, la culture n’était pas un simple accompagnement de l’action politique. Elle participait pleinement à sa vision de la construction d’un pays. Pour lui, l’indépendance ne pouvait pas se limiter à la souveraineté d’un État ; elle devait également conduire à l’émancipation des citoyens, à l’ouverture des esprits et à la capacité d’un peuple à prendre part à la vie culturelle et intellectuelle.

Cette conviction explique l’attention particulière qu’il a accordée aux arts, aux artistes et aux lieux de diffusion culturelle, ainsi que le rapport direct et personnel qu’il a entretenu avec les créateurs.

Cette vision, Bourguiba ne l’a évidemment pas réalisée seul. Il a su s’entourer de responsables, d’intellectuels et de créateurs qui partageaient sa conviction et possédaient les compétences nécessaires pour lui donner corps. Des personnalités comme Chedli Klibi, Mahmoud Messadi ou Tahar Cheriaa, parmi beaucoup d’autres, ont ainsi transformé cette ambition en institutions, en festivals et en actions concrètes.

Les exemples retenus dans cet article donnent un aperçu d’une politique culturelle bien plus vaste, qui s’étendait à de multiples domaines de la création et de la vie intellectuelle.

La culture pour former un citoyen ouvert sur le monde

Au lendemain de l’indépendance, Bourguiba fait face à un pays qui doit construire ses institutions et poser les bases d’une nouvelle société. Mais il ne considère pas la culture comme un luxe qui viendrait après les autres priorités. Il comprend qu’elle est indispensable à la modernisation de la Tunisie et à l’émancipation de ses citoyens.

C’est dans cette perspective qu’il favorise le développement des ciné-clubs, la multiplication des salles de cinéma et la création des maisons de culture. Ces lieux rapprochent les œuvres des citoyens : les maisons de culture deviennent des espaces de rencontre et de diffusion, tandis que les ciné-clubs permettent de découvrir des films, d’en discuter et de former le regard des spectateurs.

Pour Bourguiba, il ne s’agit pas seulement de proposer des loisirs. Le cinéma, le théâtre, la littérature et les arts plastiques ne doivent pas rester réservés à une élite. Ils doivent nourrir la réflexion, éveiller la curiosité, développer le regard critique, ouvrir les esprits sur le monde et participer à la formation d’une société nouvelle.

Habib Bourguiba et le cinéma: construire et faire voyager l’image de la Tunisie

Parmi les arts auxquels Habib Bourguiba accorde une attention particulière, le cinéma occupe une place singulière. Il en saisit très tôt la double portée : donner à la jeune nation les moyens de produire ses propres récits, mais aussi faire voyager son image au-delà de ses frontières. À travers les films, la Tunisie peut affirmer son identité, montrer ses paysages et entrer en dialogue avec les grandes cinématographies arabes et internationales.

Pour donner corps à cette ambition, Bourguiba dote rapidement le pays de nouveaux outils. Dès 1957, la création de la Société Anonyme Tunisienne de Production et d’Expansion Cinématographique (SATPEC) permet de structurer la production nationale, de développer les infrastructures et de poser les fondations d’une véritable industrie du cinéma. Cette politique se poursuit avec les studios de Gammarth, inaugurés en 1968, qui accueillent des productions tunisiennes et étrangères et offrent au pays les moyens techniques nécessaires aux tournages.

Un premier symbole fort de cette ambition est Goha, le simple de Jacques Baratier. Tourné dans plusieurs villes tunisiennes en 1957, soit à peine un an après l’indépendance, le film est offert à la Tunisie et concourt sous ses couleurs au Festival de Cannes en 1958. Bien qu’il s’agisse d’une coproduction franco-tunisienne, il devient ainsi le premier long métrage tunisien de l’après-indépendance présenté en compétition officielle à Cannes et y reçoit, ex æquo, le Prix Le Premier Regard – Un Certain Regard, première récompense obtenue par la Tunisie sur la Croisette. Le film réunit Omar Sharif et Claudia Cardinale, qui y fait ses débuts au cinéma. Il est en outre tourné en deux versions, l’une française et l’autre arabe, chaque scène étant reprise dans les deux langues.

                                                                                


Affiche du film Goha, coproduction franco-tunisienne présentée et récompensée au Festival de Cannes en 1958

 

Mais l’ambition de Bourguiba ne consiste pas seulement à voir la Tunisie représentée dans une coproduction internationale. Les structures mises en place doivent permettre aux cinéastes tunisiens de porter eux-mêmes leurs récits à l’écran. En 1966, Omar Khlifi réalise L’Aube, considéré comme le premier long métrage de fiction entièrement tunisien après l’indépendance. Une décennie plus tard, Les Ambassadeurs de Naceur Ktari marque une nouvelle étape. Réalisé en 1975, le film reçoit le Prix spécial du jury au Festival de Locarno en 1976, avant d’être présenté au Festival de Cannes en 1978 dans la section Un Certain Regard.

Cette période voit également la Tunisie participer à des œuvres internationales importantes. En 1970, Fernando Arrabal y tourne les extérieurs de Viva la muerte, coproduction franco-tunisienne réalisée à Hergla, à Bizerte et au cimetière de Menzel Bourguiba. Interdit de séjour dans l’Espagne franquiste, le cinéaste choisit le jeune Tunisien Mehdi Chaouch pour tenir le rôle principal et Férid Boughedir comme premier assistant réalisateur. Interdit en Espagne, en Tunisie et en France, le film est néanmoins projeté dans son intégralité le 16 mai 1971, en ouverture de la Semaine de la critique au Festival de Cannes.

Dans le même temps, Bourguiba comprend ce que l’accueil des grandes productions étrangères peut apporter à l’image du pays. La diversité des paysages tunisiens, sa lumière, son patrimoine et les infrastructures mises à la disposition des équipes attirent progressivement les réalisateurs internationaux.

Le tournage de Jésus de Nazareth de Franco Zeffirelli, réalisé en Tunisie en 1975, en offre un exemple particulièrement révélateur. Cette grande production internationale choisit notamment Monastir comme lieu de tournage. Bourguiba se rend personnellement sur le plateau, comme en témoignent les photographies où on le voit aux côtés du réalisateur et des équipes du film.

Cette capacité d’accueil prend une dimension mondiale avec Star Wars : Un nouvel espoir. Le premier volet de la saga, sorti en 1977, est largement tourné dans le sud tunisien. Les paysages de Tozeur, de Nefta, de Matmata et de Djerba deviennent ceux de la planète Tatooine, dont le nom lui-même évoque Tataouine. Des décennies plus tard, ces lieux et ces décors continuent d’attirer des visiteurs venus du monde entier, laissant une empreinte touristique durable et transformant plusieurs sites tunisiens en lieux de mémoire pour des générations de spectateurs.

L’ouverture voulue par Bourguiba passe également par une coopération soutenue avec le cinéma égyptien, alors dominant dans tout le monde arabe. Plusieurs films sont alors coproduits entre les deux pays et tournés, en partie ou en grande partie, en Tunisie, avant de circuler dans l’ensemble du monde arabe. Ils associent souvent leurs intrigues à une image moderne, balnéaire et touristique du pays. Sidi Bou Saïd, Gammarth, Hammamet, les plages, les ports et les grands hôtels deviennent les cadres de romances, de comédies et de films d’aventures. Lorsque le récit le permet, des danses et des traditions tunisiennes sont également intégrées aux scènes.

Parmi ces nombreuses coproductions, L’Amour perdu, sorti en 1970, occupe une place particulière. Tourné en grande partie à Sidi Bou Saïd, le film inscrit son récit dans les décors emblématiques du village, ses maisons blanches, ses ruelles et ses volets bleus. Son importance tient aussi à la participation du grand acteur tunisien Aly Ben Ayed.

La Folie de l’amour, réalisé par Nader Galal en 1977, permet de mesurer une autre dimension de cette relation entre cinéma, tourisme et rayonnement culturel. Cette coproduction égypto-tunisienne, tournée entre Sousse et Tunis avec Hussein Fahmy et Naglaa Fathy, montre la mer, les paysages de Sousse et les rues du centre-ville de Tunis, mais aussi une soirée folklorique qui met en valeur les traditions du pays. Portées par deux acteurs connus de millions de spectateurs, ces images circulent dans tout le monde arabe et font entrer les paysages tunisiens dans son imaginaire collectif, à une époque où le cinéma constitue l’un des plus puissants moyens de diffusion des images et des modes de vie.

Bourguiba avait également l’habitude de recevoir les artistes tunisiens et étrangers de passage dans le pays. Les photographies conservées de certaines de ces rencontres permettent aujourd’hui d’en retrouver la trace. À l’occasion du tournage de La Folie de l’amour, il reçoit ainsi Hussein Fahmy et Naglaa Fathy au palais de Skanès, sa résidence d’été à Monastir, lors d’un dîner. Des années plus tard, Hussein Fahmy évoquera encore avec émotion cette soirée et l’accueil que lui avait réservé le président tunisien.

Bourguiba, un président au cœur de la vie culturelle

Le rapport de Bourguiba à la culture ne se limite pas aux institutions qu’il met en place ou aux discours qu’il prononce. Il se manifeste aussi dans une attitude personnelle : le président tunisien rencontre les créateurs, les écoute, assiste à leurs spectacles et participe lui-même à la vie culturelle. Les photographies qui le montrent aux côtés de nombreux artistes étrangers et tunisiens appartiennent aujourd’hui à la mémoire collective.

À une époque où l’on ne parlait pas encore de « soft power », Bourguiba avait déjà compris que les artistes exerçaient une influence qu’aucun discours officiel ne pouvait égaler. Leur regard sur un pays, leurs témoignages et les images qu’ils en rapportent contribuent à façonner sa réputation. Les accueillir ne relevait donc pas seulement du protocole : c’était aussi une manière de faire connaître la Tunisie au-delà de ses frontières.

Bourguiba veillait également à ce que ces visites soient des occasions de rencontre avec les artistes tunisiens. Il ne s’agissait pas seulement de recevoir des célébrités étrangères, mais de favoriser de véritables échanges entre les différentes scènes artistiques. Les créateurs tunisiens étaient associés aux réceptions, aux manifestations et à plusieurs étapes des séjours organisés pour ces invités.

L’un des exemples les plus marquants est celui d’Oum Kalthoum. En novembre 1967, alors qu’elle se produit à l’Olympia de Paris pour des concerts devenus historiques, Habib Bourguiba et son épouse Wassila assistent à l’événement. Dans un entretien qu’elle donnera par la suite, la grande diva égyptienne racontera que c’est à cette occasion que le président tunisien l’invite à venir chanter en Tunisie.

Quelques mois plus tard, en 1968, cette invitation se concrétise par un séjour exceptionnel de dix jours et deux concerts à la Coupole d’El Menzah. La Tunisie entière vit au rythme de sa présence. Les foules se pressent dans les rues pour tenter de l’apercevoir, tandis que les médias suivent largement ses déplacements.

La venue de la « Dame du Caire » dépasse largement le cadre de ces deux concerts. Tout un programme est organisé pour lui faire découvrir la Tunisie, mais aussi pour montrer le pays aux journalistes et aux équipes de télévision tunisiens et égyptiens qui l’accompagnent.
Les photographies et les reportages réalisés durant cette visite diffusent ainsi les images de la Tunisie auprès de millions de personnes dans le monde arabe. Oum Kalthoum rencontre des artistes tunisiens et visite, en compagnie de certains d’entre eux, Tunis, sa médina, ses lieux culturels et le Palais de l’artisanat. Elle se rend également à Nabeul pour découvrir l’art de la poterie. Elle se familiarise ainsi avec les traditions, le patrimoine et les savoir-faire du pays, et confiera notamment avoir acheté un recueil de poésie d’Abou El Kacem Chebbi.

Habib Bourguiba lui réserve les honneurs accordés aux plus grandes personnalités. Il la décore du Grand Cordon de l’Ordre de la République et une rue portant son nom est inaugurée à Tunis. Lors de la Fête de la jeunesse, il l’invite à prendre place entre lui et le Premier ministre libyen en visite officielle à Tunis, avant que chacun des deux dirigeants ne lève l’une des mains de la chanteuse devant la foule.

 


Wassila Bourguiba, Habib Bourguiba et Om Kalthoum

 

Deux réceptions officielles marquent la fin de son séjour. Le 8 juin 1968, Bourguiba la reçoit au palais présidentiel de Carthage, en présence de hauts responsables tunisiens et de diplomates arabes. Il s’entretient avec elle dans son salon privé et lui offre un album photographique retraçant les différentes étapes de sa visite dans le pays.

Une seconde soirée, organisée au Hilton par Chedli Klibi en présence de Wassila Bourguiba, réunit autour d’Oum Kalthoum de nombreux artistes tunisiens. Il ne s’agit pas seulement pour eux de se produire devant elle, mais de participer à cette rencontre et d’échanger avec l’une des plus grandes figures de la culture arabe. La Troupe nationale des arts populaires présente un spectacle, Mohamed Jammoussi interprète notamment « Kahouaji idour », tandis que Zina et Aziza proposent un numéro de danse populaire. Oulaya et Naâma se succèdent également devant la chanteuse. Prévue pour s’achever à une heure du matin, la soirée se prolonge jusqu’à trois heures, les artistes tunisiens tenant tous à lui offrir une part de leur art.

Cette attention accordée aux grandes figures artistiques se retrouve tout au long de la présidence de Bourguiba. Abdel Halim Hafez occupe, parmi elles, une place particulière. Véritable idole dans l’ensemble du monde arabe, le chanteur et acteur égyptien se produit lui aussi en Tunisie durant les années Bourguiba. Les photographies prises à cette occasion le montrent aux côtés du président tunisien. Abdel Halim lui consacre également une chanson à l’occasion de son anniversaire, témoignant du prestige dont jouissait alors Bourguiba dans le monde arabe.

La présence de Warda Al Djazaïria et du compositeur Baligh Hamdi s’inscrit dans cette même volonté d’ouverture et de dialogue culturel. Lors de son concert à El Menzah, Fairouz interprète quant à elle « Tounes », une chanson dédiée à la Tunisie.

Cette ouverture ne se limite pas au monde arabe. Bourguiba reçoit également de nombreuses personnalités occidentales et cherche à inscrire la Tunisie dans les grands circuits culturels internationaux. Parmi les rencontres les plus célèbres figure celle de James Brown, accueilli en Tunisie en juillet 1975. Plusieurs photographies montrent le président aux côtés du « Godfather of Soul ».

 

Habib Bourguiba serre la main du chanteur américain James Brown lors de son accueil en Tunisie.
Habib Bourguiba accueille James Brown lors de son séjour en Tunisie, parmi les nombreux artistes internationaux reçus sous sa présidence.
 

Les festivals, des instruments d’ouverture culturelle

Pour Bourguiba, la culture ne devait pas seulement permettre aux Tunisiens d’accéder aux œuvres ; elle devait aussi ouvrir le pays sur le monde. À ses yeux, une nation ne rayonne pas uniquement par son économie ou sa diplomatie, mais également par sa capacité à créer des espaces où les peuples peuvent se rencontrer à travers l’art. C’est dans cette perspective que sont créés, sous sa présidence, le Festival international de Carthage et le Festival international de Hammamet en 1964, puis les Journées cinématographiques de Carthage en 1966.

Ces manifestations répondent à une véritable politique culturelle. Dans un entretien accordé au Monde en 1975, Mahmoud Messadi rappelle que les festivals tunisiens ne doivent pas devenir de simples entreprises de spectacles. Chacun possède une vocation propre : Carthage accueille les grandes productions et les artistes consacrés, tandis que Hammamet privilégie davantage la création, les échanges et la découverte de nouvelles formes artistiques.

Le 31 juillet 1964, Bourguiba inaugure personnellement le nouveau théâtre de plein air de Hammamet. Dès son ouverture, le festival affiche une programmation exigeante, diversifiée et résolument internationale. La première saison comprend notamment Othello, mis en scène par Aly Ben Ayed, avec Mouna Noureddine, l’acteur égyptien Jamil Ratib et l’artiste libanaise Théa Racy. Elle accueille également les Ballets des Jeunesses musicales de France, le pianiste américain Abbey Simon et la soprano Luise Bosabalian.

Au fil des éditions, cette ouverture se confirme par l’accueil de spectacles et de troupes traditionnelles venus de différentes régions du monde, y compris d’Afrique. Pour de nombreux Tunisiens, ces soirées constituent une première rencontre avec des arts populaires étrangers, découverts directement sur la scène de Hammamet.

Les Journées cinématographiques de Carthage, initiées par Tahar Cheriaa, portent quant à elles une ambition particulière : donner une visibilité aux cinémas africains et arabes et faire du cinéma un espace de dialogue entre les cultures.

Le patrimoine sous Bourguiba, une mémoire offerte au monde

La vision culturelle de Bourguiba ne concerne pas uniquement les arts et les artistes. Elle s’étend également au patrimoine, considéré comme un élément essentiel de l’identité nationale et comme un moyen de faire connaître la Tunisie à l’étranger.

Pour le président tunisien, l’indépendance ne signifie pas seulement construire un État moderne : elle implique aussi de montrer la profondeur historique d’un pays héritier de plusieurs civilisations.

Dans cette perspective, les personnalités étrangères accueillies en Tunisie sont également invitées à découvrir les richesses du pays : ses sites historiques, ses musées, ses paysages et ses savoir-faire artisanaux. Ces visites participent à une volonté plus large de présenter une Tunisie à la fois moderne, ouverte sur le monde et enracinée dans une histoire ancienne.

Oum Kalthoum en 1968, Valéry Giscard d’Estaing en 1975 et la reine Élisabeth II en 1980 comptent parmi les nombreuses personnalités étrangères ainsi accueillies. Le séjour de la diva, évoqué précédemment, donne lieu à tout un programme de découverte de la culture et du patrimoine tunisiens. Le président français visite notamment plusieurs lieux emblématiques, dont El Jem et Monastir, tandis que la souveraine britannique découvre le musée du Bardo en compagnie de Wassila Bourguiba, l’un des grands témoins de l’histoire et du patrimoine artistique tunisiens.

Cette volonté de faire du patrimoine un ambassadeur de la Tunisie dépasse les frontières nationales. En 1961, Habib Bourguiba offre aux Nations unies une mosaïque antique découverte à Haïdra et datée du IIIe siècle. Intitulée « La Mosaïque des quatre saisons », cette œuvre représentant le cycle de l’année est installée au siège de l’ONU à New York.

En 1972, toujours sous la présidence de Habib Bourguiba, la Tunisie offre également à l’UNESCO, à Paris, une autre mosaïque antique, « Diane chasseresse », découverte à El Jem, l’ancienne Thysdrus romaine.

Faire de la culture une présence quotidienne en Tunisie

Parallèlement au développement des festivals, à l’accueil des artistes étrangers et au rayonnement international du pays, Bourguiba veille à faire entrer l’art dans la vie quotidienne des Tunisiens. Dans la construction de la jeune République, les bibliothèques, les maisons de la culture, les librairies et les salles de cinéma rendent la culture accessible, tandis que les œuvres gagnent les lieux et les objets les plus familiers.

Après l’indépendance, l’application en Tunisie du principe du 1 %, qui réserve une part du budget de construction des bâtiments civils à leur décoration, participe de cette volonté de décloisonner la création artistique. Fresques, tableaux et autres réalisations trouvent alors leur place dans de nombreux espaces publics, officiels et culturels. La fresque réalisée par Abdelaziz Gorgi sur la façade de la Poste du Belvédère en offre un exemple particulièrement visible. Ses œuvres sont également présentes au palais de Skanès, résidence présidentielle de Bourguiba à Monastir, ainsi qu’au Palais des Congrès de Monastir, aujourd’hui Palais des Sciences, dont la galerie abrite cinq bas-reliefs de l’artiste représentant les arts, la musique et la danse.

Cette proximité entre art et quotidien passe également par des objets familiers. Plusieurs artistes tunisiens participent ainsi à la création des timbres-poste, parmi lesquels Abdelaziz Gorgi, Ammar Farhat et Jalel Ben Abdallah. Hatem El Mekki y occupe toutefois une place prépondérante par le nombre de ses réalisations. L’un de ses timbres, émis le 1er janvier 1958 et consacré à l’émancipation de la femme, représente une femme retirant son voile, faisant ainsi de la création artistique le vecteur d’une idée centrale du projet bourguibien.

À travers ces timbres liés à l’identité visuelle de la jeune République, l’art entre dans les foyers tunisiens et accompagne plusieurs générations. L’œuvre artistique devient ainsi une image familière avant même d’être une œuvre exposée.

Sous la présidence de Bourguiba, les peintres de l’École de Tunis participent plus largement à cette construction d’un imaginaire visuel national. Ammar Farhat, Jalel Ben Abdallah, Aly Ben Salem, Zoubeir Turki ou Abdelaziz Gorgi contribuent, chacun dans son domaine, à faire émerger une esthétique tunisienne moderne, nourrie par les paysages, les traditions et la mémoire du pays.

 

Habib Bourguiba entouré de peintres de l’École de Tunis
Le président Habib Bourguiba est entouré des figures majeures de l'art plastique tunisien, principalement des membres de l'École de Tunis: Hédi Turki, Abdelaziz Gorgi, Zoubeir Turki, Hatem El Mekki, Ali Bellagha, Néjib Belkhodja et Safia Farhat

 

L’un des exemples les plus originaux de cette démarche apparaît avec Tunisair. Au début des années 1970, alors que la compagnie nationale entre dans une nouvelle phase de développement avec l’acquisition de ses premiers Boeing 727-200, les cabines passagers deviennent également des espaces de valorisation de la création tunisienne. Des œuvres de plusieurs peintres de l’École de Tunis sont intégrées à l’aménagement intérieur de ces appareils.

Parmi ces œuvres figure « Hennit Laaroussa », réalisée par Zoubeir Turki et représentant la cérémonie traditionnelle du henné précédant le mariage. Signée par l’artiste en arabe et en français, elle est installée sur un panneau de la cabine passagers du Boeing 727-200 immatriculé TS-JHN. Pendant plusieurs années, elle accompagne les voyageurs dans leurs déplacements, accumulant des milliers d’heures de vol et faisant découvrir une image de la culture tunisienne à des passagers de différentes nationalités. L’œuvre peut ainsi circuler, voyager et devenir un ambassadeur discret de l’identité tunisienne.

 

Œuvre Hennit Laaroussa de Zoubeir Turki intégrée à la paroi d’une cabine de Boeing 727-200 de Tunisair
« Hennit Laaroussa » de Zoubeir Turki, intégrée à une paroi de la cabine passagers d’un Boeing 727-200 de Tunisair

 

Une vision qui a façonné des générations

Chez Bourguiba, la culture apparaît moins comme un secteur parmi d’autres que comme une composante du projet national. Cette place procédait chez lui d’une conviction personnelle autant que d’une vision politique. Homme cultivé, il aimait les arts, appréciait la compagnie des artistes et comprenait la valeur de leur travail.

Ce qui demeure aujourd’hui n’est pourtant pas seulement une succession de festivals, de musées, de spectacles ou d’œuvres. C’est une certaine manière d’avoir fait entrer la culture dans la vie du pays. Des générations de Tunisiens ont grandi avec ces images, ces artistes, ces lieux et ces rendez-vous, sans toujours mesurer qu’ils s’inscrivaient dans une politique d’ensemble.

C’est peut-être là que se mesure le mieux la portée d’une politique culturelle : lorsqu’elle devient une part de la mémoire quotidienne d’un peuple.

Et c’est précisément pourquoi revenir aujourd’hui sur le rapport de Bourguiba à la culture ne relève pas seulement de la mémoire historique. Cela conduit aussi à s’interroger sur la place que la Tunisie souhaite encore accorder à la culture dans la construction de son avenir.


Par Neïla Driss
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