La Tunisie conserve des avantages en matière de prix et de ressources touristiques, mais elle recule dans le classement mondial du développement du tourisme. Le dernier indice du Forum économique mondial met en lumière un décalage entre le potentiel de la destination et sa capacité à rivaliser avec des concurrents qui progressent plus rapidement.
La Tunisie est-elle en train de perdre du terrain dans la compétition touristique internationale ? Le dernier Travel & Tourism Development Index (TTDI), publié par le Forum économique mondial en 2026, apporte un élément de réponse. Le pays occupe désormais la 82e place sur 110 économies, contre la 78e en 2024 et la 77e en 2019. Ce recul mérite toutefois d'être interprété avec précaution. Le score tunisien est passé de 3,58 sur 7 en 2019 à 3,62 en 2024, un niveau qu'il conserve en 2026. La baisse dans le classement ne traduit donc pas un effondrement de ses performances, mais plutôt une progression insuffisante face à des destinations qui améliorent plus rapidement leurs conditions de développement touristique.
C'est l'un des enseignements de la lecture stratégique que l'Institut arabe des chefs d'entreprise (IACE) consacre à cet indice : la compétitivité d'une destination ne repose pas uniquement sur ses ressources ou sur le niveau de ses prix. Elle dépend également de sa capacité à rendre son offre accessible, à répondre aux nouvelles attentes des visiteurs et à transformer ses atouts en valeur économique.
Le prix ne suffit plus à faire la différence
Sur le terrain des prix, la Tunisie dispose d'un avantage notable, avec un score de 5,2 sur 7 dans le pilier de la compétitivité-prix. Le pays obtient également de bons résultats pour la sûreté et la sécurité (4,8) ainsi que pour la santé et l'hygiène (4,2). Ces facteurs constituent des points d'appui pour son positionnement touristique. Mais les résultats sont moins favorables dès que l'on examine les conditions concrètes d'accès à la destination et la diversité de son offre. L'infrastructure de transport aérien affiche un score de 2,2 sur 7, tandis que les infrastructures terrestres et portuaires obtiennent 2,5. Les ressources non liées aux loisirs, qui peuvent contribuer à élargir les motifs de déplacement, enregistrent également 2,5. Ces écarts posent une question déterminante pour le secteur : à quoi sert une offre compétitive en matière de prix si les conditions d'accès, de déplacement ou de découverte limitent son potentiel ?
La connectivité ne constitue pas seulement un enjeu de transport. Elle conditionne la capacité des destinations à toucher de nouveaux marchés, à développer des séjours différents et à mieux répartir les flux touristiques entre les territoires. Dans sa note, l'IACE invite ainsi à mieux identifier les déficits de desserte en fonction des marchés émetteurs et du potentiel des destinations, plutôt qu'à envisager les incitations au transport aérien sans objectifs précis.

Le retard se mesure aussi à l'échelle régionale
La comparaison avec les pays voisins renforce ce constat. Avec un score de 3,62, la Tunisie se situe derrière l'Égypte, qui atteint 3,97, et le Maroc, à 3,84. Elle devance l'Algérie, dont le score s'établit à 3,52. L'évolution récente est tout aussi instructive. Entre 2024 et 2026, le score du Maroc a progressé de 5,5 %, celui de l'Algérie de 3,6 % et celui de l'Égypte de 2,1 %. Celui de la Tunisie a légèrement reculé, de 0,2%. La comparaison ne suffit pas, à elle seule, à expliquer les écarts de résultats touristiques entre ces pays. L'indice évalue les facteurs et les politiques qui favorisent le développement du tourisme ; il ne mesure directement ni les arrivées, ni les recettes, ni la rentabilité des entreprises. Il donne néanmoins un signal sur les conditions dans lesquelles chaque destination peut renforcer sa position.
Pour la Tunisie, l'enjeu est donc moins de défendre ses acquis que de déterminer comment les convertir en avantages plus durables. Ses ressources culturelles, naturelles et ses services touristiques constituent des points d'appui. Encore faut-il que les visiteurs puissent accéder aux sites, circuler entre les régions et trouver des offres suffisamment variées pour prolonger leur séjour.
Sortir d'une offre trop dépendante de ses acquis
La diversification apparaît, dans cette perspective, comme un enjeu économique autant que commercial. Le développement du tourisme culturel et de nature, du tourisme d'affaires et des événements pourrait contribuer à élargir les motifs de visite et à réduire la concentration de l'activité sur certaines périodes ou destinations. L'objectif n'est pas simplement d'ajouter de nouveaux produits à un catalogue. Il s'agit de mieux valoriser les ressources existantes, de favoriser des séjours plus diversifiés et de renforcer les retombées locales. La durée des séjours, les dépenses des visiteurs et la répartition territoriale de l'activité comptent autant que le nombre d'arrivées pour apprécier la valeur générée par le tourisme.

Cette transformation suppose aussi de prendre en compte les capacités des entreprises. La préparation des compétences, l'adoption des outils numériques et l'amélioration de la commercialisation en ligne peuvent contribuer à rendre l'offre plus visible et plus accessible. Or, selon l'analyse de l'IACE, la préparation numérique de la Tunisie reste en retrait : son score en matière de préparation aux technologies de l'information et de la communication atteint 3,8 sur 7, contre une moyenne mondiale de 5,2. Le numérique n'est donc pas un simple supplément de modernisation. Il intervient dans la visibilité des établissements, la réservation, le paiement, la relation avec les clients et la capacité des petites entreprises à accéder aux marchés. Mais les outils ne produiront pas les mêmes effets partout : leur adoption dépend notamment des moyens, des compétences et de l'organisation des entreprises.
Mesurer autrement la performance touristique
Derrière ces différents enjeux se trouve une question de pilotage. Pour orienter les investissements et apprécier leurs résultats, les pouvoirs publics et les professionnels ont besoin d'indicateurs qui dépassent les seuls volumes d'arrivées. Les dépenses des visiteurs, la saisonnalité, la durée des séjours, l'emploi, les retombées territoriales et les effets environnementaux permettent de mieux comprendre ce que l'activité génère réellement.
L'IACE plaide pour une meilleure exploitation des données afin d'éclairer les décisions et de suivre les résultats des politiques engagées. Cette approche permettrait notamment de mieux relier les choix d'investissement aux besoins des destinations et de vérifier si les mesures prises contribuent effectivement à améliorer leur compétitivité. Le classement du Forum économique mondial ne constitue ni un verdict définitif sur le tourisme tunisien ni une mesure directe de ses performances commerciales. Il souligne cependant un risque : celui de voir les avantages de la destination peser moins lourd face à des concurrents qui améliorent plus rapidement leurs infrastructures et leurs capacités. La question centrale est de déterminer comment rendre la destination plus accessible, renouveler les raisons d'y séjourner et mieux transformer les dépenses touristiques en valeur pour les entreprises et les territoires. C'est sur ce terrain que se jouera une part importante de la compétitivité future du tourisme tunisien.
Insaf Boughdiri
Sources :

