Trois semaines après la clôture du 79e Festival de Cannes, qui s’est tenu du 12 au 23 mai 2026, l’histoire de la Palme d’or d’honneur attribuée à Barbra Streisand a trouvé son épilogue. Les comptes Instagram et Facebook officiels de Barbra Streisand et d’Isabelle Huppert ont publié des photographies montrant les deux femmes réunies autour de la prestigieuse distinction que la légende hollywoodienne n’avait pu venir recevoir sur la Croisette en raison de problèmes de santé.
L’événement aurait pu passer pour une simple formalité. Il est pourtant chargé d’une forte dimension symbolique. Le 23 mai dernier, lors de la cérémonie de clôture, Isabelle Huppert était déjà montée sur la scène du Grand Théâtre Lumière pour recevoir symboliquement la récompense au nom de l’artiste américaine. Barbra Streisand, empêchée de voyager sur recommandation médicale, avait alors participé à la cérémonie par l’intermédiaire d’un message vidéo.
Restait alors à savoir quand et dans quelles circonstances la Palme rejoindrait sa destinataire. Mais les images diffusées sur les réseaux sociaux donnent à ce moment une résonance particulière. On y découvre deux femmes côte à côte, loin du protocole cannois, partageant un moment dont l’émotion paraît sincère.
Ce fut merveilleux de recevoir ma Palme d’or des mains d’Isabelle Huppert », a écrit Barbra Streisand. « Elle a écrit et prononcé pour moi le plus magnifique des discours au Festival de Cannes. Je suis profondément honorée et reconnaissante à son égard. Elle est l’une des plus grandes actrices de tous les temps.
La réponse d’Isabelle Huppert témoigne de la même admiration :
Chère Barbra, quel honneur de vous remettre cette Palme d’or d’honneur au nom du Festival de Cannes. Merci pour votre accueil chaleureux et votre gentillesse. Je garderai toujours le souvenir de cette soirée.
Au-delà de ces échanges particulièrement chaleureux, cette rencontre offre surtout l’occasion de revenir sur la personnalité que Cannes a choisi d’honorer cette année. Car derrière la chanteuse mondialement connue se cache l’une des figures les plus singulières de l’histoire du cinéma américain.

Une carrière bâtie contre toutes les attentes
Lorsque Isabelle Huppert a pris la parole sur la scène du Grand Théâtre Lumière pour rendre hommage à Barbra Streisand, elle ne célébrait pas uniquement une chanteuse aux centaines de millions de disques vendus ou une artiste doublement oscarisée. Son discours dessinait le portrait d’une femme qui, à chaque étape de sa carrière, a refusé de se conformer à ce que l’industrie attendait d’elle.
Rien, en effet, ne semblait prédestiner la jeune Barbara Joan Streisand, née à Brooklyn en 1942, à devenir l’une des personnalités les plus influentes de l’histoire du spectacle américain. Son enfance est marquée par la disparition précoce de son père, mort alors qu’elle n’a qu’un an. Élevée par une mère qui peine à faire vivre sa famille, elle grandit dans un environnement très éloigné des cercles artistiques ou des studios hollywoodiens. Pourtant, alors que beaucoup de jeunes filles rêvent de devenir chanteuses ou actrices, Barbra Streisand nourrit déjà une ambition plus vaste : elle veut devenir une star.
À cette époque, Hollywood fonctionne selon des règles extrêmement strictes. Les studios façonnent leurs vedettes et imposent des standards de beauté auxquels les jeunes artistes sont invités à se conformer. La future actrice ne correspond à aucun de ces critères. Son apparence physique, et plus particulièrement son nez, est régulièrement présentée comme un obstacle à sa réussite. Plusieurs professionnels lui conseillent de recourir à la chirurgie esthétique afin d’améliorer ses perspectives de carrière.
Barbra Streisand refuse. Cette décision, qui pourrait paraître anodine aujourd’hui, revêt alors une portée considérable. Dans une industrie où l’apparence détermine souvent le destin des artistes, elle choisit de préserver ce qui la distingue plutôt que de chercher à ressembler aux autres. Cette indépendance d’esprit deviendra l’une des caractéristiques majeures de toute sa carrière.
Très vite, son talent balaie les préjugés. Après avoir remporté plusieurs concours amateurs, elle se produit dans les cabarets de New York où sa voix impressionne autant par sa puissance que par son originalité. Le public perçoit avant les producteurs ce que beaucoup refusent encore d’admettre : une artiste exceptionnelle est en train d’émerger.

Le rôle qui change une vie
Le tournant décisif intervient avec Funny Girl (1964), la comédie musicale créée à Broadway et consacrée à la vie de Fanny Brice, immense vedette du music-hall américain. Le rôle semble avoir été conçu pour Streisand. Comme son personnage, elle doit imposer son talent dans un univers où l’apparence compte souvent davantage que les capacités artistiques. Comme elle, elle transforme sa différence en force.
Le succès est immédiat. La jeune artiste devient l’une des révélations les plus spectaculaires de Broadway et attire rapidement l’attention d’Hollywood. Lorsque Funny Girl est adapté au cinéma en 1968 par William Wyler, il paraît évident que personne d’autre ne peut reprendre le rôle.
Face à Barbra Streisand se trouve Omar Sharif, déjà devenu une vedette internationale grâce à Lawrence d’Arabie (1962) et Le Docteur Jivago (1965), tous deux réalisés par David Lean. La rencontre entre ces deux stars contribue largement au succès du film. Leur complicité à l'écran frappe immédiatement les spectateurs. Elle alimente à l'époque de nombreuses spéculations et se prolongera par une véritable amitié entre les deux artistes.
La performance de Streisand dans Funny Girl (1968) lui vaut l’Oscar de la meilleure actrice. À seulement vingt-six ans, elle rejoint ainsi le cercle très fermé des plus grandes vedettes de son époque. Beaucoup auraient considéré cet accomplissement comme l’aboutissement d’une carrière. Pour elle, il ne s’agit que d’un commencement.
Refuser de rester à sa place
Durant les années 1970, Barbra Streisand s’impose comme l’une des personnalités les plus populaires du cinéma américain. Les succès se succèdent avec La Chouette et le Pussycat (1970) de Herbert Ross, On s’fait la valise, docteur ? (1972) de Peter Bogdanovich, Nos plus belles années (1973) de Sydney Pollack ou encore Une étoile est née (1976) de Frank Pierson.
Dans le même temps, sa carrière musicale atteint des sommets historiques. Déjà révélée au grand public grâce à des chansons comme People (1964), elle enchaîne les succès au fil des décennies et s’impose comme l’une des voix les plus célèbres de la musique américaine. La chanson The Way We Were, tirée de Nos plus belles années (1973), devient un phénomène international, tandis que Evergreen, composée pour Une étoile est née (1976), lui vaut l’Oscar de la meilleure chanson originale. Ses albums se vendent à des dizaines de millions d’exemplaires et lui permettent d’accumuler les Grammy Awards, faisant d’elle l’une des rares artistes capables de dominer simultanément l’industrie musicale et le cinéma hollywoodien.
Cette double réussite contribue largement à son statut particulier dans la culture américaine. Là où la plupart des artistes doivent choisir entre une carrière musicale ou cinématographique, Barbra Streisand parvient à s’imposer durablement dans les deux domaines, au point de devenir l’une des figures incontournables du divertissement américain de la seconde moitié du XXe siècle.
Mais Barbra Streisand ne se satisfait pas du statut de vedette. Là où d’autres auraient exploité leur popularité, elle cherche à acquérir un véritable pouvoir créatif. Elle veut choisir ses sujets, développer ses projets, contrôler la production de ses films et participer aux décisions artistiques. Cette ambition peut paraître naturelle aujourd’hui. Elle est pourtant profondément atypique dans le Hollywood des années 1970, où les postes de décision restent presque exclusivement occupés par des hommes.
Ce désir d’indépendance explique en grande partie l’importance de Yentl (1983) dans son parcours. Adapté d’une nouvelle d’Isaac Bashevis Singer, le film raconte l’histoire d’une jeune femme juive qui se déguise en homme afin d’accéder à un savoir religieux interdit aux femmes. La métaphore est évidente. Comme son héroïne, Streisand s’efforce depuis le début de sa carrière d’entrer dans des espaces qui lui sont théoriquement fermés.
Le projet met des années à voir le jour. Les obstacles financiers s’accumulent et les studios doutent de sa viabilité commerciale. Beaucoup considèrent qu’une femme ne peut pas porter seule un film aussi ambitieux. Barbra Streisand persiste pourtant jusqu’à imposer sa vision.
Les réserves concernent d’ailleurs autant le sujet que la forme du projet. Barbra Streisand tient à réaliser une véritable œuvre musicale, portée par les compositions de Michel Legrand et par des chansons interprétées par elle-même. À une époque où les grandes comédies musicales hollywoodiennes ne dominent plus le box-office comme autrefois, ce choix apparaît particulièrement audacieux.
Le pari s’avère payant, la bande originale rencontre pourtant un large succès, tandis que plusieurs chansons, notamment Papa, Can You Hear Me?, The Way He Makes Me Feel et A Piece of Sky, s’imposent parmi les titres les plus appréciés de son répertoire. L’œuvre lui permet surtout de réunir dans un même projet toutes les dimensions de son parcours artistique : chanteuse, actrice, réalisatrice, productrice et scénariste. Le succès critique et public qui accompagne sa sortie lui vaut notamment le Golden Globe de la meilleure réalisation et confirme la justesse d’un pari que beaucoup jugeaient irréaliste quelques années plus tôt.
Bien avant que la question de la représentation des femmes derrière la caméra ne devienne un sujet central à Hollywood, elle avait déjà démontré qu’une femme pouvait mener à bien un projet d’envergure sans renoncer à son autorité artistique.
Les Oscars et le plafond de verre
La place occupée aujourd'hui par Barbra Streisand dans l'histoire du cinéma américain ne s'explique pas seulement par ses succès. Elle tient aussi aux combats qu'elle a dû mener pour obtenir une reconnaissance que beaucoup de ses homologues masculins recevaient plus naturellement.
L'exemple le plus souvent cité reste celui de Le Prince des marées (The Prince of Tides, 1991). Adapté du roman de Pat Conroy, le film est salué par la critique et rencontre un important succès public. Lorsque les nominations aux Oscars sont annoncées, l'œuvre décroche sept citations, dont celles du meilleur film, du meilleur acteur pour Nick Nolte et de la meilleure actrice dans un second rôle pour Kate Nelligan. Pourtant, malgré cette reconnaissance, Barbra Streisand est absente de la catégorie de la meilleure réalisation.
La réaction est immédiate. Pour de nombreux observateurs, cette omission paraît incompréhensible. Comment un film peut-il être considéré comme l'un des meilleurs de l'année sans que sa réalisatrice soit jugée digne d'une nomination ? La controverse prend rapidement une ampleur nationale et dépasse largement le cercle des spécialistes du cinéma. Lors de la cérémonie des Oscars de 1992, l'animateur Billy Crystal lui-même fait allusion à cette absence dans son numéro d'ouverture, tandis que plusieurs personnalités hollywoodiennes expriment publiquement leur soutien à la cinéaste.
Cette polémique est d'autant plus vive qu'elle réveille un souvenir encore très présent à Hollywood. Huit ans auparavant, Barbra Streisand avait déjà été écartée de la catégorie de la meilleure réalisation pour Yentl (1983), alors même que le film venait de lui permettre d'entrer dans l'histoire. Quelques semaines avant l'annonce des nominations aux Oscars, elle avait en effet remporté le Golden Globe de la meilleure réalisation, devenant la première femme à recevoir cette distinction depuis la création de la cérémonie. Ce succès semblait alors annoncer une reconnaissance comparable de la part de l'Académie. L'absence de son nom parmi les nominés avait donc provoqué une profonde incompréhension.
Pour beaucoup, l'affaire Le Prince des marées ne constitue plus alors un incident isolé mais la confirmation d'un problème plus vaste. De nombreux critiques et professionnels estiment que les femmes réalisatrices sont soumises à des critères plus sévères que leurs collègues masculins. Barbra Streisand elle-même reviendra à plusieurs reprises sur cette question, soulignant qu'un homme autoritaire sur un plateau était souvent décrit comme un dirigeant efficace, tandis qu'une femme manifestant les mêmes exigences risquait d'être qualifiée de difficile ou de tyrannique.
Avec le recul, ces deux exclusions successives sont devenues des références incontournables dans l'histoire des débats sur la place des femmes à Hollywood. Trois décennies après les faits, elles continuent d'être évoquées chaque fois qu'une réalisatrice acclamée se retrouve absente des nominations aux Oscars. Lorsque Greta Gerwig a été écartée de la catégorie de la meilleure réalisation pour Barbie (2023), malgré le succès mondial du film, de nombreux commentateurs ont ainsi rappelé le précédent créé par Barbra Streisand. La Palme d'or d'honneur remise cette année par Cannes apparaît dès lors non seulement comme un hommage à une immense artiste, mais aussi comme la reconnaissance tardive d'une pionnière qui a contribué à faire évoluer l'industrie bien au-delà de ses propres films.
Ce que Cannes a voulu célébrer
Barbra Streisand poursuivra pourtant son parcours sans se laisser définir par ces revers institutionnels. Cinq ans après Le Prince des marées (1991), elle réalise Leçons de séduction (The Mirror Has Two Faces, 1996), confirmant une nouvelle fois sa volonté de poursuivre son travail derrière la caméra malgré les résistances rencontrées tout au long de sa carrière. Avec le recul, les controverses liées aux Oscars apparaissent d'ailleurs moins importantes que l'influence durable qu'elle a exercée sur l'industrie elle-même.
Car réduire Barbra Streisand à son impressionnant palmarès ou à ses succès commerciaux reviendrait à passer à côté de l'essentiel. Son héritage réside avant tout dans l'exemple qu'elle a offert à plusieurs générations d'artistes. En refusant les compromis imposés par les studios, en conservant son identité alors qu'on lui demandait de la modifier et en conquérant des espaces de pouvoir traditionnellement réservés aux hommes, elle a contribué à redéfinir ce qu'une femme pouvait espérer accomplir à Hollywood.
C'est précisément cette dimension qu'Isabelle Huppert a choisi de célébrer à Cannes. L'actrice française rendait hommage à une chanteuse, à une actrice et à une réalisatrice, mais aussi à une femme qui a passé sa vie à démontrer que le talent, la persévérance et la liberté artistique pouvaient parfois triompher de règles que l'on croyait immuables.






