Du 12 au 23 mai 2026, le 79e Festival de Cannes a réuni sur la Croisette plusieurs milliers de professionnels du cinéma venus du monde entier. Dans le cadre des activités organisées par le pavillon tunisien au sein du village international Pantiero, une rencontre a été consacrée à la situation des festivals de cinéma tunisiens et aux perspectives du réseautage international.
La discussion était animée par l'actrice, réalisatrice et productrice Afef Ben Mahmoud, qui a dirigé la dernière édition de Gabès Cinéma Fen, ainsi que par le réalisateur tunisien Mokhtar Ladjimi, directeur du Master International Film Festival (MIFF) de Hammamet. Elle a réuni plusieurs directeurs de festivals, responsables de programmation et professionnels du secteur. Parmi eux figuraient notamment Mohamed Keblaoui, président du Festival du Film Arabe de Malmö en Suède, ainsi que Carlo Scibetta et Brahim Naitijja du festival CinéAlma – L'Âme de la Méditerranée, organisé à Carros, en France.
Si la rencontre visait à réfléchir aux moyens de renforcer les échanges entre manifestations cinématographiques et à tirer profit des expériences internationales, les débats ont rapidement dépassé ce cadre pour aborder des questions plus larges liées à l'avenir des festivals de cinéma.
De la circulation des films après leur passage en festival à la coordination des calendriers internationaux, en passant par l'identité des manifestations culturelles et les défis posés par l'intelligence artificielle, les échanges ont finalement mis en lumière les interrogations auxquelles sont aujourd'hui confrontés de nombreux festivals, en Tunisie comme ailleurs.
Prolonger l'expérience du festival
Afef Ben Mahmoud a ouvert les échanges en présentant Gabès Cinéma Fen, manifestation qui occupe une place particulière dans le paysage culturel tunisien. Contrairement à de nombreux festivals centrés exclusivement sur le cinéma, l'événement associe également les arts visuels et d'autres formes d'expression artistique, créant ainsi un espace de rencontre entre plusieurs disciplines.
Elle est revenue sur la dernière édition, qui a rencontré un important succès et surtout attiré une participation accrue des habitants de Gabès et de sa région. Cette présence du public local constitue un enjeu majeur pour de nombreux festivals qui cherchent à dépasser le cercle des professionnels et des cinéphiles habituels. À Gabès, cette mobilisation s'est appuyée sur une programmation diversifiée, mais aussi sur une série d'activités parallèles destinées à rapprocher les artistes du public.
Parmi les moments marquants de cette édition figuraient plusieurs master classes et rencontres avec des personnalités du cinéma tunisien et international, notamment l'acteur et réalisateur Dhafer L'Abidine ainsi que la réalisatrice Kaouther Ben Hania, nommée à trois reprises aux Oscars. Une exposition consacrée aux costumes du cinéma tunisien a également permis aux visiteurs de découvrir une autre facette du patrimoine cinématographique national.
C'est dans cette logique d'ouverture que s'inscrit le partenariat mis en place cette année avec la salle Cinémadart à Carthage. Afef Ben Mahmoud a expliqué que, dans le cadre de cette collaboration, le festival avait négocié avec les ayants droit afin d'obtenir pour certains films programmés à Gabès une projection supplémentaire à Tunis. Cette formule permet à la salle de bénéficier de conditions tarifaires préférentielles tout en offrant aux œuvres une visibilité plus large auprès du public tunisien.
Les résultats de cette initiative sont déjà visibles. Du 3 au 23 juin, plusieurs films présentés lors de la dernière édition de Gabès Cinéma Fen seront projetés à Cinémadart. Parmi eux figure The President's Cake du réalisateur irakien Hasan Hadi. Sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes en 2025, le film y a remporté le Prix du public ainsi que la Caméra d'or avant d'être présélectionné pour l'Oscar du meilleur film international. Le public pourra également découvrir I'm Glad You're Dead Now, court métrage palestinien écrit et réalisé par Tawfeek Barhom, récompensé par la Palme d'or du court métrage au Festival de Cannes 2025.
Au-delà du simple partenariat entre un festival et une salle de cinéma, cette expérience illustre une réflexion plus large sur la circulation des œuvres. Dans un contexte où de nombreux films peinent à trouver leur public après leur passage en festival, ces collaborations permettent de prolonger leur parcours et d'offrir une seconde vie à des œuvres qui, autrement, resteraient parfois invisibles pour une grande partie des spectateurs.
Faut-il une autorité pour coordonner les festivals de cinéma ?

La question de la coopération entre festivals de cinéma a pris une autre dimension lorsque Mokhtar Ladjimi, directeur du Master International Film Festival (MIFF) de Hammamet, a abordé le problème des calendriers.
Selon lui, la multiplication des festivals à travers le monde rend de plus en plus difficile la gestion des projections, des invités et des professionnels appelés à circuler d'un événement à l'autre. Réalisateurs, producteurs, acteurs ou distributeurs se retrouvent parfois confrontés à plusieurs invitations simultanées, sans possibilité d'être présents partout.
Pour répondre à cette situation, Mokhtar Ladjimi a avancé une proposition qui a immédiatement suscité le débat : la création d'un mécanisme international chargé de fixer les dates des festivals afin d'éviter les chevauchements. Une telle organisation permettrait de mieux répartir les manifestations sur le calendrier et d'éviter que plusieurs festivals se disputent les mêmes films ou les mêmes invités au même moment. Il a toutefois reconnu que la question restait complexe. Certains événements accordent en effet une importance particulière aux premières mondiales, internationales ou régionales. Dans ce contexte, il estime que les dates devraient au minimum être connues suffisamment tôt afin de permettre aux cinéastes de choisir les festivals les plus adaptés à leur stratégie de diffusion.
Au-delà de cette proposition, le débat a mis en lumière une difficulté bien réelle. Dans le monde arabe notamment, plusieurs grands festivals se retrouvent régulièrement en concurrence directe en raison de dates qui se chevauchent. C'est notamment le cas du Festival international du film de Marrakech et du Festival international du film du Caire, dont les calendriers se croisent fréquemment. Une situation qui complique la circulation des films, des invités et des professionnels, tout en plaçant parfois les cinéastes devant des choix difficiles.
Cette problématique n'est pas sans conséquence pour les festivals tunisiens. Au fil des années, les Journées Cinématographiques de Carthage ont vu leur période traditionnelle reculer progressivement, tandis que d'autres manifestations occupaient de plus en plus le calendrier automnal. Aujourd'hui, plusieurs des principaux festivals du monde arabe — le Festival international du film du Caire, le Festival du film d'El Gouna, le Festival international du film de la mer Rouge, le Festival international du film de Marrakech, le Festival international du cinéma d'auteur de Rabat et les Journées Cinématographiques de Carthage — se déroulent entre octobre et décembre. Cette concentration de manifestations sur une période relativement courte accentue la concurrence pour les films, les invités et les professionnels appelés à circuler d'un festival à l'autre. Dans ce contexte, la question soulevée par Mokhtar Ladjimi dépasse largement la simple organisation pratique des festivals et touche à leur visibilité dans un calendrier de plus en plus dense.
La proposition a toutefois partagé les participants.
Un intervenant irakien s'est ainsi déclaré opposé à l'idée qu'une entité internationale puisse décider des dates des festivals de cinéma. Pour lui, chaque manifestation doit conserver sa liberté de choix et tenir compte avant tout de son public local. Les réalités culturelles, économiques ou même climatiques diffèrent d'un pays à l'autre et rendent difficile l'application d'un calendrier décidé à l'échelle internationale.
En revanche, il s'est montré très favorable à une autre forme de coopération : l'échange d'expériences entre organisateurs. Selon lui, inviter les responsables d'autres festivals permet de partager des savoir-faire, d'observer différentes méthodes de travail et d'apprendre des réussites comme des difficultés rencontrées ailleurs.
Les JCC face au défi de la continuité

La question de l'identité des festivals de cinéma a occupé une place importante dans les échanges, notamment lorsque le réalisateur palestinien Rashid Masharawi a pris la parole.
Avant d'aborder la question des Journées Cinématographiques de Carthage, Rashid Masharawi a tenu à rappeler les liens qui l'unissent à la Tunisie, avec laquelle il a réalisé sept coproductions au cours de sa carrière. Habitué des JCC depuis près de trente ans, il entretient avec le festival une relation ancienne qui explique sans doute le ton particulièrement personnel de son intervention.
C'est précisément parce qu'il se sent proche de la Tunisie qu'il a exprimé son inquiétude quant à l'évolution du festival. « J'ai mal pour ce pays et pour son festival », a-t-il confié avant d'évoquer ce qu'il considère comme une perte progressive d'identité des JCC.
Selon lui, les changements successifs de direction ont progressivement affaibli la continuité des Journées Cinématographiques de Carthage. « Chaque changement de direction change tout, y compris la ligne éditoriale », a-t-il regretté.
Pour Rashid Masharawi, les JCC possédaient autrefois une identité immédiatement reconnaissable, fondée sur la promotion du cinéma africain et arabe. Cette spécificité faisait leur force et leur permettait d'occuper une place singulière dans le paysage des festivals de cinéma de la région. « Avant, les JCC avaient une identité : le cinéma africain et arabe. Aujourd'hui, je ne sais plus. »
Le réalisateur estime que les changements de direction successifs ont progressivement brouillé cette ligne historique. Il est même allé jusqu'à affirmer qu'il avait parfois l'impression que le festival devenait « une pâle copie d'El Gouna ou du Caire ».
Les remarques du cinéaste ont suscité plusieurs réactions parmi les participants réunis sur la terrasse du pavillon tunisien. L'une des personnes présentes a notamment estimé que le problème soulevé par Rashid Masharawi dépassait largement le seul cas des JCC et concernait plus généralement la gouvernance des festivals de cinéma.
Selon cet intervenant, il est difficile de construire une vision à long terme lorsqu'un festival ne dispose ni d'une équipe permanente ni d'une direction stable. Les changements réguliers de responsables entraînent souvent des modifications de priorités, de stratégie ou de ligne éditoriale, au risque d'affaiblir l'identité de la manifestation.
Pour illustrer son propos, il a cité plusieurs exemples de festivals internationaux qui s'appuient sur une continuité institutionnelle. Au Festival de Cannes, Thierry Frémaux occupe une fonction dirigeante depuis vingt-cinq ans. Nommé délégué artistique en 2001 avant de devenir délégué général en 2007, il assure depuis lors la direction de l'ensemble du festival.
L'intervenant a également évoqué le Festival international du film du Caire, dont les présidents sont généralement nommés pour plusieurs années, souvent autour de quatre ans. Au-delà de la présidence, le festival s'appuie sur une équipe permanente dont certains membres travaillent au sein de l'institution depuis de nombreuses années, parfois depuis ses premières éditions.
Le Festival de Louxor du Film Africain a également été cité comme exemple de stabilité, la même équipe assurant sa direction depuis sa création il y a une quinzaine d'années. Il en va de même pour le Festival du Film Arabe de Malmö, qui a pu construire son identité et son développement grâce à une continuité comparable.
Pour cet intervenant, il est illusoire d'espérer bâtir une véritable politique culturelle lorsqu'un président ou un directeur général est nommé pour une seule année, voire pour quelques mois seulement. La question posée dépasse alors celle des personnes : elle concerne la capacité d'une institution à préserver son identité tout en se renouvelant.
L'intelligence artificielle, un nouvel outil pour les festivals

La dernière partie des échanges a porté sur l'intelligence artificielle.
Interrogé sur les moyens de renforcer les liens entre festivals de cinéma, Mohamed Keblaoui, président du Festival du Film Arabe de Malmö, a estimé que l'intelligence artificielle faisait désormais partie du paysage audiovisuel et que les festivals devaient apprendre à l'utiliser.
Selon lui, ces outils peuvent accompagner l'évolution du secteur à un moment où de plus en plus de cinéastes les intègrent déjà dans leurs processus de création. Il a également observé que les compétitions immersives se multiplient dans les festivals et que cette tendance devrait continuer à se développer dans les années à venir.
Pour autant, plusieurs participants ont tenu à rappeler que l'intelligence artificielle ne remplace pas l'humain. Elle demeure un outil au service de ses utilisateurs et ne fait que ce que ceux-ci lui demandent de faire.
Cette réflexion renvoie finalement à l'ensemble des débats qui ont traversé la rencontre. Coopération entre festivals, circulation des films, stabilité des institutions ou nouvelles technologies : derrière chacune de ces questions apparaît un même défi. Comment permettre aux festivals de cinéma d'évoluer avec leur époque tout en préservant ce qui constitue leur identité propre ? À l'heure où les manifestations culturelles se multiplient et où la concurrence devient de plus en plus forte, la réponse à cette question pourrait bien déterminer leur avenir.






