Réalisé en 1977 par Ridha Béhi, Le Soleil des hyènes est considéré comme l'un des films majeurs du cinéma tunisien. À travers l’arrivée du tourisme de masse dans un village de pêcheurs en Tunisie, le cinéaste interroge les effets du développement économique sur les habitants, les métiers, les territoires et l’identité collective. Les questions soulevées par le film restent d'une étonnante actualité.
Ridha Béhi, cinquante ans de réflexion sur le tourisme
Certains cinéastes changent de sujet au fil de leur carrière. D'autres reviennent sans cesse aux mêmes interrogations, convaincus que les réponses n'ont jamais été pleinement apportées. Depuis plus d'un demi-siècle, Ridha Béhi explore ainsi les rapports entre développement économique, tourisme, identité et liberté de création.
Dès 1972, avec son court métrage Seuils interdits, il s'intéresse aux bouleversements provoqués par l'ouverture touristique de la Tunisie. Cinq ans plus tard, avec Le Soleil des hyènes, il approfondit cette réflexion à travers l'histoire d'un village de pêcheurs confronté à l'arrivée du tourisme de masse.
Ce regard critique sur les choix de développement du pays va cependant placer Le soleil des hyènes face à de sérieux obstacles. Son tournage est interdit en Tunisie, obligeant Ridha Béhi à réaliser le film au Maroc. Cette censure ne l'empêche pourtant pas de connaître un remarquable parcours international grâce, notamment, à sa sélection à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes en 1977. L'œuvre s'impose progressivement comme l'un des classiques du cinéma tunisien, alors même que le regard qu'elle porte sur les choix économiques du pays lui avait valu d'être rejetée au moment de sa création.
Ce regard n'est pas celui d'un cinéaste venu par hasard à ces questions. Formé à la sociologie, Ridha Béhi a consacré sa thèse de doctorat aux rapports entre le cinéma et la société tunisienne dans les années 1960. Cette double identité de chercheur et de cinéaste irrigue l'ensemble de son œuvre. Plus qu'à raconter des destins individuels, il s'intéresse aux mécanismes qui transforment les sociétés et aux conséquences, parfois invisibles, des choix politiques, économiques et culturels.
Cette réflexion est aujourd'hui loin d'être achevée. Ridha Béhi prépare actuellement un documentaire consacré à Le Soleil des hyènes. Plus qu'un retour sur un film devenu emblématique, ce projet entend revisiter tout ce qui l'entoure : son interdiction, son tournage au Maroc, les débats qu'il a suscités, mais aussi les transformations de la société tunisienne depuis un demi-siècle. Comme si le réalisateur poursuivait, cinquante ans plus tard, une même interrogation : comment le développement peut-il transformer une société au point d'en modifier les équilibres, les usages et jusqu'à son identité ?
Le Soleil des hyènes : quand le tourisme transforme une société
À première vue, Le Soleil des hyènes raconte une histoire simple. Dans un village de pêcheurs vivant au rythme de ses activités traditionnelles, des investisseurs étrangers arrivent avec un projet de tourisme de masse. Des structures hôtelières et touristiques sont construites, le paysage se transforme et les habitants voient progressivement leur quotidien bouleversé.
Mais Ridha Béhi ne filme jamais ces nouvelles structures touristiques comme une fin en soi. Ce qui l'intéresse, ce sont leurs conséquences sur les hommes et les femmes qui vivent déjà sur ce territoire. Derrière les bâtiments qui s'élèvent, c'est l'organisation même de la communauté qui commence à évoluer.
Les premières séquences sont essentielles. Le réalisateur prend le temps de montrer un village qui existe avant l'arrivée des investisseurs. Les hommes discutent devant l'épicerie, les pêcheurs vivent de la mer, les femmes occupent une place bien définie dans la vie quotidienne. Les gestes, les rencontres et les habitudes dessinent une communauté organisée selon ses propres rythmes. Ridha Béhi ne filme pas un espace vide en attente de modernité ; il filme une société vivante, porteuse de traditions, de solidarités et d'un rapport intime à son environnement.
C'est précisément cet équilibre qui va progressivement évoluer.
L'arrivée des investisseurs ne modifie pas uniquement l'économie locale. Elle redistribue les activités, transforme les métiers et redéfinit les priorités. Les pêcheurs deviennent d'abord ouvriers sur les chantiers des futures structures hôtelières et touristiques, avant de se reconvertir dans les activités créées par le tourisme. Certains vendent des cartes postales ou des souvenirs, d'autres promènent les visiteurs à dos de chameau. Leur savoir-faire ancestral cesse peu à peu d'occuper une place centrale dans la vie du village.
Les femmes connaissent une évolution comparable. Certaines rejoignent le personnel des hôtels, d'autres fabriquent des objets artisanaux destinés aux boutiques fréquentées par les touristes. Là encore, Ridha Béhi ne porte pas de jugement moral. Il observe comment un nouveau modèle économique redéfinit les rôles et les rapports sociaux.
À mesure que le tourisme s'installe, c'est toute une manière de vivre qui se trouve progressivement réorganisée. Le village demeure le même en apparence, mais il n'est plus pensé d'abord pour ceux qui l'habitent. La transformation est donc moins spatiale que symbolique : sans quitter leur village, ses habitants cessent progressivement d'en être les principaux acteurs. Son fonctionnement répond de plus en plus aux attentes de ceux qui viennent le visiter.
Au-delà de l'évolution des métiers, Ridha Béhi met en évidence une mutation plus profonde. Les activités tournées vers les besoins de la communauté cèdent progressivement la place à des activités destinées aux visiteurs. Les espaces du quotidien deviennent des espaces touristiques. Les savoir-faire changent de fonction : ils ne disparaissent pas, mais tendent à devenir des produits ou des attractions. Ridha Béhi ne montre donc pas une culture qui s'efface brutalement ; il montre comment une logique en remplace peu à peu une autre.
En Tunisie, comme dans de nombreux pays méditerranéens, le tourisme a représenté une source importante d'emplois, de devises, d'investissements et d'ouverture sur le monde. La question posée par Le Soleil des hyènes est ailleurs. Elle porte sur le modèle de développement adopté et sur ses conséquences lorsque les populations locales cessent progressivement d'en être les principaux bénéficiaires.
Tourisme de masse : des habitants devenus étrangers chez eux
Ridha Béhi exprime cette transformation avant tout par la force des images. Tout au long du film, une séparation s'installe progressivement entre ceux qui décident et ceux qui subissent les conséquences de ces décisions. D'un côté, les investisseurs, les responsables administratifs et les représentants du pouvoir ; de l'autre, les habitants du village.
L'une des scènes les plus marquantes intervient lors de l'inauguration des nouvelles structures touristiques. Les autorités célèbrent le développement et la modernisation autour d'un buffet. Les invités mangent, boivent et échangent tandis que les habitants observent la scène à distance, séparés des convives par un simple grillage.
L'image est d'une redoutable efficacité. Ceux auxquels ce développement est censé profiter ne participent pas à la célébration. Ils assistent, impuissants, à un événement organisé sur leur propre territoire, mais dont ils sont déjà exclus.
Le grillage dépasse alors sa fonction d'élément de décor. Il matérialise une frontière invisible entre deux mondes : celui qui décide et celui qui regarde. Les habitants ne sont pas expulsés du village, mais ils n'en maîtrisent déjà plus le destin.
Cette dépossession trouve sans doute son expression la plus forte dans la scène où des femmes sont chassées de la plage. Avant l'arrivée des structures touristiques, la mer faisait partie intégrante de leur quotidien. Les pêcheurs en vivaient, tandis que les femmes s'y rendaient pour se laver, laver leurs cheveux ou accomplir des gestes transmis de génération en génération. La plage n'était pas un espace de loisirs, mais un lieu de vie.
L'arrivée du tourisme en modifie profondément la fonction. Des gardiens interdisent désormais aux habitantes l'accès à cette plage qu'elles ont toujours fréquentée. L'espace devient réservé aux visiteurs.
La violence de cette séquence tient précisément à sa simplicité. Les femmes ne revendiquent aucun privilège ; elles souhaitent seulement continuer à vivre comme elles l'ont toujours fait. Pourtant, elles deviennent soudain indésirables dans un lieu qui faisait partie de leur quotidien.
La mer demeure physiquement au même endroit. Mais elle ne leur appartient plus vraiment.
À travers cette scène, Ridha Béhi montre que cette dépossession dépasse largement la seule question économique. Elle modifie le rapport qu’une communauté entretient avec son territoire, ses pratiques quotidiennes et, plus largement, avec son identité.
Le Soleil des hyènes évite toutefois toute lecture manichéenne. Les investisseurs ne sont pas les seuls artisans de cette mutation. Ridha Béhi montre également comment certains acteurs locaux l'accompagnent. Le personnage du délégué joue, à cet égard, un rôle essentiel. Intermédiaire entre les promoteurs et la population, il rappelle que ces transformations ne s'imposent pas uniquement de l'extérieur : elles s'appuient aussi sur des relais locaux et sur des choix politiques. Cette nuance donne au film une profondeur particulière. Il ne désigne jamais un coupable unique ; il interroge la responsabilité collective face à un modèle de développement qui finit par éloigner une communauté de son propre territoire.

Un film tunisien devenu universel
L'interdiction du tournage en Tunisie a eu une conséquence paradoxale : elle a contribué à renforcer la portée universelle du film.
Contraint de tourner au Maroc, Ridha Béhi inscrit son récit dans un espace qui ne renvoie jamais à un seul pays. Le village n’est pas nommé, pas plus que le territoire où se déroule l’action. Plusieurs références nationales s’y mêlent : les dialogues sont en dialecte tunisien, certaines tenues traditionnelles et certains instruments de musique renvoient au Maroc, tandis que la présence de l’acteur égyptien Mahmoud Morsi et le portrait de Gamal Abdel Nasser introduisent une dimension égyptienne et, plus largement, arabe.
Cette coexistence d’éléments tunisiens, marocains et égyptiens empêche de réduire Le Soleil des hyènes au seul portrait d'un territoire identifiable. En obligeant Ridha Béhi à tourner hors de Tunisie, la censure a produit un effet paradoxal : l’histoire racontée n’est plus seulement celle d’un village tunisien confronté au tourisme de masse, mais celle de communautés qui voient leur territoire, leurs activités et leur patrimoine culturel se transformer sous l’effet d’un développement pensé avant tout pour répondre aux attentes des visiteurs.
Cinquante ans après sa réalisation, les questions soulevées par Ridha Béhi conservent toute leur actualité. Qui bénéficie réellement du développement ? Comment préserver une identité lorsque les paysages, les métiers, les usages et jusqu'à la culture locale tendent à se réorganiser autour de l'économie touristique ? Le film ne remet jamais en cause le principe même du tourisme. Il invite plutôt à réfléchir aux conditions dans lesquelles une société peut s'ouvrir au monde sans perdre ce qui fait sa singularité.
C'est précisément cette lecture critique du développement touristique qui explique en grande partie les résistances auxquelles le film s'est trouvé confronté dès sa création.
Pourquoi Le Soleil des hyènes dérange-t-il encore ?
Si Le Soleil des hyènes conserve aujourd'hui une telle force, c'est aussi parce que son histoire est indissociable de celle de sa censure.
À une époque où le tourisme est présenté comme l'un des moteurs de la modernisation de la Tunisie, suggérer qu'il puisse également produire des formes d'exclusion, de marginalisation ou de perte d'identité a été perçu comme inacceptable par certains responsables. Lors d’un débat sur le film, Ridha Béhi a cité Tahar Chériaa, Chedly Klibi et Hamadi Essid parmi les personnalités qui se sont opposées au projet. Au-delà des responsabilités individuelles, cette évocation rappelle surtout combien certaines interrogations ont longtemps été écartées du débat public.
Pour le cinéaste, cette histoire n'appartient d'ailleurs pas entièrement au passé. Selon lui, la censure existe toujours, mais elle a changé de visage. Elle s'exprimerait aujourd'hui de manière plus diffuse, notamment à travers les difficultés d'accès au financement.
Le cas de Seuils interdits donne un poids particulier à cette réflexion. Réalisé en 1972, ce court métrage consacré lui aussi aux conséquences du développement touristique demeure toujours interdit en Tunisie. Plus d'un demi-siècle après sa réalisation, cette situation rappelle que certaines œuvres continuent de susciter un malaise durable.
Le documentaire que Ridha Béhi consacre aujourd'hui à Le Soleil des hyènes témoigne de la permanence d'une réflexion qui traverse toute son œuvre, du tourisme à la liberté de création en passant par les transformations de la société tunisienne.
Le Soleil des hyènes : deux lectures d'un même titre
Une dernière question demeure pourtant ouverte : celle du titre lui-même.
Dans une lecture occidentale, l’hyène évoque volontiers le charognard, celui qui profite d'une situation créée par d'autres. Le titre pourrait alors désigner les investisseurs, les promoteurs ou, plus largement, tous ceux qui tirent profit des profondes transformations que connaît le village. Le soleil renverrait naturellement à cette richesse que représentent le littoral, le climat et les paysages devenus les moteurs du développement touristique.
Une lecture tunisienne conduit pourtant à une interprétation très différente. Dans l'imaginaire populaire, l’hyène est moins perçue comme un prédateur que comme un animal crédule, qui se laisse facilement piéger ou berner. Les « hyènes » pourraient alors être les habitants du village eux-mêmes, séduits par les promesses du développement avant de découvrir progressivement ce qu'ils ont perdu : leurs métiers, leurs traditions, leur rapport au territoire et, finalement, une part de leur identité.
Cette double lecture met en lumière toute la richesse du film. Ridha Béhi ne montre pas seulement des investisseurs qui transforment un village. Il montre aussi une communauté qui accepte, accompagne ou subit cette transformation sans toujours en mesurer les conséquences. L'identité ne disparaît pas brutalement ; elle se recompose peu à peu autour d'un nouveau modèle économique.
Cette pluralité d’interprétations explique sans doute pourquoi Le Soleil des hyènes continue d’interpeller. Le film ne condamne jamais le tourisme en lui-même, mais invite à réfléchir aux conditions dans lesquelles le développement modifie durablement un territoire, ses usages et les relations que les habitants entretiennent avec leur environnement. À l’heure où la durabilité, la préservation du patrimoine et l’implication des populations locales occupent une place croissante dans les politiques touristiques, cette réflexion trouve un écho particulier. Le Soleil des hyènes rappelle aussi ce que le cinéma peut avoir de précieux : la capacité de percevoir les effets d’un choix de société bien avant qu’ils ne deviennent pleinement visibles, et de continuer, des décennies plus tard, à nourrir le débat sans jamais prétendre y apporter une réponse définitive.
Fiche artistique & technique
SOLEIL DES HYÈNES (SHAMS AL DHIBA)
de Ridha Béhi
Long métrage / Tunisie / Pays-Bas / 1h40 / 35 mm / Couleur
Avec
Ahmed Snoussi
Habachi
Hélène Catzaras
Larbi Doghmi
Mahmoud Morsi
Scénario : Ridha Behi
Image : Theo Van de Sande
Montage : Ton De Graaf
Musique : Nicola Piovani
Production : NEWIN PRODUCTIONS (Ridha Behi) FUGITIVE CINEMA (Willum Thijssen, Zegert Huisman)

